A la frontière de l'existence - infarctus sans séquelles - Guy Verhofstadt - instinct de conservation - la souffrance - la mort -

{2} Ce matin du 24 juin 2003, plus lumineux encore que les autres, joyeux en cette période pré-vacancière, m'avait mis le cœur à la joie et la tête dans l'euphorie générale d'une détente qui se mitonnait partout.

 

Dès les cinq heures du matin, comme j'en avais pris l'habitude, je me lançai gaillardement dans un jogging que je prévoyais performant, tant je me trouvais dans une forme physique éblouissante.

 

Ce fut ainsi pendant les deux, trois premiers kilomètres.... et puis, je ressentis cette douleur à l'estomac que je connaissais pourtant si bien.... mais je continuai, persuadé que ce « point de côté » était sans importance....

 

J'accélérai même pour le faire disparaître ce qui s'avérait d'habitude radical, mais pour l'heure, ne fit que l'accentuer,  aussi je commençai à m'inquiéter et jugeai plus prudent de descendre du trot de course au pas de marche.

 

La douleur se calma mais sourdait doucement, comme contenue.... Je la sentais  me guetter comme le fauve qui va terrasser sa proie, aussi je rentrai très prudemment alerter mon épouse qui appela notre médecin traitant.

 

Comme la douleur se fit de plus en plus ténue pour finalement disparaître, je me sentis assez rassuré quand celui-ci se présenta rapidement.

 

Ennuyé de l'avoir dérangé, je m'excusai....  Heureusement, très prudent malgré un électrocardiogramme négatif sorti de son appareil portable, il s'obstina jusqu'à ce qu'il perçut de légers symptômes prémonitoires de l'accident cardiaque.

 

Ce praticien consciencieux me sauva la vie, car il pressentit un danger que « l'électro » ne révélait que faiblement et sporadiquement.  Aussi, soupçonnant  «l'infar » sournois, il ne me confia pas aux ambulanciers qu'il avait d'abord appelés et fit intervenir l'équipe spéciale, dite de réanimation, avec médecin et équipe « de choc ».

 

Il a évité le pire ... Mon beau-frère Gérard n'a pas eu cette chance : quand il est rentré chez lui après un malaise, le médecin n'a pas appelé l'équipe médicale d'urgence qui l'aurait peut-être sauvé ... Un collègue, dans les mêmes circonstances, est décédé dans le taxi qu'il avait appelé ... pourtant je lui avais raconté mon histoire ...

 

Ce fut finalement une « armada » d'une dizaine de médecin, ambulanciers et infirmiers qui se pressèrent autour du « joggeur » en danger de mort. Eux aussi, malgré le luxe de moyens dont ils disposaient ne décelèrent que de très légers signes avant-coureurs de l'accident cardiaque.

 

Aussi, comme une antique et fragile potiche prête à se briser, m'emmenèrent-ils prudemment en observation dans la salle des secours d'urgence où branché sur un tas d'appareils, je fus surveillé pendant plusieurs heures avec comme conclusion finale ce qu'ils ont appelé «l'infarctus sans séquelle ».

 

L'effort physique du jogging avait sollicité précocement une artère sans doute réduite par des dépôts lipidiques s'érigeant en athéromes, mais que les liquéfiants du sang, qui me furent administrés immédiatement, avaient écarté le danger d'obstruction artérielle.

 

Le lendemain, les cardiologues entreprirent un cathétérisme cardiaque par voie inguinale ce qui leur permit de procéder à une graphie médicale des ventricules et des coronaires ainsi qu'une analyse du degré d'obstruction artérielle, dite angioplastie.

 

Cette intervention qui dura plusieurs heures fut particulièrement pénible en raison de la scoliose qui me torture quand je reste longtemps immobile sur le dos.  L'analyse minutieuse du muscle cardiaque déjà tellement  longue,  se compliqua de la tentative du débouchage d'une crosse artérielle particulièrement étroite que les praticiens ne parvinrent jamais à franchir avec leurs instruments, malgré tous les embouts qu'ils y installèrent.

 

Notre premier ministre, Guy Verhofstadt, connu la même mésaventure, en mars 2005, lorsqu'il dut s'arrêter en plein effort cycliste pendant ses vacances de Pâques.  Lui aussi, se retrouva sur la table des toubibs pour la même intervention qui ne dura cependant que trois quart d'heure, avec  de plus l'avantage de l'âge et d'un organe sain qui n'avait pas été trafiqué comme le mien.

