Effondrement physique par épanchements péricardiques et pleuraux provoquant l'asphyxie.

Dans le sous-chapitre précédent, j'ai exposé l'importante intervention chirurgicale que j'ai subie de mise en place de pontages coronariens pour "by-passer" des artères bouchées par des athéromes (amas graisseux).  C'est une opération lourde qui nécessite trois chirurgiens (un pour prélever l'artère fémorale qui va être greffée sur le muscle cardiaque et les deux autres pour placer ces pontages ainsi qu'un raccord à l'artère mammaire (plus durable dans le temps).

 

Mes antécédents de tuberculeux ayant subi des pneumothorax (insufflation d'air entre les plèvres pour comprimer le poumon malade et favoriser la cicatrisation en l'immobilisant) ont favorisé la création de poches qui se remplissaient du produit d'une réaction séreuse qui peut être un effet secondaire de l'opération, celle-ci noya littéralement cœur et poumons en les écrasant de tout leur poids.  Courageuse, ma bonne pompe cardiaque s’en accommoda en comprimant le liquide à chaque pulsation.


Le système respiratoire, quant à lui, ne l’entendit pas de cette oreille et ne prétendit pas m’autoriser la position couchée.

 

Certains privilégiés du sommeil dorment debout ou assis . Très mauvais dormeur, je n’avais pas cette chance : je dois être allongé, sur le côté, bien étendu. Toute autre position me tient éveillé…

 

Un autre patient que moi aurait pu être soulagé par de régulières ponctions décomprimant le système respiratoire, ce qui lui aurait permis de s’étendre. Mais mes plèvres d’ancien tuberculeux, soudées par endroits, faisaient  que la sérosité s ‘installait comme elle le pouvait dans les multiples poches qui s’y étaient formées, rendant leur libération par ponction très difficile voire impossible.

 

Je tentai à l’aide de la manette qui actionne la partie dorsale du lit, de procéder à une descente progressive avec pause d’adaptation, dans l’espoir d’obtenir un déplacement lent de ce produit de la réaction pulmonaire, d’une poche vers l’autre pour transférer la pression verticale en horizontale, un peu avec le même résultat que de renverser une bouteille remplie d’un mélange de liquide et de solide.

 

Que nenni ! Je n’y parvins jamais, à chaque essai j’atteignais les limites de l’étouffement que j’évitais en me relevant brutalement, la bouche grande ouverte comme le plongeur à la limite de l’apnée.

 

Autre circonstance aggravant la situation, une scoliose (déviation de la colonne vertébrale) ne me permet pas de garder longtemps la position assise au lit ; aussi, après quelques heures, j’avais les reins cassés et la souffrance devenait intolérable. Les antidouleurs ne me soulageaient plus.

 

Comment décrire cette souffrance qui monte, insidieuse et irradiante, associant dos et bassin, lourde, s’infiltrant dans les fibres du système sensitif pour créer un sentiment de répulsion écœurant, insupportable.

 

Hébété, je serrais les dents, tentais de me soulager en arrondissant le dos. Le manque de sommeil que je n’arrivais plus à trouver, puisqu’il m’est impossible de dormir autrement qu’allongé, aggravait la situation.

 

Mon épouse qui devait faire face, en même temps, à ses obligations ménagères, familiales et professionnelles et les infirmières, ces anges qui passent dans vos nuits de cauchemar, firent tout ce qu’elles purent, massant le dos, calant des coussins de sable ou chauffants, me sortant du lit pour me promener dans les couloirs, accroché à leur bras… : je n’étais plus qu’un vieillard décharné en fin de parcours…

 

L’indicible souffrance se corsait d’une autre irradiant le bas-ventre. Conséquence fréquente du choc opératoire, un blocage intestinal s’était produit au niveau de l’ampoule rectale, transformant les fèces en bloc compact, dur comme la pierre.

 

La seule solution envisageable était l’intervention manuelle. Deux courageuses et patientes infirmières avec beaucoup de douceur et de gentillesse s’évertuèrent à me libérer, l’une maintenant le fondement écarté, l’autre, du doigt ganté, s’efforçant, sans blesser une chair à vif, de briser un bloc grisâtre afin d’en ramener des morceaux comme du granit qu’elle alignait en trophée sur un linge étalé à ses côtés.

 

Malgré l’infinie délicatesse de ces petites mamans du bébé que j’étais redevenu, ma muqueuse anale, blessée, irritée, écartelée, douloureuse vint grossir le cortège de mes organes violentés. Malgré le peu de nourriture que j’absorbais difficilement, le blocage se reproduisait et la séance de concassage aussi.

 

Environ trois semaines après l’opération, comme je finis quand même par aller un peu mieux, les médecins me renvoyèrent chez moi bien qu’à l’état d’épave, estimant que je n’étais pas en danger et que le temps finirait par tout arranger.

 

Les deux semaines qui suivirent furent atroces. Les épanchements pleuraux ne se résorbaient pas.

 

Je travaillais une petite heure, puis m’écroulais dans le lit, hagard, sans pouvoir me coucher. Les nuits, sans sommeil, étaient interminables et, surtout, il y avait cette infinie et sournoise douleur dorsale qui ne cessait de me torturer… jusqu’à l’écœurement…

 

Je rassemblais mes forces et mes esprits pour utiliser au mieux les quelques moments de répit qui me restaient encore pour effectuer des travaux comptables urgents. (On approchait de la fin mai, période des clôtures de bilans et des assemblées générales).

 

Après une quinzaine de jour, privé de sommeil, mon cerveau s’enfonça de plus en plus dans l’abrutissement. Ma vaillante épouse me soutenait, m’aidait, m’encourageait, s’efforçait de me remplacer là où elle le pouvait.

 

Elle finit par appeler mon médecin-traitant en l’alertant par ces mots : « Si vous ne faites pas quelque chose, mon mari va mourir… ».

 

Comme il la connaissait bien et se fiait à son jugement, il prit la chose au sérieux et contacta un vieux cardiologue très expérimenté qui me prit en main et me fit retourner à l’hôpital Saint Jean.

 

On refit des examens, des analyses et patiemment, le vieux praticien ponctionna chacune des poches en ayant soin d’y injecter un antibiotique performant.

 

Il livra un patient combat qui dura une quinzaine de jours parce que le liquide même assaini comme l’eau de la fontaine, s’obstinait à revenir : une sorte de réflexe réactionnel s’était mis en place dans mes tissus pleuraux, les remplissant sans discontinuer.

 

Une victoire progressive fut cependant au bout de ce long combat et je pus reprendre mes activités "à petits pas" dans un état de faiblesse extrême. Il était temps, le mois des clôtures comptables et des déclarations fiscales était bien entamé et il y avait urgence de remplir mes obligations professionnelles.

 

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