Expo 1958 - Problèmes congolais - Joseph Mabolia

{18.7} Pour la Belgique, l'année 1958 devait être un tournant important de son histoire. Depuis quelques années, les gouvernements avaient décidé d'organiser à Bruxelles un événement d'une très grande portée mondiale : une exposition universelle. Il s'agissait d'un pari audacieux que jusqu'alors peu de pays osaient risquer.

Les premières Foires Internationales datent de la fin du dix-huitième siècle. Elles furent suivies de gigantesques Expositions Universelles dont la première fut celle de Londres en 1851 que Paris tentera maladroitement de supplanter en 1855.

Londres remit ça en 1862, pour être détrôné en 1867 par Paris, sur le célèbre Champ de Mars.

Ce fut ensuite l'engouement pour la formule avec, une fois de plus, Londres en 1871 et Vienne en 1873, Philadelphie en 1876, Paris en 1878, Chicago en 1893 et Paris en 1900.

Au siècle suivant, la formule de prestige qui avait prévalu et qui privilégiait avant tout le retentissement national fit place à un compromis moins onéreux dans lequel le monde des affaires prit ostensiblement une très large place.

C'est dans cet esprit que se passèrent avant le conflit de 1940, les expositions de Paris en 1925 et 1937, et celle de Barcelone en 1929.

En 1958, l'exposition de Bruxelles sera la première après la deuxième guerre mondiale et la création de l'ONU.

Signalons toutefois, qu'en dehors de ces manifestations « universelles », après 1900, la Belgique organisa les expositions « internationales » de Bruxelles de 1935 pour marquer le centenaire de son histoire et en 1939, celle dite de l'eau qui se tint à Liège au confluent de la Meuse et du canal Albert.

Bruxelles, ville ouverte, comme on aimait la plaisanter, tellement toujours en chantiers, se devait de relever un difficile défi, celui de réaliser des performances urbanistiques en un temps record.

La jonction ferroviaire Nord-Midi, entreprise bien avant la guerre, devait être achevée sans tarder, ce qui n'était pas une mince affaire avec les moyens techniques de l'époque.

Autre nécessité, les grands boulevards aménagés sous Léopold II en voies pour véhicules hippomobiles devaient être carrossés en larges et confortables artères pour automobiles. C'est dire l'inconfort des Bruxellois qui subirent stoïquement cette période folle de travaux.

Ce qui nous impressionna le plus à cette époque fut son étendue. Jamais nous n'avions imaginé qu'une réalisation d'un tel gigantisme fut possible.

Des moyens techniques de construction de haute technologie, performante pour l'époque, furent mis en place pour construire les pavillons et aménager le plateau du Heysel sur lequel avaient déjà été construits les palais du Centenaire élevés sous Léopold II pour célébrer, en 1930, par une exposition internationale de grande envergure, l'anniversaire de l'indépendance de la Belgique.

Pour mieux faire réaliser l'ampleur de cet événement et son gigantisme, je ne peux m'empêcher de donner ci-après des chiffres étonnants provenant de l'intéressante étude de Rudolf Névi que j'ai découverte sur Internet.

L'expo occupait 200 hectares divisés en 7 sections avec la participation de 52 pays dans plus de 150 pavillons.

Il fallut 20.000 ouvriers et techniciens et 60 millions d'heures de travail, près de 28.000 tonnes de matériaux de construction et manipuler plus d'un million de mètres cubes de sol. 500 jardiniers ont travaillé la nuit.

Cette débauche d'énergie pour la plus grande satisfaction de 41.454.412 visiteurs avec un record en un seul jour de 713.664 entrées, desservis par 111 hectares de parkings qu'ont occupé 1.700.000 voitures et 62.000 motos.

Au service de tout ce monde, 300 charmantes hôtesses, 165 nacelles pittoresques suspendues à quatre kilomètres de câble qui furent utilisés par 3.000.000 de personnes, des petits trains automobiles qui parcouraient les innombrables avenues pour le plus grand plaisir de ses 10.000.000 d'usagers, des pousse-pousses motorisés firent la grande joie de 100.000 amateurs.

