04.0 - La drôle de guerre - Le 10 mai 1940, les Allemands envahissent la Belgique et la Hollande qui capitulent ainsi que Pétain - de Gaule à Londres crée la France libre.

 

{1} Le matin du 10 mai 1940 était radieux de printemps. Il faisait si beau : le ciel était bleu, du bleu des myosotis de mai, quand ils sont bien frappés de rosée.

La ville s’étirait de son sommeil candide, inconsciente de la gravité monocorde des voix de speakers qui s’élevaient  par les fenêtres entrouvertes, annonçant sans interruption le début de la « drôle de guerre » : l’armée d’Hitler violait les frontières.

Atterrés, mes parents avaient l’oreille aux nouvelles que débitait sans arrêts, notre vieux poste de radio. 

En 1939, mon père avait perdu son emploi de représentant : c’était la crise, avec les affres du chômage. 

Heureusement, une amie de ma mère qui occupait une place importante au service du personnel de la firme Lever qui l’avait licencié, avait réussi à le faire réengager dans les bureaux de leur usine de Forest à Bruxelles ;  ce qui nous contraignit à déménager une fois de plus – la huitième en onze ans.

Ce fut donc dans un modeste appartement de cinq pièces – dans la précipitation du transfert, mes parents n’avaient momentanément rien trouvé d’autre – situé dans la commune bruxelloise de Schaerbeek que nous  apprîmes par la radio que le fléau de la guerre s’abattait, une fois de plus, sur le petit peuple belge qui avait déjà tant souffert en 1914.

Ce fut tellement brutal et inattendu que les parents de Jim, commerçants commençant leur journée plus tard dans la matinée, n’étaient au courant de rien et ce fut Jim, envoyé à l’école, qui revint en criant : « C’est la guerre, il n’y a pas classe ! »

La terreur et la crainte pesaient sur chacun. Tout le monde avait en mémoire les exactions et brutalités cruelles des soudards de 1914, aussi ce fut pour beaucoup la fuite devant l’envahisseur et l’exode vers la France.

Les routes de Belgique furent vite encombrées et saturées de colonnes  pitoyables de réfugiés angoissés qui se traînaient lamentablement, hagards, à pied ou sur toutes sortes de véhicules : bicyclettes, brouettes, poussettes, chariots avec attelage, voitures, camions, etc.…

L’envahisseur avait été tellement rapide dans son action que les troupes belges, désemparées et en désordre, reculaient vers la France en vue d’un éventuel regroupement, saturant davantage le réseau routier.  Pour corser l’affaire, des avions mitraillaient les soldats en fuite.

 

Aigle au ciel de malheur,

 Triste agent de la peur

Qui boute feu et flammes

Aux maisons qui s’enflamment,

Livrant à l’abandon

Ceux qui n’ont plus de nom.

 

Jim, mon cousin, pas trop inquiet de l’aventure, vécut  avec sa mère et sa sœur une épopée incroyable, son père, dans le but de les protéger, les ayant fait fuir vers la France, tandis qu’il tentait de sauver son magasin d’électroménager.

Quant à nous, nous prîmes le parti de ne pas bouger et de nous cacher. L’insignifiance de notre petit appartement au deuxième étage, les caves communes et les murs mitoyens des immeubles percés d’ouvertures devaient nous permettre d’échapper aux débordements éventuels d’une soldatesque débridée.

Contrairement à nos craintes, tout se passa finalement bien.  Les premiers jours, nous nous terrions dans la cave. Bien organisés, nous avions tout ce qu’il fallait pour tenir un siège. 

Seuls gosses du groupe de locataires installés dans les sous-sols, nous étions choyés, bien emmitouflés dans des couvertures.  Les hommes allaient aux nouvelles, les femmes aux provisions, faciles à trouver car il ne restait plus grand monde dans Bruxelles.

