A le recherche d'un emploi - L'handicap d'un examen médical négatif - A la gloire du corps médical.

 

{15.1} J’avais vingt-trois ans et contre moi je serrais précieusement un grand parchemin que je venais de recevoir des mains du Président de la Chambre Belge des Comptables.

Ce sera le seul document officiel d’étude que je n’aie jamais recueilli dans ma vie. Il était très difficile à décrocher (nous n’étions qu’une trentaine de récipiendaires sur plus de deux mille inscrits pour l’ensemble des années d’étude) et j’étais un des plus jeunes à le détenir.

Il m’ouvrait les portes d’une profession modeste, pas très recherchée par les jeunes qui lui préféraient l’éclat des titres universitaires.

Pourtant, tapis dans l’ombre de leur activité peu glorieuse, les comptables pouvaient mieux que quiconque palper le pouls des affaires, en connaître tous les rouages et les secrets, et augurer de leur réussite ou échec, si bien que cette profession, au titre méprisé, donnait accès à des positions très confidentielles qui pouvaient devenir pour les opportunistes un tremplin vers des situations intéressantes voire importantes.

La société lyonnaise qui m’employait avait disparu, le nylon ayant remplacé avantageusement la soie.

Mais je visais plus haut : une grosse société. Cette ambition répondra toujours au besoin sécuritaire de tout un chacun et je n’échapperai pas à la règle.

Fort de mon diplôme, je me présentai aux sociétés les plus réputées de ma région, mais je dus vite déchanter.

Une confrontation redoutable m’attendait qui me vouait à l’échec : l’examen médical.

C’est ainsi que je fus refoulé successivement de deux grandes sociétés auprès desquelles j’avais réussi les diverses épreuves de sélection. On m’avait même fait signer le contrat d’embauche, tellement il semblait que l’examen médical à passer ne serait qu’une formalité.

Malheureusement pour moi, ces sociétés disposaient de médecins équipés de tout ce qu’il fallait pour dépister la moindre déficience.

Echaudé par ces deux échecs, je me tournai vers des sociétés moins importantes en espérant éviter la redoutable confrontation avec la « Faculté ».

Entre-temps, une cousine qui venait d’être engagée comme secrétaire à la Petrofina, avait communiqué mon curriculum vitae au patron qui l’avait engagée.

Ce groupe pétrolier, durement touché par la guerre, n’était pas encore très important à l’époque.

Cependant, les informations collectées autour de moi quant à son organisation n’étaient pas de nature à me rassurer. L’épreuve redoutable qui m’excluait était évidement au menu des confrontations à subir.

Aussi l’aventure étonnante qui me permit de sauter tous les obstacles vaut la peine d’être narrée dans le détail, tellement parfois la chance peut sourire insolemment.

Nous étions une petite cinquantaine de candidats sélectionnés à devoir subir une épreuve écrite. Il y avait de tout : quelques comptables, mais surtout des ingénieurs et licenciés en économie et commerce ; l’examen et l’interview départageant les candidats, je ne me faisais pas beaucoup d’illusions devant parterre aussi talentueux.

Une « baraka» incroyable me fit survoler toutes les épreuves. Comme nous étions destinés au contrôle des filiales, la question essentielle de l’examen écrit portait sur une analyse de bilan ; la question clignotait devant mes yeux comme le « bingo » de la loterie : je venais tout juste de terminer un travail personnel sur le sujet, ce qui me valut de me distinguer.

Rescapé de ce premier tri, l’épreuve psychotechnique qui suivit dirait tout sur mes capacités intellectuelles, révélerait mes qualités professionnelles et sociales et dénoncerait les défauts qui pourraient leur nuire.

L’Union Minière, énorme société d’exploitation minière en Afrique, disposait d’un service spécial qui se chargeait de ce travail pour sélectionner ses candidats ainsi que ceux de quelques sociétés de la place.

Deuxième « coup de bol », un de mes oncles avait créé et dirigeait un centre d’orientation professionnelle à l’armée. Ainsi que je l’ai signalé, plus avant, Il me demandait souvent de lui servir de « cobaye », si bien que les « tests » n’eurent plus beaucoup de secrets pour moi et que ceux qui me furent imposés devinrent des formalités dont je sortis tout à mon avantage.

Soutenu par ces deux entrées en matière où la chance m’avait permis de briller et d’être classé en ordre utile, j’affrontai l’entretien avec un des grands, décontracté et sûr de moi.

