03.0 - La rue non dénommée - Tout était neuf dans notre nouvelle maison, un quartier neuf, une rue pas encore pavée, du sable partout et des enfants heureux dans leur royaume de

 

{3.1} Notre rue n’avait pas de nom : une fantaisie urbanistique sans doute ! Nous habitions dans une entité nouvelle qui s’appelait : Nouvelle percée Xhovémont. Un peu futuriste, notre adresse était : rue Non dénommée – Nouvelle percée Xhovémont - Liège (sic).

Mon père avait perdu son emploi avec la crise de 1934 et en avait retrouvé un autre, grâce à une amie de ma mère, comme représentant en savons et produits de lessive.

Après avoir vanté les mérites des carburants Shell, il s’efforçait de convaincre les détaillants de tous genres de la qualité incomparable des produits de la firme « Lever frères », mondialement connue.

La maison qu’il avait dénichée pour nous loger tous, était située sur une hauteur qui dominait la ville.

{3.2} Je m’imaginais dans mon petit crâne de dix ans que c’était de là que les six cents Franchimontois étaient descendus pour étriller les Français de Louis XI et les Bourguignons de Charles le Téméraire, en 1468, mais qui malheureusement, par la suite, s’étaient fait tailler en pièces et massacrer avec femmes et enfants par les armées du Duc et du Roi. (La ville de Liège et le pays de Franchimont furent à trois reprises, brûlés et détruits en représailles, seules les églises étaient préservées.)

Cette histoire que notre instituteur, Monsieur Bebronne, nous avait lue, tirée des mémoires de Philippe de Comines, m’avait bouleversé tellement la dureté des deux princes me scandalisait.

Voilà, en substance, ce qu’en disait le chroniqueur : « Avant que le duc ne quittât la cité, il fit noyer un grand nombre de pauvres prisonniers qui avaient été trouvés dans les maisons au moment où la cité avait été prise. En outre, il décida de faire brûler cette cité qui avait été de tout temps fort peuplée. Il ordonna qu’on la brûlerait à trois reprises, et commit, pour exécuter cette sentence ainsi que pour protéger les églises, trois à quatre mille hommes de pied de Limbourg, qui étaient voisins des Liégeois et qui avaient mêmes vêtements et même langage ».

Je fus surtout outré d’apprendre que ce furent des voisins, les Limbourgeois qui effectuèrent cette sale besogne. (Etait-ce déjà prémonitoire, des dissensions entre Fouronnais, partisans du rattachement à Liège opposés aux Limbourgeois qui les « occupent » ?).

 

Universelle aragne

Et toi Téméraire :

 

Bon peuple égorgé,

Soudards assoiffés

De fer et de bière,

De guerre aux notables.

 

Vous plierez le cou

Dans mon sable

Pour un pardon à genou.

 

Ce récit m’amena à introduire dans mon monde un nouveau personnage, cité dans les mémoires : Madoulet, un des chefs franchimontois qui fut torturé et exécuté.

Monsieur Bebronne prononçait son nom, sourdement, avec une pause de la voix sur : dou-ou-let, en ouvrant de grands yeux évocateurs et en avançant la bouche en « ou-ou-ou … ».

Nous étions pendus aux lèvres de notre instituteur qui racontait si bien les histoires et qui se plut, à cette occasion, de lui imaginer un haut fait d’armes qu’il décrivit avec forces gestes et éclats de voix.

Dans mon imaginaire à moi, Madoulet était tout autre, très drôle, dégingandé, un rien Don Quichotte. Mes histoires se devaient d’être amusantes et de faire rire : désopilantes, elles me protégeaient de la peur, car j’étais très peureux et craintif.

Fragile et timide, je me faisais facilement battre à l’école par les durs de la classe : on est cruel et lâche à dix ans. Terrorisé, je me faisais petit dans la cour de récréation pour échapper aux bandes d’agresseurs.

Je n’échappai pourtant pas à ces tortionnaires d’enfants timides, un jour, que je rentrais de classe en prenant un raccourci qui me faisait passer par une rue sans issue. (Rue Fond Pirettes – rue du fond des petites pierres).

Le bout de cette rue mourait devant une grande colline dans laquelle des habitants du quartier s’étaient taillé des étroits potagers et construits grossièrement des cabanes à outils et clapiers à lapins.

Un sentier serpentait et grimpait dans tout ça, permettant un accès rapide au quartier Xhovémont, situé au-dessus.

