&95y Poésie/Premiers chants

Je compte publier sur mon blog l’ensemble des poèmes que j’ai composé depuis l’âge de seize ans, en 1946, quand je tentais de soutenir un moral de malade tuberculeux dans un sanatorium suisse, à Montana-Vermala où je fus soigné deux longues années, à une époque où ce mal faisait des ravages surtout parmi les jeunes sous-alimentés par les privations de la guerre …

La poésie fut pour moi un exutoire à ma situation de jeune homme souffreteux, en vase clos, entouré de malades toussant et crachant. A l’époque, le mal était grave et il y en avait très peu, qui comme moi, ont survécu plus d’une vingtaine d’années …

Ce fut cependant une bonne école de vie, mes compagnons d’infortunes étant la plupart très cultivés et heureux de me transmettre leur savoir et leur expérience de vie …

En guise d’introduction, je commencerai par un hymne de reconnaissance à tout ce qui a fait que j’existe avec un cerveau qui comprend, qui imagine, qui apprend et qui cherche la raison de son existence …

 

 Merci à nos ancêtres,

Les primates du Rift Valley

D’avoir mangé de la charogne,

Au lieu des beaux fruits de leur palais,

Rougis du soleil qui cogne

Dans leur grande forêt natale,

Alanguie de touffeur équatoriale.

 

Merci d’avoir crié.

Merci d’avoir parlé.

Merci d’avoir pensé.

Merci d’avoir évolué

Et d’avoir gravé

Et dessiné dans les cavernes.

Merci à ceux qui ont écrit.

Merci à ceux qui ont compté.

Merci aux écrivains et poètes

Et à ceux qui ont imaginé.

Merci à ceux qui ont composé

La musique et les chansons.

 

Merci aux peintres

Pour les bleus, les verts et les rouges.

Qu’ils ont mélangés

 

Merci aux sculpteurs

Pour le bois, la terre, la pierre

Qu’ils ont façonnés.

Merci au forgeron et au tailleur,

Au chasseur et au pécheur,

Au maçon et au menuisier,

Au semeur et au berger.

 

Merci au couple

Qui m’a donné vie.

Merci aux maîtres

Qui m’ont formé.

Merci au destin

Qui m’a réalisé.

 

Merci à George et Christian

Qui m’ont révélé.

Merci à ceux qui se sont dit

Mes amis

Mais le sont restés.

 

Merci surtout

Et avant tout

A celle que j’aime

Et qui m’aime

Depuis toujours.

 

 

Au crépuscule de ma vie, j’ai constitué un recueil de 150 pages pour mes proches, dans lequel j’ai transcrit mes compositions avec un commentaire approprié …

J’aimerais transmettre à ceux qui me lisent toute l’innocence de mes premiers chants en leur demandant de retrouver la candeur de leurs jeunes années et de se laisser attendrir par la fraîcheur des mots et la mélodie qu’ils ont voulu communiquer …

 Je le vois toujours, ce chemin de neige qui rejoignait le ciel bleu. Je la revis encore, cette première émotion, quand mes pieds s’enfonçaient dans les traces de ceux d’un enfant ou d’une très jeune fille, … et qui se sont subitement arrêtées …

 Assis dans la neige, j’ai imaginé et rêvé le message… Et j’ai griffonné mon premier poème…

 

L’enfant blanc.

(Dans les neiges de Montana-Vermala

 

La neige me regarde,

Ses yeux scintillent et sourient.

Dans son cœur blanc

Qui me fait mal

 

J’ai mes pas dans les tiens,

Ô petit enfant pur

Et je pressens la douceur

De tes yeux de neige

 

Mais où me conduis-tu 

De tes pieds de neige ?

Mais où me conduis-tu

Dans ton manteau de soie ?

 

J’ai mis mes pieds

Dans les tiens

Et dans ton froid de neige,

Et dans ton froid de ciel,

Ils m’ont fait mal

De ton froid de marbre

Et de ton blanc de pierre

 

Je te suivrai toujours

Avec des yeux de fièvre

Avec des yeux de marbre

Et des dents jaunes

De vieux qui se meurt

 

Tes pas s’effacent

Et meurt ma peine.

Je suis à genoux

Et mes bras se tendent,

Enfant où es-tu ?

 

Où es-tu

Petit enfant de marbre ?

Où es-tu

Petit enfant de neige ?

 

Est-ce toi qui as écrit :

« J’aime »

Dans le froid du marbre,

Dans le froid des glaces ?

 

Est-ce toi qui as lancé

Ce cri des êtres

Ce cri des âmes

Ce cri des hommes ?