Cette « fausse » désinvolture, teintée cependant de quelque candeur, ne pouvaient que convaincre mon futur patron, qui m’engagea, conquis par ma jeunesse et mes bonnes intentions.

Pourtant, comme on s’en doute, il y avait encore très loin de la coupe aux lèvres.

Dans l’ascenseur qui nous menait vers la sortie, le Directeur Administratif et Chef du personnel qui venait de mener l’interrogatoire, me dit en me prenant par l’épaule : « Il n’y a plus qu’une formalité pour vous, à voir votre bonne mine (j’étais rose d’excitation) : l’examen médical… »

Heureusement, il était derrière moi et ne put voir la panique qui aurait dû me trahir. Continuant sur sa lancée, il me confia : « Figurez-vous qu’il y a deux semaines, le candidat que nous venions de sélectionner était tuberculeux… ».

C’était le coup de tonnerre le plus terrible qui soit dans un ciel bleu. J’avais l’impression que mon cœur se baladait dans ma gorge et s’écrasait sur mes gencives.

Il avait dit ça au moment où nous sortions de l’ascenseur, ce qui me permit de reprendre mes esprits et de me donner l’air ahuri de celui qui n’en croit pas ses oreilles. Je ne dis pas : « c’est pas vrai ! » avec stupéfaction, mais c’est quelque chose comme ça.

Quelques jours après, je reçus la lettre classique d’engagement avec le contrat à renvoyer signé. Bien entendu, la condition suspensive de l’examen médical favorable y était mentionnée.

Je m’y présentai, terrorisé, prêt à me faire éjecter, une fois de plus ; c’était un généraliste…

Avec lui, j’évitais bien sûr, l’implacable épreuve de la radioscopie, mais je savais qu’aussi bien à la résonance thoracique qu’au stéthoscope, il découvrirait le vide créé par mes deux pneumothorax (Un de chaque côté).

L’incroyable se produisit… Après l’interrogatoire habituel concernant les antécédents familiaux et mon passé médical que je trahis avec l’aplomb du désespoir, il me fit asseoir sur sa table d’examen médical.

Je fermai les yeux comme le condamné qui ne veut pas voir le couperet tomber. Mon cœur s’affolait sous la membrane de l’infernal engin qui devait sans doute renvoyer dans les oreilles du praticien une chamade effrénée.

Il me regarda, effrayé : « Vous êtes souvent comme ça ? » ; je répondis d’une voix mal assurée une chose énorme pour quelqu’un qui subissait le médecin deux fois par semaine : « Je ne vais jamais chez le médecin ».

Il me ramena à son bureau et très paternel m’interrogea sur mon futur emploi. Je réalisai alors qu’il ne fallait absolument pas que nous retournions dans la pièce voisine où j’apercevais, par la porte entrebâillée, le redoutable instrument posé sur la table d’auscultation qui me narguait insolemment.

Aussi, comme le naufragé accroché à sa planche, je me débattis en sortant la tête de l’eau, tout en noyant, c’est le cas de le dire, le vieux praticien sous un flot d’explications sur l’importance de la comptabilité dans la vie des affaires.

Amusé et souriant, il m’écouta patiemment puis me prit le pouls qui, on s’en doute, s’était calmé et battait avec une régularité d’horloge.

J'étais sauvé. Il rédigea un document attestant de ma parfaite santé et d’un passé exempt de maladies contagieuses (sic).

Maintenant, devant mon clavier, je suis rêveur. Je pense à ce gentil toubib. Je revois sa bonne tête quasi chauve de vieil homme et surtout la petite flamme de bonté malicieuse dans ses yeux.

Avait-il compris mon désarroi et savait-il pourquoi… ? Le mal dont je souffrais, était trop courant à l’époque pour qu’un médecin aussi expérimenté que lui ne s’en fût pas aperçu. Peut-être a-t-il voulu me donner une chance, connaissant bien les avancées qui avaient quasiment éradiqué le fléau ?

C’était, peut-être ça, la petite flamme amusée et tendre dans ses yeux devant mes efforts maladroits pour le distraire.