{3} La rue Fond Pirette était pour nous, élèves fréquentant l’école catholique, mal famée par une bande de gamin de l’école communale. (Les enfants « bien » fréquentaient de préférence l’enseignement catholique et les autres, l’enseignement communal.)

A l’époque, une guerre impitoyable sévissait entre les deux écoles. Pour éviter les problèmes de confrontation dans les rues, les pouvoirs organisateurs de nos enseignements s’arrangèrent pour que les sorties de classes se fassent à des heures différentes.

Un jour, cependant, je ne pus éviter la bande du quartier qui me repéra tout de suite tellement Maman m’habillait avec distinction.

Ce fut ma fête : jeté à terre, je fus souillé, déchiré, mon cartable détérioré, mes livres et cahiers expédiés aux quatre coins de la rue et je ne parlerai pas des coups que je pris un peu partout.

Dans mon désarroi, j’appelai mes amis des rêves et surtout Madoulet, le héros de Monsieur Bebronne, qui me semblait le mieux convenir à la situation. Bien entendu, il ne put se dégager de son monde pour venir à la rescousse.

J’échappai quand même à mes agresseurs et m’enfuis par le petit sentier grimpant où je pleurai de douleur et d’abandon derrière une cabane disjointe perdue dans des plantations jardinières disparates.

Madoulet fut le premier à mes côtés, bientôt suivi par les autres : Rigolard le carabe, Gentille la guêpe, Mentor alias Belle des Cloaques, Affable le feu follet et d’autres que j’avais créés depuis mes cinq ans.

Tout ce monde s’ingénia à me réconforter et à proférer les plus redoutables menaces à l’adresse de mes agresseurs :

- Je les pourfendrai et les estoquerai vociférait Madoulet.

- Je les empalerai, criait Gentille, la guêpe, de sa voix aigrelette.

- Je les liquéfierai, susurrait Mentor, l’araignée, en bavant de plaisir.

- Je les convertirai, concluait sentencieusement Affable, le feu follet, qui ne perdait jamais une occasion de relever le débat.

Les autres, tous ensemble, manifestaient soutien et approbation en faisant le plus grand tapage.

Ce fut donc entouré de ce bruyant et pittoresque cortège que je regagnai mon logis, réconforté mais blessé tant au corps qu’à l’âme.

Maman, très en affaire, me soigna, me pansa, me cajola tout en s’enquérant des détails de l’aventure. Outrés, mon père et elle, se promirent d’en parler à l’école et que : « les choses n’en resteraient pas là. »

Je commençai alors à prendre conscience de mon importance et de la place que j’allais occuper dans la guerre des écoles.

Réconforté, je retrouvai un privilège de mes jeunes années en me faisant border et embrasser dans mon lit. Mon corps était brûlant de coups et blessures et je contemplais en pleurnichant une mascarade à la teinture d’iode que révélaient sur mes bras et mes jambes, les rayons de la lune se glissant au travers du rideau.

Dès que je fus seul, mes amis s’empressèrent de me rejoindre pour établir un plan de représailles. Madoulet avait repéré le chef de la bande et nous proposa une expédition punitive, ce qui fut accepté à l’unanimité, moins un : Affable, bien sûr.

Nos talents ubiquitaires nous permirent de réaliser nos projets vindicatifs et notre curieuse troupe se retrouva en un clin d’œil au chevet du prétendu chef de bande.

Il était roux avec un nez en trompette et des dents pointues : une vraie tête de garnement. Il dormait comme un ange, peu préoccupé de ses méfaits, bien étalé, les bras derrière la nuque et un pied hors du lit.

- Par où on commence, demanda Madoulet, devenu chef du groupe ?

- Par le nez, glissa la guêpe qui se réjouissait déjà à l’idée d’un raid aérien bourdonnant autour d’un appendice aux orifices béants.

- Je me réserve le pied, dit notre Belle des cloaques, en se proposant un petit jogging à huit pattes avec freinage en catastrophe sur les crochets des mandibules en pleine plante d’un pied chatouilleux.

- Quant à moi, surenchérit Madoulet, je vais peupler ses rêves de cauchemars avec quartiers incendiés, soldatesque enragée et gibets menaçants.

Affable, feu follet condescendant, les regardait en haussant les épaules à l’écoute de propos aussi horribles que méchants.

