Elle m'a porté, tout au long de ma vie, et je lui ai donné la sérénité ... Ode à ma mère ...

{29} En appendice de mon livre, je traduirai en « symphonies » mes réflexions intimes sur le pourquoi et le comment de l’existence, en quelque sorte la somme de mes « considérations fondamentales sur l’existence », titre que je leur donnerai longtemps. J’y consignerai l’essentiel d’une démarche qui hanta toute ma vie, mais qui m’interpella durement lorsque je dus soutenir les derniers moments d’un être aussi cher que ne le fut ma mère.

Dans mon livre je ne parlerai jamais beaucoup d’elle. Pourtant elle fut toujours présente et agissante dans les périodes difficiles de ma jeunesse de malade et de convalescent.

Par la suite, ainsi que je le relatai par ailleurs, elle fit partie avec mon père de notre environnement coutumier, partageant nos joies et nos peines et une bonne partie de nos loisirs hebdomadaires et vacanciers,  comme mes beaux-parents

Si je lui consacre ici un important chapitre de mon  travail, c'est que je tiens à cet endroit de mes "confidences", révélant mes "débats métaphysiques", de bien développer le microcosme environnemental qui était le nôtre, lorsque ma chaleureuse et compréhensive épouse proposa de l'accueillir pour surmonter le désarroi qu'avait provoqué le décès de mon père.

{30} Cette décision nécessitait l'agrandissement de notre espace de vie familiale et ce  fut la raison pour laquelle, en 1976, nous nous mîmes en quête d’une habitation suffisamment grande pour installer une tribu de huit personnes (ma mère et nous, quatre enfants ainsi que mon neveu et filleul Bruno qui avait perdu son père et que nous élevions pour aider sa mère).

Nous trouvâmes ce qu’il fallait : une maison spacieuse pour caser tout cela et donner à ma mère une chambre-studio (bureau des anciens propriétaires) à côté du living qui avait l’avantage de se situer au rez-de-chaussée avec accès au hall d’entrée.

Elle nous fut vendue un bon prix parce qu’elle avait été fort négligée par ses propriétaires. Sa mise en état nous coûta relativement cher malgré les travaux que nous y fîmes nous-mêmes, forts de l’expérience de l’aménagement de notre ferme de Meux.

Cette maison présentait l’originalité d’avoir été construite, comme ses voisines, dans la fosse argileuse qu’avait laissée une briqueterie qui s’y approvisionnait en matière première.

La disposition de cette unifamiliale, comme on dit en Belgique, nous procurait l’avantage de disposer au rez-de-chaussée d’une chambre pour ma mère à front de rue et d’un vaste living de six mètres de large bien éclairé par une grande baie vitrée qui permettait de disposer à l’arrière d’une très belle vue sur des jardins, situés à une dizaine de mètres en contrebas, plantés d’arbres d’essences diverses dont de grands peupliers d’Italie.

Une porte-fenêtre permettait l’accès à un balcon longeant toute la façade, muni d’un escalier qui, en la longeant dans une courbe harmonieuse, aboutissait à hauteur du sous-sol arrière de la maison, à une vaste terrasse surplombant le jardin, situé lui deux mètres plus bas.

Nous avons transformé une partie de cette terrasse en véranda qui, en prolongeant la cuisine-living du sous-sol, est devenue une salle de séjour bien agréable avec porte coulissante, permettant de dégager en été la partie surplombant le jardin pour bénéficier d’une surface bien agréable pour profiter des beaux jours de l'été.

Un monte-charge entre les deux surfaces avait été installé par le propriétaire précédent afin de permettre un service à table lors des réceptions au rez-de-chaussée.

C’est dire tout le confort et les avantages de cette maison pour notre tribu composite aux besoins et activités différents.

Ma mère y fut vraiment très heureuse et y vécut une vingtaine d’années.

Un jour tiède de printemps alors que je l’avais confortablement installée, sur la terrasse, dans une chaise-longue de jardin, elle me regarda avec des yeux humides d’émotion en me disant : « si Papy (mon père) me voyait ainsi, il serait si heureux, lui qui se faisait du souci pour moi s’il n’était plus là ».

Elle était très pieuse, très dévote, son chapelet l’accompagnant partout ; la chance avait voulu que l’église catholique était pratiquement au bas de la rue, ce qui lui permettait de s’y rendre en quelques minutes à toute occasion, même quand, avec l’âge, ce devint difficile.

