27.f - Le chevalier des routes, Bruno, l'intrépide, enfourché sur sa machine

Bruno, mon filleul et neveu, on s’en souvient, a vécu avec nous une bonne partie de sa jeunesse. Aussi fantasque que ses cousins, il s’est acheté une vieille maison qu’il retape complètement avec beaucoup de minutie. C’est un noctambule qui préfère travailler la nuit ... Il a le sommeil du "juste", aussi quand il dort, le réveiller est une performance …

 

Il fut pour nous un précieux collaborateur qui nous assista avec persévérance, dévouement et compétence dans la restauration et l’agrandissement de notre maison de Meux.

 

Un des voyages que nous avons entrepris avec lui, en 1975, vaut la peine d’être conté tellement nous y avons vécu des moments merveilleux, toutes les composantes s’étant réunies pour combler nos attentes : temps splendide, bonne humeur et réussite exceptionnelle de tout ce que nous entreprenions, avec un équipage aussi pittoresque que farfelu (huit personnes dans un vieux break, un rien poussif, aménagé pour l’aventure – l’arrière typique de ce genre de véhicule avait été transformé en habitacle confortable pour Patrick et Benoit, qui y trouvaient un espace agréable avec table de jeux – ma mère et mon épouse occupaient la banquette arrière et les filles, Béatrice et Christine, toutes petites alors, passaient de l’un à l’autre suivant leur humeur ou fantaisie, tandis que je conduisais avec, à mes côtés, Bruno comme guide et assistant.) Il m'avait aidé à transformer le toit en vaste « soute» à bagages pour emporter tout ce qu’il fallait pour la tribu.

 

Notre équipage, pittoresque pour l’époque, nous valut un intermède assez désopilant bien qu’humiliant.

 

Notre projet était d’aller faire passer quinze jours en Suisse à tout ce monde, dans le Valais à Verbier, station haut perchée où nous avions loué un chalet spacieux, que nous ne pouvions atteindre qu’en grimpant une route dangereuse à une seule bande - celui qui montait devait céder le passage à celui qui descendait en reculant jusqu’à une aire de doublement, ce qui était très difficile avec un engin aussi lourdement chargé et poussif.

 

La frayeur de ma petite bande était grande et je fus bien aise d’être intelligemment guidé par mon filleul Bruno qui adorait ça, et me conseillait avec sang-froid, ce qui nous valut d’atteindre le haut sans encombre.

 

Ma tribu s’y installa confortablement et ma mère était aux anges, d’autant plus qu’une de nos excursions d’un jour eut pour but Montana et la Villa Notre Dame. Elle et ma famille purent ainsi voir ce coin de paradis où j’étais resté deux ans et qui m’avait permis de retrouver la santé.

 

La Suisse est un pays merveilleux mais ses habitants, sans doute excédés par le comportement envahissant et souvent suffisant de touristes arrogants, de plus privilégiés par un passé exempt de guerres et d’envahisseurs qui les avait confortés dans leurs habitudes pantouflardes,… sont devenus froids, condescendants voire hostiles…..

 

Nous en avons fait l’humiliante expérience, le jour de notre excursion à Montana. Nous nous étions arrêtés le long d’une de ces routes de montagne peu fréquentées pour nous détendre et nous rafraîchir. Un peu plus haut à quelques centaines de mètres, un de ces chalets typiques de la région.

 

Nous n’étions là que d’une bonne demi-heure, heureux de cette halte reposante et de la plénitude d’un temps particulièrement doux, qu’une voiture de police agressive s’amena en trombe pour nous faire déguerpir d’une manière peu amène comme de vulgaires bohémiens.

 

Après nous avoir malmenés, ils ont fait demi-tour, ce qui nous fit supposer qu’ils avaient été appelés par les habitants suisses du chalet (le drapeau y flottait) établis cinquante mètres plus haut qu’on voyait aux fenêtres. Nous ne faisions pourtant que nous rafraîchir et avions juste sorti un petit siège pour ma mère.