 

{3} Depuis cette péripétie cardiaque qui m'amena aux limites du « grand saut final »,  alimentant une fois de plus le dossier de mes expériences dans le domaine, je m'efforce d'analyser avec lucidité mon comportement et les sentiments qui m'ont habité pendant ces événements, car j'étais étonnement détendu et calme comme si ce luxe de précaution et cette mobilisation de moyen ne me concernait guère.

 

Me suis-je trouvé psychiquement dans un tel état second de confiance en mes facultés de récupération que, malgré le risque mortel que présentait la situation, j'étais persuadé d'en sortir une fois encore ?   Inconscience ou présomption, allez-voir ?

 

Autre considération plus générale : on parle souvent de la « peur » de la mort.  Un homme normalement équilibré éprouve-il ce sentiment ?  Craint-on réellement la mort.... ?  N'est-ce pas plutôt un réflexe animal, qualifié de peur, de défense ou de fuite devant un danger qui menace la vie que l'on appelle : instinct de conservation !

 

Cette réaction, héritée de la sélection, décuple les forces et endort la souffrance, c'est bien connu ...  : qui n'a admiré la bête aux abois, harcelée par les chiens et les chasseurs ou son prédateur et dont la vie se termine en un dernier sursaut héroïque !

 

Plus avant dans ce travail, j'ai longuement analysé la souffrance inutile des cancéreux, condamnés à mort à la suite de la désorganisation cellulaire de leurs tissus, ayant été par mes fonctions le témoin de leur fin de vie.  Candidats potentiels à l'euthanasie, ils attendent la fin comme une délivrance, sans la craindre.

 

Si elle n'est pas physique, la crainte de la mort peut être surtout psychique  chez ceux qui croient à un au-delà basé sur le mérite et qui en appréhendent le jugement. Quelle aune leur appliquera le censeur suprême ?

 

Cependant, même si on ne craint pas la mort et qu'on s'habitue à son voisinage ou qu'on la méprise, elle inspirera toujours l'horreur puisque négation de l'être, puisque décomposition et retour au fondamental comme l'excrément.

 

Les primitifs ont abandonné les cadavres de leurs congénères aux charognards quand ils disputaient leur nourriture aux autres prédateurs,  ensuite ils les ont protégés avec des branches, des peaux de bête et des pierres pour les retrouver quand ils ont commencé à les pleurer et à se souvenir.   Plus tard, ils les ont enterrés en dessous de tumuli pour s'épargner la vision d'une décomposition dégradante de l'être aimé et respecté.

 

La mort est froide et éternelle

Comme la pierre sans âge,

Endormie au fond des eaux.


La mort est sœur fidèle,

Avide d'éternité,

Qui torture sans souffrance,

Qui aime sans aimer.


La mort est une amante

Qui flirte avec la vie,

Compagne toujours suivante,

A jamais toujours amie.


La mort est fleur noire

Au marbre des tombes.

La mort est fleur ocre

Dans le cœur des mondes.

La mort est violette

Au fond des yeux morts.


 

{4} Ce poème est cynique de la froideur des corps sans vie, de l'angoissant silence des cimetières, de l'érection insensée des tombes en phallus dressés au bout de pierres tombales couchées comme des gisants narguant l'éternité.

 

Cette considération scandaleuse m'est venue au souvenir d'une peinture rupestre obsédante, d'un symbolisme effrayant : un humanoïde agonisant, phallus en érection,  est étendu devant un aurochs éventré, toujours debout, tripes pendantes, qui cherche à le charger encore dans un dernier sursaut de bête.

 

Notre ancêtre, qui a gravé maladroitement dans les grottes cet atroce symbole de la vie confrontée à l'horreur de la mort a, primitivement dans les brumes de sa pensée naissante, exprimé l'éternel dilemme de la vie face au néant de la mort.

 

Le dessin est rudimentaire, d'une maladresse d'humanoïde qui n'a pas encore la maîtrise des formes ; ... l'homme mourant est allongé, plus symbole que dessin, le sexe érigé en expression guerrière du mâle qui veut encore attester sa vigueur... ;  l'animal qui va le charger, tête baissée dans un cou énorme, traîne son éventration  suggérée par quelques traits lui jaillissant du ventre....

 

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