06.01 - La vie en internat pour futurs missionnaires, trop dure pour des adolescents fragilisés par les privations de la guerre

 

{3} La vie était très difficile dans un internat qui formait des "aspirants" missionnaires d'Afrique.  Confinement trop long d'abord, nous ne rentrions chez nous qu'à Noël, Pâques et aux grandes vacances. Prestations trop dures, beaucoup de temps de prière et services religieux, silence à table avec lectures édifiantes, une heure journalière de corvées ménagères et d'entretien des locaux. Quant aux courtes périodes de "détente", elles étaient occupées par des activités scoutes.

Le scoutisme intégral instauré dans le collège me plaisait beaucoup, mais ce n’était pas l’avis de tout le monde. Les congés du dimanche et du jeudi après-midi (trois heures) ainsi que les autres périodes de détente (la "récréation" après le repas et avant le coucher) étaient principalement consacrés à des activités de patrouille qu’on le veuille ou non.

Cette contrainte devint finalement beaucoup trop lourde, difficile à supporter et sans doute contraire au développement de nos personnalités. Cette expérience de scoutisme intégral fut d’ailleurs abandonnée après quelques années.

Nous avions chaque dimanche un « grand jeu » pour lequel nos chefs s’ingéniaient à nous créer des situations, décors et atmosphères dignes des plus romanesques épopées.

Cette activité extérieure hebdomadaire nous libérait de notre « prison » et des jeux d’équipe bien combinés par un chef de troupe astucieux devaient combler nos natures imaginatives. 

La première année, j’eus la chance d’avoir un chef de patrouille très large d’esprit. Il s’appelait Jules (totem Poulain). Très ouvert et jovial, il nous accordait beaucoup de liberté, sous sa responsabilité, en nous laissant le champ libre, ce qui me permettait de donner libre cours à mes besoins d’évasion dans des lieux interdits comme les bords de l’étang.

{4} Nous, ses petits scouts, étions loin de nous imaginer que ce CP (chef de patrouille) au grand cœur, serait plus tard le seul survivant du massacre de Kongolo, le premier janvier 1962.  (voir sous-chapitre suivant)

Vingt missionnaires y seront tués par une soldatesque ivre.  Unique rescapé, il sera sauvé de justesse par un soldat et rapatrié en Belgique par un officier de l’ONU.

Le plus surprenant et le plus admirable fut que cet homme, étonnant de courage et de témérité, retourna quelques mois plus tard, en mai 1962, seul survivant de la mission saccagée, pour sauver ce qui pouvait l’être encore et tout refaire avec l’aide des autochtones auprès desquels il jouira de la plus grande considération,  en le respectant comme un sorcier.

Héros d’une épopée remarquable sous le ciel embrasé du Congo en pleine folie anarchique, il se dépensera, au péril de sa vie, pendant près de deux ans, revenant inlassablement reconstruire des lieux que des Mulélistes, Simbas et autres Maï-Maï ne cessaient de saccager, massacrant tout sur leur passage.

Dans mes cogitations métaphysiques, je pense souvent à lui, à sa destinée, à son idéal de candidat martyr, à ses motivations… 

Pendant quarante ans, asthmatique, il se surpassera physiquement, infatigable, indomptable, merveilleux d’idéal… 

Quand il revenait en Europe, comment surmontait-il le découragement provoqué par la vision de son Eglise malade à mourir ?

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{5} Dès mon entrée au collège, j’eus comme voisin de banc un garçon qui deviendra un vrai copain et qui s’appelait Guy. 

Il était plus sérieux et plus calme que moi qui dissipais tout le monde à coup de pitreries, aussi mon oncle encourageait-il cette camaraderie en espérant que son influence contribuerait à mettre un peu de plomb dans ma cervelle. 

Ce fut vrai, Guy me convenait bien.  Un rien cartésien, il aimait inconsciemment l’ordre et la méthode tout en raffolant cependant de se laisser  emporter par la fantaisie et c’était là son originalité. 

Il ordonnait mes idées farfelues, ce que j’appréciais beaucoup.  Je ne lui parlai jamais de ma faculté de dédoublement car je la cachais à tout le monde par crainte du ridicule.

Mais notre camaraderie se concrétisera surtout lorsque nos dirigeants scouts, dans le but de l’encourager, nous confièrent la responsabilité d’une patrouille dont Guy devint le chef et moi le second. 

Nous fîmes, je crois, du bon travail et notre équipe fonctionnait bien.  Cette responsabilité me convenait et ce fut le départ de l’attrait que j’ai depuis ressenti pour les responsabilités et la culture de l’esprit.

Enfant des villes, je découvris les bois et la campagne et me penchai sur les plantes et les insectes qu’ensuite, je ramassais et collectionnais. 

Nos livres scouts étaient de précieux conseillers pour herbiers et expériences entomologiques qui ne tardèrent pas à me passionner.

Guy et moi fûmes loin d’être des modèles de conduite et voici pour preuves, l’histoire d’un maraudage épique dans les fruitiers du collège, situés dans les greniers et pratiquement inaccessibles aux élèves. 