Pour restaurer et rafraîchir tout cela : 70 restaurants et une multitude d'ambulants qui servaient des « Ice-cream » et du coca-cola, encore à cette époque corsé d'un peu de cocaïne.

Enfin, pour la petite histoire, 31.000 personnes firent appel aux services médicaux et ambulanciers, le visiteur le plus âgé avait 105 ans, 2000 enfants ont été égarés dans l'enceinte de l'expo et 8 y ont vu le jour, 5 personnes y sont décédées et 27 ont tenté de se suicider.

J'ai souvenance qu'on parlait beaucoup, à l'époque, de la flèche du Génie Civil prolongeant son pavillon comme d'un des clous de la manifestation.

Il s'agissait d'une voie piétonnière en porte à faux de près d'une centaine de mètres suspendue par câble à une flèche en béton précontraint.

Le procédé avait été inventé et mis au point par Eugène Freyssinet en 1930 et amélioré depuis. Aujourd'hui, il permet de réaliser d'incroyables performances, dans la construction des ponts à grande portée.

La trouvaille consiste à comprimer la coulée en tendant son armature dans le coffrage avec des câbles, des fils ou des barres étirées à la limite de leur rupture et ensuite de les relâcher progressivement au fur et à mesure de la prise du béton.

Cette action a pour effet de comprimer celui-ci et surtout grâce à la « post-tension », au moment où sa prise est la plus adéquate, d'obtenir une compression optimale, ce qui donne à l'ouvrage une solidité inégalée.

A l'époque de l'exposition, nous étions loin de nous douter qu'allait débuter la période politiquement troublée de la décolonisation (les // --> // --> émeutes de Léopoldville eurent lieu le 4 janvier 1959 et l'indépendance du Congo, le 30 juin 1960).

Bien intentionnée, dans un contexte d'époque, la Belgique avait voulu donner au monde la meilleure image de son action au Congo.

Aussi s'était-elle appliquée à réaliser dans cette manifestation mondiale une surface d'exhibition de ses réalisations en Afrique centrale, la plus spectaculaire possible.

Malheureusement, dans l'esprit bien colonial qui nous habitait alors, des « gaffes » monumentales seront commises, notamment en voulant reconstituer un village congolais avec famille.

Outrecuidance suprême, d'un mauvais goût, révélateur d'époque, des visiteurs y lanceront des bananes comme au zoo. Suite aux protestations d'intellectuels congolais, le village sera rapidement fermé.

Sur un site d'Internet tenu par des Congolais, j'ai relevé dans une chronique de 1958 des commentaires étonnants, mais révélateurs de l'état d'esprit qui présidait aux rapports entre « colonisateurs » et « colonisés » à cette époque.

En voici quelques extraits dus à Joseph Mabolia, enseignant, un des protestataires qui fit fermer le village congolais :

« Une révélation, il n'y a pas de comparaison possible : les hommes noirs étaient des hommes parmi les hommes... le blanc travaillait dur, très dur, aussi dur... il pouvait être maçon, balayeur des rues, dans les toilettes pour nettoyer...Ce qui nous frappait c'est qu'il y avait une vie d'homme blanc autrement que celle du Congo... ».

Joseph Mabolia s'était retrouvé avec quelques centaines d'intellectuels congolais dans une sorte de camp que la Belgique avait mis à leur disposition :

« Dans ce camp, la vie était très bien organisée, les dames noires ne faisaient pas la cuisine, il y avait une cuisine commune qui était faite par des femmes belges...nous sommes servis par des femmes blanches...c'est quelque chose d'inouï ...et elles étaient très respectueuses... c'était nos sœurs... on discutait avec elles...elles nous racontaient leurs problèmes de ménage, les problèmes de la vie difficile... Pour ceux qui venaient de l'intérieur du Congo ... c'était la première fois qu'il pouvait s'approcher en égal d'une femme blanche qui ne criait pas et qui disait Monsieur en s'adressant à eux... »

Surprenant retour en arrière, révélateur d'une époque...