La terrible bande se mit à l’ouvrage et notre rouquin passa une nuit cauchemardesque avec guêpes, frelons et autres abeilles lui bourdonnant autour du nez, araignées de tous genres lui courant sur et sous les pieds et enfin, pour échapper à tout ça, une fuite effrénée dans une ville en feu poursuivi par des soudards beuglants dans un décor dantesque de gibets sanguinolents.

Le lendemain, je me sentis vengé et apaisé. Une journée de congé me fut accordée pour panser mes plaies et me remettre de l’aventure.

Et c’est en héros de la guerre des écoles que je fus accueilli, le surlendemain, à Saint Remi (patron de mon école).

Dès mon entrée dans la cour de récréation, je devins la vedette et tous les regards se tournèrent vers moi. J’étais évidemment spectaculaire à souhait : œil au beurre noir, pansements autour de la tête, bras et jambes emballés, claudiquant un peu, un bras en écharpe (Maman en avait rajouté un peu pour mieux dramatiser l’affaire !).

Le scandale se lisait dans tous les yeux des mères venues conduire leur rejeton. En héros du jour, très à mon affaire, je traversai tout ça en victime à confier à la vindicte paroissiale.

Insigne honneur, le directeur de l’école me reçut pour m’entendre conter l’aventure. Il hochait la tête d’un air très réprobateur et m’emmena ensuite dans toutes les classes où, tout à mon avantage sur l’estrade, je racontais mon histoire avec force détails imaginés ou non.

Monsieur Bebronne me réservait l’apothéose : roulant les yeux et les « rrr », il me fit détailler ma « terrrrrible » aventure. De plus en plus sûr de moi, mon imagination débordante en rajouta, en rajouta, avec détails pitoyables, à faire pâlir de jalousie la Comtesse de Ségur, elle-même.

Cette gloire fut éphémère : quelques jours. Je rentrai bien vite dans l’anonymat réservé au petit garçon insignifiant et timide que j’étais alors et retrouvai mes personnages qui me consolèrent de l’indifférence humaine en me choisissant une place bien en vue dans leurs aventures pour m’y confier le rôle le plus important.

Ces histoires merveilleuses eurent pour cocon la maison douillette de la cité qui nous abritait, bien rangée comme les autres dans une rue à peine pavée (tout semblait provisoire dans la rue non dénommée).

Il y avait du sable partout : un beau sable pâle de paveur qui glissait entre les doigts. Ce sable enchanta nos dix ans.

Le cocon se prolongeait d’un petit jardin avec, dans un carré d’herbes rases, une balançoire accrochée à un tube d’acier qui s’appuyait d’un côté sur le seul arbre qui s’y trouvait et de l’autre sur un support en croix de saint- André.

Comme par miracle pour nous, les quelques mètres du fond étaient de sable gras d’un jaune profond qui, mélangé avec celui des paveurs, permettait des compositions des plus colorées.

Cette surface magique connut nos plus belles épopées. Avec mon frère Pierre et plus tard, le cousin Jean-Marie, nous creusions des galeries et bâtissions des châteaux que nous peuplions de personnages fantastiques.

 

Feu de genets d’or,

Sable, sable encor,

Soleil et nuages

Dans de fausses plages

Et des pieds tout blanc

Tout blanc de preux pages

De preux pages sages

Aux rois du printemps.


{4} Nous connûmes, un jour, mon frère Pierre et moi, la terrible et parfois inconsciente cruauté des hommes.

C’était bientôt Pâques et notre mère nous avait chargés de ramener un lapin qui devait figurer au menu du jour. A cette époque le lapin était un luxe qu’on servait aux grandes fêtes.

Elle l’avait acheté à un vieil homme qui cultivait son petit lopin de terre sur le raidillon qui séparait la rue Fonds Pirette de notre quartier. L’homme élevait aussi quelques lapins qu’il vendait volontiers aux habitants du coin.

Quand nous nous présentâmes, mon frère et moi, pour prendre livraison de l’animal, il n’était toujours pas tué : effarés, nous assistâmes au sacrifice. Le malheureux, n’ayant à portée de main aucun outil valable, utilisa un petit morceau de bûche coupé, un de ceux dont on se sert pour allumer le feu .

Il dut s’y reprendre à plusieurs reprises pour abattre l’animal qui criait et se débattait ; il finit par l’écarteler en étirant la nuque par les oreilles.

Ce fut la première fois que je réalisai la mort et la souffrance des suppliciés et l’insolente, impitoyable et inconsciente cruauté des hommes.