De l’extérieur, nous avions localisé l’endroit où devait se trouver entre autres un aréopage de doctes poires williams dodues, délicieusement parfumées, mûrissant lentement,  se  blottissant douillettement dans leur lit de paille dorée.  Rien qu’à y penser, en les évoquant, l’eau m’en remplit encore la bouche.

Supposant que le grand escalier d’honneur devant la grande entrée qui menait à l’étage des chambres de nos cerbères devait donner accès, quelque part, à des greniers lorgnant les fruitiers ou du moins en percevant les délicates senteurs, nous profitâmes de quelques périodes d’un relâchement de surveillance pour tenter une reconnaissance du terrain. 

Après le grand escalier d’honneur venait un grand palier de réception donnant sur le bureau du supérieur avec, à sa gauche, une grande niche mystérieuse, entièrement tapissée de toile peinte de motifs stylisés, et dans laquelle trônait une crédence liturgique. 

Nous avions cependant observé qu’une sorte de découpe peu apparente, bien camouflée dans les dessins, devait servir de porte.  Le trou, vraisemblablement prévu pour introduire une clef, se laissa tripoter avec le fer recourbé que nous avions bricolé et la serrure, fort vieille et consentante, ne résista pas.

Un escalier aux marches raides grimpait tout droit sous les combles.  Très excités et un cœur palpitant d’oiseau fou, nous nous y précipitâmes pour trouver l’invraisemblable capharnaüm propre à tout grenier respectable. 

Enjambant valises, vieux accessoires religieux, cartons,  tableaux fendus ou troués d’iconographies pieuses et désuètes,  ainsi que des choses incroyables  et indéfinissables ramenées par l’un ou l’autre des nombreux missionnaires de passage, nous finîmes par aboutir à un mur que nos sens olfactifs, affinés par le désir, désignait comme mitoyen du fameux local où se prélassaient les objets de nos rêves gourmands.

Nous comprîmes vite que ce mur présentait des faiblesses d’inviolabilité dans sa partie supérieure, là où la brique suit mal la toiture et où la main passe facilement pour la déchausser d’un mortier de chaux que le temps a rendu friable. 

Nous eûmes tôt fait de nous y ménager un passage suffisant pour nous emparer de ces succulentes et pansues merveilles que nous dégustâmes religieusement, confortablement installés, le dos au mur et les pieds écartés écrasant scandaleusement un tas de bondieuseries.

Après avoir soigneusement replacé les briques, pour nous réserver d’autres incursions, nous regagnâmes la cour de récréation où il nous sembla que personne ne s’était aperçu de notre absence.

Malheureusement, ce fut notre seule occasion de maraudage en grenier, le passage camouflé et sa fameuse serrure ne se laissant plus jamais violenter. Nous supposâmes que la mécanique que nous trompâmes facilement à l’aller, et qui ne prétendit plus fonctionner au retour, fut remplacée par un dispositif solide que nous ne pouvions plus forcer.

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Comme tout bon potache qui se respecte, nous cherchions à tromper le côté barbant des cours par toutes sortes d’intermèdes rigolos au détriment de nos braves et si dévoués mentors. 

Début mars de cette année-là, le long et rude hiver aidant, nous étions survoltés et les petites chaudières de nos crânes prêtes à exploser.  Il nous fallait à tout prix une victime suffisamment pataude pour que sa réaction fut facilement contrôlable. 

Elle fut toute trouvée en la personne d’un bon vieux gros Père, notre professeur de néerlandais, cours qui, en Belgique francophone, est injustement négligé et traditionnellement  chahuté. 

Légèrement dur d’oreille et alourdi par son embonpoint, il avait la réaction lente bien que dure et ferme. 

Le chahut projeté n’était donc pas sans présenter un certain risque, mais nous n’en avions cure et l’action fut soigneusement préparée. 

Je ne sais quelle mouche m’a piqué, ni quelle audace irréfléchie m’a poussé à me cacher sous le bureau faisant corps avec l’estrade.

Mais, voici la relation historique de l’événement :

Heure 0 : le Père entre dans l’arène en dodelinant de la tête ; se hisse sur l’estrade, en s’appuyant sur un genou et écrase le siège de tout son poids. Il comprend très vite que j’ai changé de place et me suis fourré dans l’ouverture destinée à ses jambes et, peu contrariant, s’en accommode en me coinçant entre ses grosses bottines. Il s’installe confortablement tout en enfonçant ses énormes guibolles dans ma cache. Cette position « privilégiée » me permet d’apprécier le parfum hautement suave d’une vieille soutane exhalant des relents de graillon.

Heure +12 : déclenchement de la 1ère opération – la carte de Belgique, au mur, se met à voler comme si un vent de courant d’air cherchait à l’emporter.  Le Père, intrigué, la regarde et  semble ne pas comprendre.  Nous nous tenons tous bien cois, le nez dans nos cahiers ; y compris le manipulateur dont la main, commandant un fin et invisible fil de pêche, s’est mise en position innocente. 