La surface d'exposition réservée au Congo était très importante et comprenait sept pavillons réservés à l'agriculture, aux transports et constructions, aux mines, aux missions catholiques et au commerce.

Plus spectaculaire et très visité, le pavillon de la faune offrait, dans une ambiance de savane, un exotisme qui ravissait les visiteurs tandis qu'à l'extérieur, sur trois hectares, s'étalait celui de la flore africaine avec plans d'eau et fontaines.

Un immense pavillon de 160 mètres de long était réservé à l'étalage de tout ce que la Belgique avait pu réaliser en Afrique, à l'époque, en technologie de pointe.

La superficie réservée aux pavillons étrangers, très importante, était occupée par une cinquantaine de nations et d'organismes internationaux, les plus importants et les plus spectaculaires étant bien entendu ceux de la France, des Etats-Unis d'Amérique, de la Russie et du Royaume-Unis de Grande Bretagne et d'Irlande du Nord.

La France avait construit un immense pavillon élevé en voûte de deux ogives étalées qu'elle dut fermer quelques jours pendant les événements d'Alger (putsch du 13/5/58 des partisans de l'Algérie Française).

Les pavillons de Grande-Bretagne d'une architecture conique originale, dressaient d'arrogants pics égratignant les ciels souvent bleus du Heysel.

Quant au gigantesque pavillon des U.S.A, il plastronnait en « biggest of the world », s'enorgueillissant d'être le plus grand bâtiment circulaire existant au monde.

Mais sans conteste, le sensationnel de l'époque était les premières tentatives de conquête spatiale réussie par l'Union Soviétique avec son spoutnik envoyé quelques mois plus tôt dans l'espace (4 octobre 1957) ; moment historique pour l'humanité, puisqu'il s'agissait du premier satellite artificiel mis sur orbite autour de la terre.

C'était à coup sûr un des clous de l'exposition, les Russes y ayant installé en bonne place une reproduction grandeur nature de l'engin ainsi que de celle des spoutniks II et III qui furent lancés peu après.

En dehors de ces « Grands », les autres pays rivalisèrent dans le sensationnel et l'exotique pour se mettre en valeur : ainsi la Tunisie et le Maroc, l'Arabie Saoudite, l'Iraq, l'Iran et autres pays du nord de l'Afrique attiraient le visiteur avide de souks, casbah et décor de mosquée, tandis que les amateurs de temples et décors extrême-orientaux s'enivraient de recueillement bouddhique et d'élévations zen dans les pavillons du Cambodge et de la Thaïlande.

L'Amérique du Sud rivalisait de couleurs et de musique trépidante dans les somptueux bâtiments de l'Argentine, du Brésil, du Chili, du Venezuela, et autre exubérant Mexique.

Bien entendu, beaucoup d'autres pays étaient représentés, rivalisant d'originalité et de savoir-faire : l'Allemagne, l'Egypte, l'Espagne, la Finlande, les Pays-Bas, la Hongrie, Israël, le Japon, le Lichtenstein, le Luxembourg, Monaco avec une immense photo de Grâce Kelly, le Nicaragua, La Norvège, les Philippines, le Portugal, la République dominicaine, Saint-Marin, Le Soudan, la Suisse, la Syrie, la Tchécoslovaquie, la Turquie, l'Uruguay et la Yougoslavie.

En dehors de toutes ces démonstrations nationales chauvines à la gloire des nations représentées, les grandes organisations internationales et confessionnelles se devaient de présenter bonne figure : les Eglises, la Croix-Rouge, les Nations Unies, le Benelux, la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier (CECA), le Conseil de l'Europe et l'Organisation de la Coopération Economique (Européenne).

Pays hôte et organisateur, la Belgique occupait le tiers de la superficie utilisable avec plus de quatre-vingts pavillons et halls.

Certains, datant de la manifestation de 1935, avaient été agrandis et rafraîchis.

Les plus sensationnels et les plus spectaculaires étant la flèche du Génie civil dont j'ai parlé, le pavillon Philips créé par Le Corbusier et le devenu célèbre Atomium qui remplit internationalement le même office d'image de marque pour Bruxelles que la Tour Eiffel à Paris.

