06.02 - Infamie et héroïsme - la bassesse humaine quand elle n'est pas canalisée - Le drame de Kongolo - deux compagnons de collège y sont assassinés avec 20 autres missionnaires.

{4} Pour rappel, à Kongolo se trouvait une mission d'une douzaine de spiritains, confrères de ceux de Gentinnes, qui furent assassinés par une soldatesque ivre et inconsciente, le 1 janvier 1962.

Parmi eux, des anciens camarades du collège et surtout un copain de classe, René Tournai et un chef scout, Pierre Gilles (totemisé Ourson).

Il y eut cependant un survivant, échappé par miracle qui fut mon chef de patrouille duquel je parlerai plus loin.

Écoutez le chant des tam-tams
Au cœur d'un ciel rouge de flammes ?
Entendez-vous le chant du cher copain René,
Si courageux sous les balles des forcenés ?
Entendez-vous, aussi, le chant du chef Ourson
Bénissant ses bourreaux,
Pris de boisson, qui ne savent plus ce qu'ils font ?

Le ciel fauve d'Afrique en pleurs s'est tu,
Les gazelles fuyaient les hommes en rage,
Les oiseaux se cachaient dans le feuillage,
Et les mères pleuraient ceux qu'elles n'ont plus.

Des griffes de sang noir
Feront au ciel d'un soir
Des zébrures de rage,
Réveillant les tourments
De ces hommes déments
Revenant d'un autre âge.

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A la libération, Je garderai toujours enfui au fond de moi le souvenir écœurant d'une populace vociférante et vicieuse qui traînait des pères et des filles injustement accusés de collaboration.

Je verrai toujours les crânes grossièrement rasés et bleuâtres des femmes, la terreur dans leurs yeux, les bousculades honteuses, l'angoisse, la peur et les larmes qu'elles n'osaient pas pleurer.

Mais d'où sort-elle donc cette honteuse lie humaine qui bouillonne toujours en masse quand elle est laissée à elle-même ?

Des mains de griffes se tendent
Avides et cruelles.
Elles sont jeunes, elles sont belles
Et eux sont sales,
Les yeux vides et fous.

Elles sont nues, au pilori,
Les cheveux fauchés en blé
Comme moisson, à leurs pieds.
Ils sont sales, ils sont fous,
Hurlant leur turpitude.

Elles sont belles, elles sont pâles,
Aux tempes des galops de chevaux fous.
On hurle, on crie, breugueulant
La bière qui coule en bave.

On relâcha mes deux voisines que je n'ai plus jamais revues, elles furent sans doute recueillies par leur famille.

Quant au père, il ne résista pas et mourut quelques semaines plus tard, terrassé par une crise cardiaque. Pendant les jours d'ignominies, on avait tracé au goudron, sur sa devanture, un cercueil avec une croix gammée.

{2} Ces événements m'ont toujours amené à les mettre en parallèle avec d'autres situations : ainsi, je n'ai pas manqué d'établir un rapport de causalité en ce qui concerne le sort de mes deux voisines et celui de mes anciens compagnons de collège exécutés à Kongolo.

J'entendais la même clameur monter des même foules avec la toujours même avilissante cruauté. Je n'ai pu m'empêcher d'associer ces deux souillures : celle des hommes blancs abandonnés par leur civilisation et celle des hommes noirs, eux aussi laissés aux primaires instincts de leurs congénères.

Leurs mains de griffes se tendent
Avides et si cruelles.
Eux si bons, eux si doux,
Les regardent tristement.

Ils sont sales,
Les yeux vides et fous,
Eux sont nus au pilori,
Dépouillés, fauchés en blé
En moisson qui ne peut plus lever.

Ils sont sales, ivres et fous
Hurlant leur turpitude.
Eux sont beaux, eux sont pâles,
Aux tempes des galops de chevaux fous.
On hurle, on crie, breugueulant
La bière qui coule en bave.

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La première année de collège, j'eus la chance d'avoir un chef de patrouille très large d'esprit. Il s'appelait Jules (totem Poulain). Très ouvert et jovial, il nous accordait beaucoup de liberté, sous sa responsabilité, en nous laissant le champ libre, ce qui me permettait de donner libre cours à mes besoins d'évasion dans des lieux interdits comme les bords de l'étang.

{4} Nous, ses petits scouts, étions loin de nous imaginer que ce CP (chef de patrouille) au grand cœur, serait plus tard le seul survivant du massacre de Kongolo, le premier janvier 1962.

Vingt missionnaires y seront tués par une soldatesque ivre. Unique rescapé, il sera sauvé de justesse par un soldat et sa fuite de plusieurs semaine en pleine brousse tint de l'épopée héroïque. Il fut rapatrié en Belgique par un officier de l'ONU. 

Le plus surprenant et le plus admirable fut que cet homme, étonnant de courage et de témérité, retourna quelques mois plus tard, en mai 1962, seul survivant de la mission saccagée, pour sauver ce qui pouvait l'être encore et tout refaire avec l'aide des autochtones auprès desquels il jouira de la plus grande considération, en le respectant comme un sorcier.

Héros d'une épopée remarquable sous le ciel embrasé du Congo en pleine folie anarchique, il se dépensera, au péril de sa vie, pendant près de deux ans, revenant inlassablement reconstruire des lieux que des Mulélistes, Simbas et autres Maï-Maï ne cessaient de saccager, massacrant tout sur leur passage.
Dans mes cogitations métaphysiques, je pense souvent à lui, à sa destinée, à son idéal de candidat martyr, à ses motivations...

Pendant quarante ans, asthmatique, il se surpassera physiquement, infatigable, indomptable, merveilleux d'idéal...

Quand il revenait en Europe, comment surmontait-il le découragement provoqué par la vision de son Eglise malade à mourir ?

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