Je leur dois beaucoup à ces hommes qui m’ont aidé à défier un destin qui voulait ma peau. Je les revois tous dans leur blouse blanche, si proches de moi dans la pleine lumière de mes souvenirs :

le grand diable qui m’avait sauvé d’une quarantaine pour une prétendue scarlatine qui était un empoisonnement du foie me condamnant à un régime sévère qui fragilisa le "petit gosse" que j'étais alors ...

le petit vieux trottinant et minable qui venait tous les jours me faire une intraveineuse de calcium pour réduire les « cavernes » avant mon admission en sanatorium pour soigner une tuberculose que les privations de la guerre avaient causées ...

L’accorte doctoresse, tellement humaine et maternelle, du  sanatorium  belge qui me perfora la carcasse pour un premier pneumothorax destiné à réduire les mouvements pulmonaires empêchant la cicatrisation ...

le jovial carabin suisse de Montana, à ses heures chirurgien sectionneur des brides qui contrariaient mon pneumothorax et  la cicatrisation des « cavernes » ...

le merveilleux, émacié et longiligne spécialiste des maladies pulmonaires de Bruxelles, la main dans le creux de l’estomac pour comprimer la douleur d’un perpétuel ulcère, qui ne savait plus à quel saint se vouer pour maintenir la pression salvatrice de mes "pneumos" perturbée par mes imprudents exercices physiques ...

le remuant, éclectique et dynamique généraliste qui m’a soutenu, guidé et soigné pour retrouver une partie des facultés mentales endommagées par un infarctus cérébral qui m'a fait perdre la partie droite de la vision et la lecture difficile et des problèmes de mémoire ...

les trois chirurgiens qui ont « bricolé » mon cœur de cinq pontages dont un par raccord à l’artère mammaire et les cardiologues de l’hôpital Saint-Jean qui ont eu, pendant des mois, bien du mal à me sortir des complications pulmonaires dues à mes antécédents médicaux  et cardiaques que cette opération avait causées ...

les médecins des secours d’urgence et ceux de Saint Luc qui m’ont sauvé la vie lors d’un deuxième infarctus en plein jogging ...

Le chirurgien et l’anesthésiste qui ont « trafiqué » ma prostate dangereusement sous la menace d’un accident cardiaque mortel qu’une médication suspendue pendant un mois pouvait provoquer ...

et enfin l’humble et discret, mais talentueux toubib de mon quartier, idéaliste et désintéressé qui a trouvé une solution à tous mes problèmes de santé et grâce auquel je peux jouir maintenant de la plus belle période de mon existence.

Je leur destine, ainsi qu’aux infirmières, leurs assistantes, l’hymne qui va suivre par lequel je voudrais exprimer avec ferveur ma reconnaissance et l’admiration que j’ai toujours éprouvée pour la grandeur de leur profession.

 

 

HYMNE AUX BLOUSES BLANCHES.

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Pourquoi de si grands yeux hagards

Ce chancre amer et des bras fous ?

Pourquoi tant de griffes au regard,

Pourquoi encor ce ventre mou ?

 

Mais pourquoi créer la souffrance ?

Pour quel crime et quelle offense

Ce châtiment de condamnés ?

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A leur chevet, les blouses blanches

Sur de tristes corps torturés

Posent leurs si douces mains d’ange.

 

Des perles de tendresse tombent de leurs yeux

Apportant le baume qui apaise les feux

Torturant les cœurs déchirés

De ces âmes tant tourmentées.

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Douces infirmières et bienveillants médecins

Vous êtes le tout dernier secours des humains,

De tous ceux qui sont en prières

Recroquevillés, à genoux

Pleurant la fin de leur calvaire

En geignant de longs râles fous.

 

Vos yeux si doux sont des coins de jour

Qui écartent des nuages lourds.

 

Vos mains sont blanches, belles, chaudes et immenses,

Posées sur ces corps las, calmant leur souffrance.

Vos doigts sont longs et très agiles

Comme ceux de la dentellière.

Pour enfermer le mal qui file,

Piégé dans sa souricière.

 

Votre regard apaise et réconforte

Dès que vous entrez et fermez la porte.

 

Vos lèvres rassurent et nous donnent

Le sourire de l’amitié ;

Vos bras sont forts mais s’abandonnent

Devant des corps qui font pitié.

 

Votre cœur est au bord de vos yeux,

Au bord de vos lèvres pour aller mieux,

Et dans la douceur de vos mains,

Si délicates à l’examen,

Et la chaleur de votre voix

Qui soutient notre désarroi,

Mais surtout dans la lumière

Que votre présence génère.

 

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