 

Des gibets partout,

Ils pendent tête en bas,

Les yeux grands ouverts

C’est l’infini du néant

Qui demande raison.


Ils frôlent leur ombre

Pour entrer dedans.

Ils sont tristes, et si tristes

                                                  De leurs yeux grands ouverts                                                  

 

 

Dans ma vie d’adulte, j’ai aussi tué des animaux que j’élevais pour les consommer et j’ai aussi abattu des bêtes blessées pour leur épargner la souffrance de l’agonie.

Je n’aimais pas ça du tout, mais je ne voulais laisser cette nécessité à personne tellement j’avais la plus grande considération pour la souffrance des êtres vivants et que je gardais le souvenir de la maladresse et de la cruauté du vieux bonhomme.

Quand il m’arrivait de le faire, je me concentrais pour que l’acte fût bref et fatal. J’ai finalement supprimé beaucoup d’animaux à sang chaud dans mon existence : du plus petit comme l’oisillon blessé jusqu’aux porcs et moutons élevés par mon voisin de campagne : je voulais leur éviter la torture qui fut infligée au pauvre lapin de Pâques de mon enfance.

{5} Je dois introduire, maintenant, un personnage qui a compté beaucoup pour moi : un cousin espiègle et grand cœur qui fit partie de quasiment toutes mes aventures d’enfant et d’adolescent.  (Voir chapitre suivant)

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Il entra dans ma vie quand j’avais une dizaine d’années. Ses parents qui avaient liquidé leur commerce et loué leur maison de Namur, étaient venus tenter leur chance à Bruxelles.

 

Ma mère avait proposé à sa sœur de s’installer chez nous, à Liège, pendant environ un trimestre, le temps de déménager et relancer un nouveau commerce, l’autre n’étant plus rentable.

 

Mon cousin se prénommait  Jean-Marie ( Jammy pour sa mère, Jim pour mon frère et moi). Très primesautier, imaginatif, il adorait nous entraîner dans des expéditions folles que nous entreprenions avec un cœur vaillant de conquistador.

 

L’arme sur l’épaule, déhanché, la marche conquérante, nous avancions en file indienne, Jim en tête, moi ensuite et le petit Pierre (surnommé Pit) derrière. Quelle allure ! Et quel chant de guerre !

 

Flique – Pitte – Jimme

Flique – Pitte – Jimme, etc.…, etc.…

 

En martelant bien le « que » de Flique, le « te » de Pitte et le « me » de Jimme.

 

{6} Notre joyeuse bande créait dans notre trou à sable les plus imprenables forteresses, les plus incroyables défilés dans les plus hautes montagnes avec cols et chemins escarpés ou encore des souterrains mystérieux avec salles pour réunions obscures.

 

Pas belliqueux du tout, aucun des trois n’imaginait de combats. Nous nous contentions d’organiser la vie des occupants de nos constructions, notre souci majeur étant de créer ou d’aménager des espaces qu’exploitaient nos personnages selon notre bon vouloir.

 

Cri de guerre, cri de paix.

Cri de flamme et cri du chant,

Rengaine des remparts.

 

Des yeux d’infini et de soie,

Sourcils dorés et nez en rousseur,

 

Nez de soie et yeux dorés,

Rire en cascade

D’eau de source en joie.

 

Un jour, je me réveillai couvert de taches rouges des pieds à la tête, déguisé en sioux bon teint.

 

Ma mère, assez inquiète, appela un spécialiste des maladies d’enfants qui affola tout le monde en déclarant péremptoirement que j’avais la scarlatine et que je devais être mis en quarantaine.

 

Quelle histoire ce fut ! Grand branle-bas de combat : les deux sœurs (ma mère et ma tante) réorganisant la maisonnée pour protéger les autres de la contagion.

 

Je fus isolé dans une chambrette, très dépité de l’aventure mais me promettant d’appeler à la rescousse mes alliés habituels, imaginaires ou en chair et en os.

 

Jim, le premier parvint à sauter le cordon sanitaire et le cou dans l’entrebâillement de la porte, m’assura de son soutien et me promit pour la nuit une escapade nocturne dans les sous-sols.

 

J’appris par la suite que le pauvre s’était fait pincer et paya durement son acte de solidarité, condamné qu’il fut à copier quelques pages de conjugaisons.