Heure +20 : un profond et long gémissement se fait entendre qui semble s’élever du fond de la classe. C’était un occupant des derniers bancs qui actionnait, au moyen d’un bâton glissé sous son siège, la pédale de l’harmonium qui se trouvait derrière nous et dont nous avions bloqué quelques touches au moyen d’un livre glissé sous son couvercle. Ces instruments de musique d’église, nécessaires au clergé des pays de mission, étaient à la disposition des maîtres et élèves, au fond de chaque classe.

Le Père s’interrompt, perplexe et donne l’impression de rechercher un bruit venant du dehors.  Sans se départir de son calme, il continue sa leçon  mais la durcit en nous imposant des exercices difficiles et une matière rébarbative.

Heure +25 : le préposé aux gémissements de l’harmonium réitère sa manœuvre, mais sans plus de succès.  On dirait que le Prof est sourd.

Heure +27 : déclenchement de la phase 2 de l’opération « fil de pêche ».  La carte suspendue à droite du professeur est prise de tremblements hystériques, à tel point qu’elle s’étale sur l’estrade (rires étouffés). 

Le professeur, imperturbable, demande à un élève de la réinstaller, ce que celui-ci fait difficilement, le fil de pêche s’étant bloqué dans le banc du manipulateur ; pris de panique, il tire, casse le fil et s’étale en embrassant le tableau (rire général et rappel à l’ordre glacé).

Heure +30 : le bâton se bloque sous la pédale de l’harmonium et sous le banc de l’opérateur qui abandonne fort peu glorieusement.

Nous sommes de plus en plus désappointés de la tournure que prennent les événements et sentons que le moment de la reddition va bientôt sonner. 

Dans mon « alcôve » insalubre et malodorante, je sue sang et eau, mais n’ose pas me manifester. 

Le Père se lève pour écrire au tableau une liste de mots particulièrement difficiles à étudier,  réservés à d’éventuelles tortures cérébrales disciplinaires.

J’essaye de me dégager pour aspirer un air plus sain, mais ne réussis qu’à recevoir, en plein estomac, les pieds de la chaise du professeur qui, s’y arc-boutant de son large postérieur, me plaque tout au fond de ma cache.

Heure +32 : un franc-tireur de dernière minute, courageusement mais inutilement, tente de déclencher la phase 3 de l’opération « fil de pêche » qui consistait à faire tressauter l’encrier du Prof grâce à un mécanisme habilement conçu au moyen de trombones et d’élastiques. Dès la première tentative, le Père bloque le système en posant dessus,  très innocemment, son gros dictionnaire.

Heure +33 à fin de cours : les belligérants, matés, le nez plongé dans cahiers et bouquins, tentent d’endiguer l’avalanche de travaux inhabituels et particulièrement difficiles qui les attendent par une reddition peu honorable avec au creux de l’estomac une profonde angoisse sur fond de sanctions disciplinaires à venir et la perspective d’un bulletin catastrophique à justifier auprès de leurs géniteurs respectifs.

Quelques minutes avant la fin du cours, le Père s’arrête de parler et nous regarde tous sans colère. 

Il passe les pouces dans la double corde qui sert de ceinture aux spiritains.  Avec un  sourire dans ses petits yeux, beaucoup de tendresse et semble-t-il une certaine nostalgie, il prononce d’une voix lente et douce :

-          Vous êtes aujourd’hui dispensés de tous travaux et sanctions.  Veuillez, s’il vous plaît, sortir de classe en bon ordre et sans manifestation.

Le plafond se serait ouvert dans un ciel tout bleu de paradis que nous n’aurions pas été plus surpris et ravis, mais avec au fond de nous-mêmes le remords et un sentiment de coupable et profonde injustice envers celui qu’irrévérencieusement et méchamment nous appelions « gros crevé ».

Quant à moi, aussi penaud et repentant qu’eux, je sortis, peu flambard, de ma cache, le profil aux genoux et les reins brisés.

 

HYMNE AUX VIEUX PROFS DESABUSES

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Vous avez des yeux de cœur

Qui toujours regardent dedans ;

Vous avez souvent l’âme triste

De ceux qui ont perdu le temps.

 

Vous cherchez loin devant

Un rêve qui n’est plus ;

Vous avez une âme d’enfant

Qui pleure son paradis perdu.

 

Vous battez un cœur de fièvre

Et des yeux de paradis fou ;

Vous aimez les enfants des autres

Pour leur donner toujours plus

En perdant souvent votre âme

Qui s’abîme au fond d’un trou 

Que vous bourrez de restes d’amour,

Pour en éteindre la flamme.

 

Vous pleurez votre vieux cœur

Qui se meurt sans passion,

Et qui souffre toujours

Car  il n’a plus raison.

 

 

Tous les enfants des autres

Sont avec les vôtres

Les enfants du rêve

Que vous avez perdu.

 

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