{31} A la guerre 14/18, elle avait 12 ans et se réfugia, lors de l’invasion allemande, avec sa famille en France dans la ville de Tours. Ils y restèrent, le temps que durèrent ces hostilités, c’est-à-dire quatre ans.

Elle y fit de bonnes études moyennes dont elle gardera une distinction de langage plaisante et une éducation raffinée.

Je ne peux m’empêcher à cet endroit précis de mon livre d’intercaler avec la plus grande retenue et le plus grand respect les chants romantiques d’un grand amour qu’un être délicat lui voua un peu avant qu’elle ne revienne en Belgique avec sa famille.

Nous les avons retrouvés dans quelques poèmes, que ma mère conserva discrètement dans une petite enveloppe insignifiante, rangée avec quelques souvenirs particuliers de son frère tué à la guerre, révélant une âme sensible et discrète. Ma mère n’en parla jamais, soucieuse de ne pas entacher l’amour qu’elle porta à mon père.

Cependant par considération pour des sentiments exprimés avec une telle grandeur et une telle délicatesse qu’ils ne méritaient pas d’être détruits, elle conserva précieusement ces écrits qui révélaient une si grande noblesse de cœur .

Le poème qui suit fut écrit en mai 1919, alors qu’elle se préparait à revenir en Belgique.

Ainsi tout change, ainsi tout passe,
Tout, excepté le souvenir…

Paroles brèves, qui font rêver,
Car je n’osais tant espérer
Et je les redirai sans trêve
Aux heures qui, sans vous, seront noires
Malgré que je garde un espoir..
Je penserai à votre bonté,
Votre noble et fidèle amitié…

Ces vers que je balbutie
Expriment un ardent merci,
Un adieu, oh non, j’ai l’espoir
Que ce n’est qu’un simple « Au Revoir ».

Le suivant lui parvint un mois après, alors que maman était rentrée dans son pays. Il l’avait ornée de quelques délicates pensées sauvages en lui donnant d’ailleurs pour titre : « L’esprit des fleurs ».

Croyez-vous que la rêverie
Peut s’échapper des fleurs cueillies
Qui, en Belgique, vont expirer ?
Elles exhalent et font respirer
Tout paré de blanche couleur
L’esprit des fleurs.

 

Quand vous verrez ces trois pensées,
Déjà pâlies, déjà fanées,
L’esprit qui s’en exhalera,
Mystique, à vos yeux parlera…
Il vous gardera d’oublier
Mon amitié….

Le dernier, qui fut écrit presque cinq ans après, en octobre 1924, poignant et désespéré comme ceux de Lamartine, ne peut laisser insensible … Il semble se sentir responsable de son propre malheur.
La nuit en moi ne va pas tarder.
N’ai-je pas éteinte de ma main
La flamme qui devait garder
Mon cœur de se glacer demain ?

Oh ! Demain, c’est la grande chose,
De quoi, demain sera-t-il fait ?
L’homme, aujourd’hui, sème la cause
Demain, Dieu fait mûrir l’effet.

Dans ce crépuscule, mes pleurs
Sont moins pour moi que pour ma mie
Qui ne savait que la douleur
Est la compagne de la vie.

Oh ! Que faut-il donc que je donne
Pour qu’elle ait, plus tard, joie et paix
Et le bonheur et qu’elle pardonne
Celui qui n’en aura jamais !

La nuit en moi ne va tarder.
N’ai-je pas éteinte de ma main
La flamme qui devait garder
Mon cœur de se glacer demain ?

Ce texte est poignant, que s’est-il passé dans les brumes de leur histoire ? Pourquoi l’amoureux transi et désespéré se sent-il coupable ? Qu’est-ce qui a empêché ma douce maman de répondre à une telle passion ? Je ne peux qu’enfermer dans son souvenir ce mystère de son passé…

Chère Maman que je me plaisais à taquiner et à scandaliser par des propos qui lui faisaient prendre une attitude réprobatrice sévère qui m’amusait beaucoup. Si je lui parlais de « ma gueule », elle me reprenait avec hauteur : « Philippe, je ne t’ai pas donné une gueule ».

Elle lisait pas mal de choses, mais avec méfiance : elle craignait les idées qui l’auraient touchée dans sa foi et se méfiait beaucoup des miennes.