L'Atomium est la représentation en trois dimensions d'un cristal de fer (et non pas d'une molécule de fer, comme il est souvent signalé) avec ses neuf atomes, grossie 165 milliards de fois, réalisée par l'ingénieur André Waterkeyn.

Chaque atome d'un diamètre de 18 mètres sert de vaste salle d'exposition et est relié aux autres par des tubes-couloirs dans lesquels circulent des escaliers roulants.

Un ascenseur, le plus rapide d'Europe à l'époque (5 mètres à la seconde), permet de gagner un restaurant dans la sphère supérieure située à 102 mètres au-dessus du point culminant du plateau du Heysel, tout en offrant une vue unique de la ville.

Les différents pavillons belges étaient très représentatifs de l'activité économique du pays : des industries de base comme celles du papier, du cuir, du textile et des métaux, ceux de l'énergie (pétrole, gaz, électricité, eau, air...), le secteur alimentaire ou assimilé (fromage, eaux minérales, conserves, chocolats, tabacs...) et ceux de diverses activités comme la bijouterie, le diamant, la maroquinerie, le vêtement, le livre et journaux, les eaux et forêts, l'agriculture, les activités fermières, la chasse et la pêche etc.

Autre attraction, un jardin des quatre saisons de plusieurs hectares permettait d'admirer la variété et la richesse de notre horticulture.

Les grandes marques internationales se devaient d'être au rendez-vous : I.B.M. présentait ses prouesses informatiques qui paraissent tellement archaïques de nos jours ; La P.A.A. ou PANAM (Pan American Airways) avait élevé une sphère terrestre gonflable de près de dix mètres de diamètre, ceinturée d'une passerelle circulaire permettant une consultation étonnante de la mappemonde ; Coca-cola faisait sensation avec ses « soft-ice » et son célèbre « coca » encore légèrement à la cocaïne (remplacée maintenant par un succédané) que beaucoup découvraient pour la première fois et qui estompait miraculeusement la fatigue grâce à la caféine du cola.

Les grandes maisons d'édition encyclopédique étaient au rendez-vous avec Larousse, Hachette et autres ; les grandes marques faisaient bonne figure avec leurs représentants les plus prestigieux (Kodak, Bell téléphone, Braun, les chocolats Jacques, Meurisse, Victoria et Côte d'Or, Dexion, Eternit, les fromages Franco-Suisse, Liebig, Marie Thumas, Pfaff, Rossel, Solvay, Wanson etc.)

Les sciences et les arts occupaient des places importantes dans les grands Palais. Le Hall des Sciences attirait un public nombreux, intéressé par la démonstration des toutes dernières innovations dans tous les domaines.

Quant à celui des Arts, il présentait deux manifestations remarquables : « Cinquante ans d'Art Moderne » ainsi que « l'Homme et l'Art » avec des œuvres des plus grands peintres et sculpteurs dont Magritte et Delvaux, devenus célèbres depuis quelques années.

Le folklore se devait d'être présent, ce qui ne manqua pas avec entre autres le Village Belge 1900 reproduisant des habitations de styles d'époques depuis le Moyen-Age (150 maisons typiques flamandes sur 5 hectares), des manifestations culturelles diverses (danses, musique, démonstration d'art artisanal et du savoir-faire de certains corps de métier anciens ...)

Une manifestation d'une telle ampleur ne pouvait se passer d'une importante aire de détente et de loisir avec la Belgique Joyeuse, les manèges, montagnes russes, téléphériques et multiples autres attractions...

Enfin, pour mieux apprécier tout cela, un téléphérique transportait les visiteurs à six mètres de hauteur depuis les grands palais jusqu'au pavillon américain en passant par l'Atomium.

Des petits trains automobiles (Mercedes) traînant de confortables wagons crème offraient aux visiteurs fatigués le confort de leurs remarquables sièges de cuir.

Près de 220 pousse-pousse motorisés véhiculaient leurs clients un peu partout. Et sensation pour l'époque, des hélicoptères s'envolaient d'un héliport pour transporter certains hôtes de marques à l'aéroport de Zaventem.

 

----------------