 

Finalement, il s’avéra que le médecin (pédiatre, pourtant) s’était grossièrement trompé, si bien que la prétendue scarlatine, cause de l’ostracisme dont j’étais victime, devint un empoisonnement du foie provoqué par l’administration quelques jours plus tôt d’un vermifuge. (De marque « lune » afin qu’on ne se méprit pas sur l’endroit où sévissaient les ignobles petites bêtes que le médicament était censé exterminer). C’était du moins ce que prétendait notre généraliste, appelé en renfort.

 

Par prudence et ne sachant plus à quel médecin se « vouer », les deux sœurs décidèrent de continuer la quarantaine, si bien que je fus abandonné quelques jours à mon triste sort, le temps que la disparition des rougeurs, ne donne finalement raison à notre médecin de  famille.

 

Cette retraite forcée me permit de donner libre cours à une imagination qui n’avait pas besoin de ça pour se débrider. J’appelai mes personnages qui s’empressèrent de me rejoindre dès le premier appel.

 

Entrèrent en scène également, Pit et Jim, mes compagnons de jeu qui piaffaient d’impatience pour m’épauler dans mes folles entreprises.

 

Jim et l’incomparable Mentor, Belle des cloaques, furent vite inséparables, mon aventureux cousin la chevauchant en s’agrippant à son dos velu. Le frérot copinait avec la guêpe quant à moi, je préférais les facéties de Rigolard, le carabe doré.

 

Madoulet se tenait les côtes de rire en contemplant l’étonnant équipage que constituaient Jim et Mentor, l’un à califourchon sur l’autre tel Don Quichotte sur Rossinante.

 

Il faut que je raconte ici l’incroyable aventure qui arriva à notre bande que j’avais conduite au sommet des remparts de notre château de sable.

 

Madoulet en avant précédait le reste de la troupe, la rapière pendante et le chapeau de guingois sur l’oreille.

 

Le chemin de ronde était tortueux à souhait et la terrible bande avait fort à faire pour ne pas dégringoler dans le ravin qui séparait la fortification d’un plateau qui était censé servir de base d’attaque à d’éventuels assaillants.

 

Soudain, un cri étrange s’éleva du fond du ravin :

 

- Gabougnia, gabounia, kwack, kwack kekseksa jétrobouffé jivacrevé…(Gabougnia, gabougnia, kwack, kwack, qu’est-ce que c’est que ça, j’ai trop bouffé, je vais crever..)

 

Jim, n’écoutant que son courage, dégringola avec sa monture à huit pattes pour répondre à l’angoissant cri de détresse.

 

Bien mal lui en prit car il disparut avec sa Belle des cloaques dans un souterrain qui s’était ouvert sous ses pieds. Les autres en haut, pas inquiets pour autant – n’oublions pas que dans une histoire dirigée rien de fâcheux ne peut arriver à personne – tenaient conseil de guerre pour porter secours aux deux infortunés.

 

- Rassurez-vous, il n’est pas en danger, affirmai-je, connaissant bien la suite que j’allais donner à l’histoire.

- Si nous creusions une galerie souterraine pour les secourir, suggéra Gentille en bourdonnant.

- On y va tout de suite, lança Madoulet en se précipitant dans le vide.

 

Il faut rappeler que nous avions la faculté ubiquitaire de nous déplacer instantanément selon notre bon vouloir si bien qu’en peu de temps nous nous trouvâmes à pied d’œuvre.

 

C’est alors que, venant du sol, nous entendîmes Jim échanger des propos bizarres avec un interlocuteur de plus en plus étrange.

 

- Jétrobouffé, jivacrever gémissait une voix métallique qui sourdait du sol. (J’ai trop bouffé, je vais crever,)

- Quektabouffé ? (Qu’est-ce que t’as bouffé ?) répondait Jim soudain polyglotte.

- Ducimenmortié, jivacrevé, (Du mortier de ciment, je vais crever) implorait la voix dans un bruit de ferraille.

- Tivapacrevé, jivasoigné, ouvtonfour, (Tu ne vas pas crever, je vais te soigner, ouvre ton four) reprit Jim.

 

On entendit alors un gargouillis innommable s’élever sous nos pieds. Nous étions de plus en plus ébahis mais avions réalisé que, comme les apôtres à la Pentecôte, nous comprenions toutes les langues, en tous cas, celle baragouinée par la « machine ».

 

- Tutsenmieu ? (Tu te sens mieux) continuait mon cousin, improvisé infirmier.