En cachette, Rigolard se glissait sous mes couvertures et me racontait des histoires drôles. C’est ainsi que j’ai appris que Madoulet qui maniait aussi bien la « machine » que mon frère Pit, s’amusait à créer des vides sous les pieds de l’ennemi qui disparaissait dans le sol en jurant des « donner-wetter » teutoniques.

Pit et moi furent tentés de les rejoindre, ce que nous fîmes par « ubiquité» interposée.  C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés dans une sorte de cave voûtée. 

Un gros « lanchturn », un pied coincé dans les mandibules de Belles des cloaques, gigotait, rubicond, les yeux exorbités, son casque-marmite enfoncé jusqu’aux oreilles. 

Devant lui, goguenard et se tapant la cuisse, Madoulet le menaçait de sa rapière. Jim, de son côté, lui ayant bloqué l’autre jambe, le décortiquait de sa botte tandis que Gentille, la guêpe, lui préparait en se frottant les pattes une réjouissance plantaire de son cru.

« Bidié, bidié ».  Le gros malin se tordait en ne pensant même pas à utiliser le pistolet qui se trémoussait sur son ventre. « Bidié, bidié, che sui jatouilleu ».

Toujours très polyglottes, nous avions tous bien compris ce qui le tourmentait, d’autant plus que Belle des cloaques, un orteil du malheureux coincé dans les mandibules, lui dansait sur le pied déchaussé une gigue à huit pattes.

Ce fut la douce et gentille « Affable » qui vint au secours du pauvre diable en se lançant dans une diatribe inhabituelle pour un si mignon et si candide feu follet mais digne des meilleures catilinaires.

Affable, l’angélique feu-follet, obtint  la grâce du condamné en démontrant son innocence dans un conflit dont il ne tirait que des désagréments et aucun avantage. 

Même le belliqueux Madoulet fut convaincu de l’irresponsabilité du gros bonhomme qui, de plus, n’avait vraiment pas l’allure d’un foudre de guerre.

Et c’est ainsi qu’il fut libéré et devint un de nos bons compagnons, un peu empoté, soufflant et suant, mais si brave, si brave… !  Affectueusement, Jim l’appelait : Gros bidon (le nom lui est resté).

Notre séjour en cave fut finalement de courte durée, le bruit se répandant rapidement que les envahisseurs, contrairement à leurs compatriotes de 1914,  étaient très disciplinés et ne s’en prenaient nullement aux populations d’autant plus que Bruxelles fut déclarée « ville ouverte » (je ne sais trop d’ailleurs pour quelle raison) ce qui devait normalement la préserver des combats.

La « guerre » dura dix jours en Belgique et aux Pays-Bas, un peu plus en France et puis ce fut la débandade des armées avec la suite que l’on connaît : la trahison de Pétain, le héros de 1914, le sauve-qui-peut vers l’Angleterre et la déclaration du général de Gaulle.

La vie devint alors très difficile pour les gens des villes occupées qui manquèrent rapidement de tout. Un marché de contrebande intérieure (appelé marché noir) se développa rapidement au seul bénéfice des bien nantis, mais rendant encore plus précaire l’existence des autres dont nous étions.

La faim commença à tenailler les gens des villes.  L’occupant prélevait tout ce qu’il pouvait, laissant les occupés affamés. 

Ce furent alors les tristes queues devant des magasins aux trois-quarts vides, les parents angoissés devant les assiettes blanches, les hivers rudes, à grelotter sans combustibles, le drame des juifs et autres marginalisés, les tortures dans les prisons, les exécutions sommaires. 

Enfin, le perpétuel et poignant drame des populations innocentes payant un lourd tribut à la folie des conquérants.

 

Les yeux sont vides, comme des trous noirs,

Et les affres des ventres font mal d’eau.

Chardons et cactus pour un triste soir

 Réveilleront leurs angoisses et leur peau.

Faim aux entrailles, … tripes de cafard

Ils mangent leur bile et  serre les poings

Vers ceux qui hantent leurs vieux cauchemars

Les traînant à genoux, bien loin, bien loin.

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