Un jour que je lui parlais de notre parenté simiesque, et que je voulais lui faire comprendre le bien-fondé de la théorie, elle coupa court avec dédain en me déclarant avec humour : «  Descends d’un singe si tu veux, moi je ne descends pas d’un singe….. »

Je crois qu’elle fut comme moi, nostalgique d’une descendance féminine. Aussi fut-elle reconnaissante à mon épouse d’avoir tenté d’être pour elle plus fille que « belle-fille », mais surtout d’avoir comblé ce manque en nous donnant la joie, pour moi, d’avoir des filles et pour elle, des petites-filles.

Ma mère sera une grand-mère merveilleuse, d’une tendresse discrète, peu démonstrative, cependant profonde. Attentive à leur développement harmonieux,  elle était une présence permanente, soucieuse de leur transmettre scrupuleusement les valeurs que nous avions privilégiées pour nos enfants, en se gardant bien de les contrarier pour autant qu’elles eussent été différentes des siennes.

Son existence courageuse de mère et d’épouse malmenée par les épreuves qui ne l’épargnèrent guère, elle et les siens, fut exemplaire de courage, ténacité et de dévouement.

Sa santé fut souvent fragilisée en raison des suites de privations endurées durant la dernière guerre. Octogénaire, elle dut encore subir, quand elle était chez nous, la cruelle et frustrante épreuve de l’ablation d’un sein qui était atteint d’un début de prolifération de cellules cancéreuses et subir les affres, fatigues et souffrances d’un mal qui frappe tant de malheureux.

Ici encore, mon épouse s’investit énormément pour la soutenir moralement et affectivement, la soigner, la conduire en voiture et l’assister pendant les nombreuses et longues séances de « chimiothérapie » seule thérapie en vigueur pour soigner ce mal du siècle.

Heureusement, ces soins s’avérèrent efficaces et radicaux , car ma mère guérira, vivra encore une dizaine d’années et ne connut aucune récidive.

{32} La fin de sa vie fut particulièrement difficile et éprouvante pour elle et pour nous. A l’approche de ses quatre-vingt-dix ans, elle devint de plus en plus caduque des jambes, comme si celles-ci ne pouvaient plus la porter.

Je devrai « bricoler » des hausses pour les pieds de son lit, afin qu’elle puisse encore en sortir seule. Finalement, il fallut l’hospitaliser pour trouver remède à cette déficience.

La décalcification osseuse est un mal courant à cet âge, ce qui la fit s’écrouler un jour alors qu’elle regagnait son lit. C’était grave, le col du fémur était brisé ainsi qu’une épaule.

Transportée dans une clinique spécialisée, elle entra dans une sorte de semi-inconscience qui me fit vivre une expérience m’interpellant fortement dans mes réflexions sur la conscience et m’a fait réaliser le pouvoir que l’on peut exercer sur un cerveau fragilisé.

L’état dans lequel elle se trouvait la faisait passer de la réalité au délire cauchemardesque. Elle était obsédée par une tâche permanente qui l’épuisait, de préparation d’une pâte qu’elle n’arrêtait pas de pétrir, tandis que de la farine ne cessait de tomber en rideau sur elle.

Elle ne voulait pas admettre qu’il s’agissait d’un cauchemar et ne cessait d’en parler comme d’une corvée qui lui incombait et qu’elle n’arrivait plus à assurer tellement elle en était fatiguée.

Dès qu’elle se réveillait d’un sommeil agité, c’était obsessionnel, elle en parlait comme d’une obligation de laquelle elle ne pouvait se soustraire.

Par ailleurs, elle était absolument consciente et nous entretenions avec elle des conversations des plus normales qu’elle suivait avec son équilibre et son bon sens habituel, aussi étions-nous très surpris quand parfois elle retombait dans ses propos abracadabrants.

Cela dura quelques jours et j’avais bien des inquiétudes de sentir ma mère sombrer lentement dans la déraison.

Désespéré et malheureux, un jour suivant, accompagné de mon fils Benoit, j’entrepris lentement d’user de la confiance qu’elle avait en moi pour la sortir de ce dérangement cérébral.