- Bleuf – blouf - Popssst – Reu eu eu psss – Bloufpss – çadessan – çavamieu – çapass – (Bleuf–blouf-popssst- reu eu eu psss-bloufpss-ça descend-ça va mieux- ça passe) rassurait la voix.

 

Madoulet, les mains en porte-voix, hurlait, penché vers le sol :

 

- Mais, sacrebleu ! Où êtes-vous ? Qu’est-ce que vous m’foutez ?

 

Jim, qui nous avait entendus, criait :

 

Dégagez sous vos pieds, j’arrive.

 

Fébrilement, nous creusâmes le sable, découvrant une gigantesque boîte de conserve éventrée par l’orifice de laquelle notre courageux cousin, toujours à califourchon sur sa monture octopode, plastronnait, soutenant des deux bras une curieuse machine.

 

Très excités, nous fîmes en sorte que l’engin soit dégagé et ramené à la surface avec son découvreur convaincu de son importance.

 

Il déposa la « machine » à ses pieds – elle était pitoyable à voir :

Assez rouillée, avec des trous un peu partout, elle semblait très vieille et devait avoir séjourné longtemps dans le sable humide.

 

Elle roulait deux gros yeux effrayés qui brinquebalaient au bout de deux vieux ressorts étirés.

 

Un tuyau lui faisait un long nez et, par une sorte d’entonnoir qui lui servait de bouche, sortait des sons gargouillés de carter qui se vide. L’objet avait dû servir de pièce de moteur du temps de sa splendeur.

 

Jim, se rengorgeant, assura, péremptoire, que sa trouvaille nous serait d’une très grande utilité, affirmant que l’objet de ses attentions était capable de creuser des galeries ou des salles souterraines en absorbant tout ce qui se trouvait sur son passage.

 

Le sachant expert en imaginaire, nous ne doutâmes pas un seul instant du sérieux de ses affirmations.

 

- Comment y s’appelle ton truc ? lui demanda Madoulet, nonchalamment appuyé sur sa rapière.

- Dégueuloir à roulette ironisa Rigolard.

- Faudrait qu’il en ait des roulettes, précisa Gentille.

- Jeséouhihan-na (Je sais où y en a) dit la « machine », assez intéressée.

- Dinou-ouhihan-na ? (Dis-nous où y en a) insista Rigolard

- Danltroudouonvihin (Dans le trou d’où on vient) répondit la machine

 

Retournés dans le « trou » et après avoir creusé, nous ramenâmes au jour pas mal d’objets hétéroclites dont quatre poulies que nous montâmes sous la « machine » en les accouplant avec des essieux de fortune, improvisés à partir de bouts de bois.

 

Complètement transformée et rajeunie par un bon bichonnage, et de plus douée de mobilité, notre nouvelle collaboratrice, ragaillardie et volubile ne cessait de jacasser :

 

- Jemsenpréatoubouffé, jélestomadanlaipouliii

j’veutoubouffé, donnaimoiaboufféparpitiééé

j’boufflater, j’boufflefer, j’boufflapierr, j’boufftou,

j’suilbouftou, j’suilbouftou… (Je me sens prêt à tout

bouffer, j’ai l’estomac dans les poulies, je veux tout

bouffer, donnez-moi à bouffer par pitié, je bouffe la terre

Je bouffe le fer, je bouffe la pierre, je bouffe tout, je suis

Le bouffe tout, je suis le bouffe tout)

 

Ne voulant pas décevoir pareille fringale, nous poussâmes la « machine », illico, devant un mur de sable et de cailloux qu’elle s’empressa d’avaler sans respirer, en y creusant un trou profond.

 

Médusés par une telle démonstration, nous fûmes forcés de tenir un conseil pour discuter de ses opportunités d’utilisation.

 

- C’est un engin dangereux, il désintègre tout ce qu’il veut, disait assez réticent, Affable, le feu follet.

- Quelle arme ! Jubilait Madoulet, en bon soudard.

- Faudrait pouvoir le transporter quand on devient invisible faisait remarquer avec à propos mon frère Pit.

 

Je répondis à cela, usant, abusant même de mon pouvoir d’auteur de l’histoire que l’ « ubiquité » s’étendait aux objets utilisés dans leurs déplacements par les voyageurs de l’ « invisible » et convînmes que ce serait Pit qui serait affecté au poste de « chargé de la machine ». Mon frère en fut ravi car il adorait la mécanique et les moteurs.