 

 

Devant moi, à mes pieds, la vallée s’étendait, sous son voile de coton blanc …

Quelques nuages en gros flocons de laine s’accrochaient au flanc des pentes … Et sur tout ça régnait un silence molletonné qu’un merle entrecoupait de ses trilles sonores et passionnés. Je l’ai salué et chanté mon second poème …

 

Le merle noir

Salut, beau merle,

Salut, merle noir

Que vois-tu

Dans la fraîcheur du soir ?

 

Du haut de ton sapin noir

Que vois-tu

Bel oiseau du soir ?

 

Tu chantes à plein gosier

Le cristal clair des pentes

Qui coule en cascade

A la recherche des sentes.

 

Mon cœur a froid

Merle noir

Et se serre contre toi,

Contre ton duvet noir

Et ton bel habit de soie.

 

Mon âme a perdu son corps

Et frileuse se serre encor

Contre ton cœur d’oiseau noir

Qui dit bonsoir au soir.

 

Chante toujours,

Beau merle d’amour

Chante au ciel

Des rêves de miel

Des songes du soir

Partis en espoir.

 

 

Ivre de ciel, étendu sur ma chaise longue de malade, je regardais le ciel et je me suis mis à rêver de choses impossibles …

Imagination fertile, je me créais un monde à moi irréel et idéal … Rien que joie, bonheur, bonté … C’est ainsi que j’imaginai des lutins roses sur des pierres mauves, en ne leur trouvant presque pas de formes précises … Seules les couleurs, seuls les tons étaient essentiels … C’étaient des êtres sans forme qui s’évanouissaient en flash de formes précises mais très pastel. Je ne sais pas si on peut imaginer ça ! … C’était peut-être un effet de soleil intense au travers des paupières fermées …

 

 

Lutins.

Lutins roses

Sur pierres mauves,

Mon œil est seul

Loin dans la nuit.

 

Lutins mauves

Sur pierres roses

Et fond de ciel,

Sur calices d’or

En fond de nacre.

 

Lutins de joues,

Lutins de soie,

Lutins de joie,

Lutins de rêve.

 

Où sont

Les enfants de fièvre ?

Où sont

Les enfants de mousse ?

Ils ont trouvé la pierre

Quand ils cherchaient la mer ;

Ils ont trouvé l’argile

Quand ils cherchaient de l’eau.

 

Que font

Les enfants de fièvre ?

Que font

Les enfants de mousse ?

 

Ils sont dans la rivière

Pour y trouver de l’eau ;

Ils sont sur la plage

Pour y trouver la mer.

 

Lutins roses et lutins mauves

Dans la danse des fleurs,

Et sarabande de couleurs,

De pieds agiles et joues rondes :

Vous êtes les petits pages

Qui se gorgent de ciels

 

Un jour d’ennui et de cafard, je griffonnai ce qui me passait par la tête. C’était un jour sombre, sans soleil … Un de ces jours de misère qui pèse sur le dos et les genoux.

Je pensais appeler mon poème « Ennui » … Mais je m’enivrai de mots et de leur sonorité toute colorée et je fus surpris que mon cœur se soit mis à chanter, profondément heureux …

Je ressens encore, en relisant ces vers qui se voulaient cafardeux, ce « spleen heureux » qui me faisait les yeux brillants … Quelque chose me gonflait la poitrine qui était calme et serein, à la frontière du bonheur profond …

Si je pouvais faire partager pareil sentiment dans des situations analogues à un seul de ceux pour qui j’écris, j’en ressentirais la plus intense satisfaction … C’est peut être un excellent exutoire en période de « cafard » : se réfugier dans une diversion imaginaire exaltante ou apaisante.

 

Spleen heureux

(Printemps à Montana-Vermala)

 

J’ai vu le ciel

S’ouvrir en deux,

Un Dieu sévère

Faire de grands yeux.

 

J’ai vu des nuages bas,

Lourds de gris,

Des sapins noirs,

Sans branches

Et des oiseaux tristes au nid.

Mais j’ai vu l’eau

Belle et claire

Qui chantait

De pierre en pierre.

 

Mais j’ai vu aussi

L’oiseau tout près du nid

Avec au bec

Un ver pour ses petits

 

Mais j’ai vu encore

L’écureuil de feuille en feuille,

S’évanouir dans les branches,

En éclair roux,

Dans la brume blanche.

 

J’ai vu toujours

Des sourires de gentianes

Et des rêves de lis rouge

Traverser des ciels sans nuage

Bordés de diaphanes plages.

 

J’ai vu enfin

Le ciel fermer les yeux

Et Dieu sévère

S’adoucir un peu.