Je la laissai d’abord se plaindre de son labeur de « boulangère », métier qu’elle n’avait bien sûr jamais pratiqué, pour lui prendre les mains et la regarder avec toute la tendresse d’une affection que je lui ai toujours portée et je lui expliquai avec patience et obstination que ses histoires de casseroles qui pendaient, de farine qui tombait et de pâte qu’elle devait pétrir étaient comme un cauchemar qu’elle devait s’efforcer de chasser de sa tête.

Petit à petit, j’ai senti que je gagnais du terrain et que mes yeux rivés aux siens lui transmettaient ma certitude et que mon cerveau guérissait le sien. Ses doigts étaient durs et pénétraient mes paumes jusqu’à en faire mal : elle « s’accrochait » à moi !

Elle a fini par avouer : « Tu as raison, je dis des bêtises… ».C’était gagné et elle ne déraisonna plus jamais.

Je réalisai alors le pouvoir que donne la conviction et la force que pouvait avoir un cerveau fort sur un autre, devenu plus faible car ma mère était une personne équilibrée, sûre d’elle et maître de ses opinions.

Elle vécut encore quelques semaines, pendant lesquelles elle fut admirable de patience, de douceur et de résignation qui la rendirent très attachante pour le personnel hospitalier.

Pourtant, brisée de l’épaule et de la hanche comme elle l’était, c’était une pauvre nonagénaire, épave grabataire à l’avenir sombre et incertain.

Ce qui m’étonna le plus, c’est qu’elle ne semblait plus se soucier de ses fins dernières, comme elle disait, elle qui ne les envisageait qu’avec crainte et appréhension.

Je ne la vis plus prier, ni réclamer son chapelet, ni demander les secours de la religion, elle si dévote, comme si je lui avais transmis, en même temps que la force mentale de réorganiser sa raison, ma certitude métaphysique.

Elle mourut brusquement, empoisonnée de la bile que ne pouvait plus évacuer une vésicule biliaire qui s’était repliée sur elle-même.

Ma conscience d’homme civilisé du monde occidental, héritier de traditions chrétiennes, fut apaisée par la conviction d’avoir incidemment donné à celle qui m’avait offert la vie, un retour au néant serein et paisible.

Si je lui réserve cette place de choix, dans ce chapitre qui met en valeur la richesse du milieu et son pouvoir incoercible sur nos sociétés, c’est que je tiens à mettre en exergue cette expérience personnelle qui m’interpelle encore, de la fin de vie de ma mère.

{33} Je ne peux m’empêcher de la rapprocher de celle que dut endurer son frère, mon pauvre vieil oncle, curé de village, dont j’ai abondamment parlé dans ce livre.

Mon épouse, qui était allée le voir, assista à ses derniers moments qui furent la démonstration spectaculaire d’un état d’esprit religieux poussé au paroxysme de la démonstration hystérique.

Avertie par mon épouse qui avait constaté que le vieil homme agonisait, une religieuse accourut et constatant que c’était la fin, empoigna un crucifix qu’elle lui brandit devant les yeux en lui « hurlant » dans l’oreille les litanies des mourants que s’étaient ingéniés de rendre macabres et morbides les ecclésiastiques zélés des siècles passés.

Connaissant bien mon oncle, son énergie et son courage, ainsi que le mépris qu’il avait pour les « bigotes », je suis persuadé qu’en son for intérieur, il devait la traiter de vieille sotte et lui enjoindre de lui « foutre la paix »,…. s’il était encore capable d’un tel sursaut.

Je terminerai ce chapitre important de mon livre par un chant attendri et reconnaissant à celle qui fut :

 

Maman et grand-maman.

Ses jours d’un jour ne sont pas grands
Ses heures de mère si lointaines
Qu’elle se complait en grand-maman.
Chauffant les mains dans ses mitaines.

Ses doigts de fée sont si usés
Qu’ils en sont devenus plus doux,
Pour consoler sur ses genoux
Des petits cœurs tant attristés.

Ses yeux fatigués par tant de veilles
Déchiffrent encor les belles histoires
En grandes lettres des vieux grimoires,
Aux petits anges qui s’émerveillent.

Leur père se lève du coin de l’âtre,
Très attendri par autant de bonheur,
Ecarte des fronts les mèches folâtres,
Et cueille aux yeux les petites lueurs.

Le fils, alors, se penche sur sa mère
Pour encor caresser ses blancs cheveux.
Tandis que le ciel effleure la mer
De son étole de nuages bleus.

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