 

Impatiente de tester tout ça, la bande au grand complet se lança dans l’« invisible » avec armes et bagages, prête à affronter les monstres les plus horribles.

 

Et ce fut bien ce qui arriva :

Nos amis, très flambards s’avançaient : Pit en avant avec la « machine » flanqué de Jim sur sa monture horrible et Madoulet, rapière au poing  ; les autres, prudents, faisaient bloc derrière.

 

Un dragon crachant le feu se présenta : Pit avec la « machine » le goba ; un autre le suivait, à faire frémir, il vomissait de la lave fumante et rougeoyante : la « machine » l’engloutit avec un gros « beurfpff » de digestion.

 

Mais, ce n’était pas tout : derrière ce beau monde une chose horrible, innommable, visqueuse, glaciale et putréfiée à souhait s’avançait vers nous, immense, déferlante, engloutissant tout devant elle.

 

La « machine », dégoûtée, ne voulant pas de ce truc dégueulasse, notre courageuse troupe dut battre en retraite. La seule solution devint alors un retour en catastrophe par la grâce de notre fameuse faculté « ubiquitaire », action d’ailleurs qui tomba à pic, l’heure du repas du soir venant de sonner.

 

Je n’osais raconter mes aventures de « dédoublement » à personne, tellement la plupart des autres sont absents des rêves merveilleux et des histoires fantastiques ; mais ce n’était heureusement pas le cas de mes deux compagnons de jeux qui, eux, ne demandaient qu’à partager et développer mon univers de l’imaginaire.

 

Ce soir-là, à table, nous tînmes de grands et longs conciliabules pendant lesquels nous établîmes des projets d’utilisation invraisemblable de la « machine »   sous l’œil souvent inquiet et interrogateur de nos mamans qui fronçaient un sourcil alarmé lorsque des bribes et morceaux leur parvenaient aux oreilles.

 

C’est d’ailleurs, à cette occasion que nous introduisîmes « kiki » dans notre histoire, convaincus qu’il nous serait d’un grand secours dans nos combats contre les dragons.

 

Kiki était le chien bâtard de notre oncle Louis. Il accompagnait tous les jours son maître, gendarme retraité, qui passait nous saluer lors de sa promenade vespérale.

 

Nous aimions beaucoup cette visite qui était un moment fort de la journée : notre oncle, menuisier amateur, nous bricolait des jouets de bois très ingénieux, nous apprenait toutes sortes de tours et trucs et nous laissait jouer avec son chien.

 

Un jour, Jim projetant d’utiliser celui-ci contre les dragons et autres monstres, voulut tester ses qualités combatives. Armé d’une petite règle, il excita l’animal à un point tel qu’il fut mordu, mais pas très gravement.

 

Ah ! Quelle affaire ! Ire générale des adultes présents : le pauvre Jim, n’en fut quitte qu’avec quelques pages de conjugaisons à copier sur-le-champ dans sa chambre.

 

{7} La fausse scarlatine, devenue empoisonnement du foie, ébranla ma santé de jeune garçon. J’étais souvent nauséeux de crises hépatiques. C’est alors que mon père me fut d’un grand secours et que j’appréciai sa tendresse et son affection.

 

Malgré la fatigue de ses journées harassantes, il passait de nombreuses nuits, assis à mes côtés, sa main chaude me massant doucement le foie, tandis qu’il me rassurait d’une voix tendrement affectueuse.

 

Mon statut d’enfant malade me valut cependant d’autres privilèges comme celui (Oh ! combien envié par mes frères et cousins) de bénéficier d’orangeade (c’était un luxe à l’époque) au repas pour compenser les désagréments du régime sévère imposé par mon état (Pas de sauce et tout cuit à l’eau.)

 

Heureusement, quand j’avais trop mal je retrouvais mes personnages que j’entraînais en de si belles aventures dans des décors fantastiques et j’étais heureux, si heureux…

 

Ô, folles chevauchées !

Blancs nuages tout blancs,

Prés verts d’herbes fauchées,

Etoiles au bout du vent.

 

Je suis encor tout frêle 

Tel un bouquet de prèle

Avec le cœur qui flâne

Chez mes trop lointains mânes

 

J’ai des prés verts dans l’âme,

Des myosotis bleus

Et des roses de feu,

Qu’ensemble nous semâmes

Dans mes si longs prés chauves,

Brûlés de soleil mauve.

 

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