 

 

En avril 1947, le printemps s’installa en force à coup de chaud soleil, de nature éclatante de vie nouvelle … L’eau des neiges chantait dans les rigoles d’arrosage ou dévalait routes et chemins …

Mon âme de potache poète s’en donnait à cœur joie, en accents délirants qui s’élevaient à l’unisson d’une ambiance propice au lyrisme exalté …

J’avais dix-huit ans, le cœur en fleur … C’était le printemps dans un merveilleux décor de nature en fraîcheur … Les bourgeons gonflaient, repus de sève, d’où naissaient de délicates émeraudes qui deviendraient de tendres feuilles …   Les crocus et les perce-neige se dispersaient de pentes en pentes et les prés verts se réchauffaient au pied des sentes.

 

Printemps.

(Montana-Vermala)

 

L’herbette pousse joliette

De dessus la neige jaunie.

Le soleil réchauffe

Ses doigts engourdis

Et la sève se gonfle

De l’eau des ruisseaux.

 

L’âme des fleurs

S’éveille

Et pense au parfum

Qui sommeille

Dans leurs ventres alourdis.

 

Les oiseaux rient

En sourdine

Et lutinent

Leurs compagnes

En pâmoison d’amour.

 

Le chamois se mire

Dans l’eau du ruisseau.

Le lézard au soleil

Rêve de roches chaudes

Et les abeilles

Chantent le miel en fleur.

 

Le cœur des hommes

Est tendre :

Leurs yeux sont doux.

Des mains chaudes

Se tiennent

Et des baisers s’échangent.

C’est l’amour

Et le chant des anges.

 

 

 

 

Je vis aussi celui que j’appelai le « Roi de la Rose » … C’était un perce-oreille au nom entomologique rébarbatif de Forficule auriculaire. Il n’est pas beau du tout et même effrayant à cause de ses deux pinces caudales qui semblent prêtes à percer le plus dur des épidermes... ou le lobe d’une oreille.

Pourtant, je le vis, un matin frais de rosée, dans un parterre de roses que le frère jardinier entretenait amoureusement … Il s’était blotti entre deux pétales et me regardait en clignant des yeux complices …

C’est tout gentil, et je le lirai le soir à mes petits-enfants qui rêveront du perce-oreille qui joue avec les rayons de la lune …

 

 

 

Perce-oreille

(Montana-Vermala)

 

Gentil perce-oreille roux,

Entre deux gouttes de ciel,

Tu es devenu tout chose

Sous la caresse du soleil.

 

J’aimerais te taquiner

En te grattant le nez.

J’aimerais avec toi

Me coucher dans ton antre

Pour te caresser le ventre.

Tes petits yeux sont tendres

Tout humides de rosée.

J’ai mis mon cœur

Sur ta main.

 

Mais tu n’en as pas voulu :

Tu préfères les jeux

De la lune

Qui, la nuit, te fait

Les yeux doux.

 

Petit roi de la rose

Je viendrai ce soir

Pour te dire bonsoir

Et te border

De pétales roses.

 

 

L’orage et la viole se sont rencontrés et en fond sonore le Concerto brandebourgeois de J.S. Bach … Ce mélange incongru me torturait, je m’enivrais d’ozone et de tonnerre et l’âme à plat, j’enviais le silence des tombes et l’opacité des nuits infinies sans étoiles … C’était sinistre et cafardeux !!! … Bach m’écrasait … Il me faisait peur. Je n’ai jamais été fort attiré par la musique … Mozart, peut-être ! …

 J’ai besoin d’un chant intérieur que la sonorité des vers est seule capable de m’apporter … En moi s’élèvent des mélodies de mots qui se placent sur la portée des phrases pour le plus enivrant des concerts …

 

 

L’orage et la viole

 

 Lancinante plainte

Et pleure ma viole ;

Eprouvante geinte,

Est triste ma piaule.

 

Tonnerre dans les yeux,

Eclairs dans le ventre

Je rêve d’instants doux,

M’abîme dans les pentes.

 

Je bouffe mon âme

Et chante l’épouvante.

Bach est maudit,

Je veux sa peau.

 

La viole me viole

De son son long.

Ma peau démange,

Criblée de cancer.

 

J’ai bu les éclairs

Reins déployés,

Bras écartés,

Genoux en terre.

 

J’ai vu un cyclope

Qui fixait ma viole

De son œil vide et mou

De pauvre oiseau mort.

 

Ma barque est en mer

Bousculée par la vague

Mais je bois les éclairs

Que je crache en feu.

 

Le ciel m’en veut,

Je n’ai plus d’horizon,

L’araignée me rejette

Vidé de mon sang blond.

 

 

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