 

Ce comportement insultant nous blessa profondément tant par la manière que par l’humiliation qu’il engendra….maintenant encore j’en éprouve quelque peine….

 

Et pourtant, la Suisse est le pays de Dunan, qui a créé l’indispensable Croix-Rouge, la base et même le moteur de tant d’actions universelles généreuses.

 

Cet intermède dans un chapitre consacré au bonheur peut surprendre, mais permet quelques réflexions sur sa fragilité….et surtout les moyens de s’en prémunir en réfléchissant aux motivations de l’autre…

 

Ainsi, au tout petit incident qui nous occupe, finalement bénin et anecdotique, on peut, peut-être, trouver des justifications suffisantes à l’action des gens de cette villa et à leurs policiers pour comprendre, le raz le bol éprouvé en cette période de l’année, par l’arrogance des touristes et le peu de respect qu’ils ont d’un environnement exceptionnelqu’eux défendent bec et ongles…

 

Peut-être que notre troupe de huit personnes, turbulente par ses quatre jeunes enfants, était la goutte qui avait fait déborder un vase déjà rempli des excès d’autres villégiateurs….

 

Dans cette circonstance et par la suite, tant qu’il restera avec nous, Bruno, à mes côtés, n’était pas seulement le neveu qui me soutenait mais aussi le frère que j’avais perdu. J’étais heureux de la maturité qu’il avait atteinte depuis qu’il nous avait rejoint dans un moment difficile de son adolescence.

 

Il devint l’assistant dévoué qui s’efforçait de m’aider dans toutes mes entreprises et Dieu sait si je ne cessais d’en trouver de nouvelles…

 

Peu bavard, très efficace, j’ai toujours été porté par l’affection de ce filleul que je sentais profonde… Ce sentiment fait aussi partie du bonheur parce qu’il environne de cette « aura » qui fait chaud au cœur.

 

Comme son père dont il était la réplique, la chance lui tourna souvent le dos. Lui aussi eut la vie fut bouleversée par un accident grave : une chute de moto lui abîma le bas-ventre et l’estropia longtemps. Ce ne fut qu’au prix de la volonté et du courage remarquable hérités de son père qu’il parvint à retrouver une vie normale.

 

Il sera toujours pour moi, comme le fut mon beau-frère Daniel, un assistant dévoué dans la réalisation de mes entreprises, grâce auquel je pus réaliser quantité de projets aussi fantasques que démesurés.

 

C’est un passionné de sports moteurs, mais surtout de moto avec laquelle il fait corps… Il est fou de vitesse, avide de sensations fortes….

 

Il aime cette étreinte de l’air que son bolide écarte tout en l’enveloppant telle une amante passionnée, alors que l’angoisse de la peur lui étreint le ventre….

 

Succombant à mon travers de « poète excessif », je ne peux m’empêcher de traduire en quelques vers dithyrambiques la splendeur du « Chevalier des routes » comme je l’avais fait pour le « Grand oiseau des cimes ».

 

Ivre de bitume avalé,

Fou de vent et virages,

Preux chevalier,

En sa monture d’acier

Défiant soleil et nuages

En rapace des rubans noirs,

Tel l’aigle du soir

Plongeant dans les halliers.

 

C’est le chevalier des routes,

L’avaleur de côtes,

Le descendeur des pentes

Qui se lève et se penche

Tel l’oiseau des vagues

Qui flirte avec la mer.

 

Il est l’amant du vent

Que sa machine violente ;

Il est le roi des routes

Que ses sujets redoutent ;

Il est le dieu des bolides

Pour des fidèles avides.

 

Cet audacieux motard, professionnel des Chemins de fer dont il est un des chefs d’équipe, spécialisé dans les TGV, se laissera prendre aux doux yeux d’une charmante personne avec laquelle maintenant il partage la vie et les projets.

 

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