Fina Research (deuxième suite) - Les martyrs - Le malaise social face à l'intégrité.

 


 les nouveaux martyrs


J'aimerais, ami lecteur qui m'accompagne encore, maintenant que je m'enfonce dans un chapitre essentiel de mes souvenirs,... j'aimerais te raconter des histoires tristes, des moments durs voire insoutenables, révoltants parce qu'injustes, inexplicables sans l'excuse du hasard ... !

J'ai assisté, bras ballants, à la fin  d'êtres sensibles, réussites  de l'évolution des humains, modèle d'une civilisation d'amour rêvée par certains, exemple d'abnégation ou de « sacrifice »... qui  subiront devant mes yeux atterrés le sort le plus injuste et le plus atroce qui soit et la torture morale et physique que le plus coupable et plus immonde des assassins sadiques ne mériterait pas.

« Les desseins de Dieu sont impénétrables » disait-on dans mon catéchisme, tellement ajouterai-je maintenant qu'ils en deviennent absurdes.

Il y en avait deux qui l'aimaient ce Dieu, qui y croyaient avec grande intelligence, qui méritaient son amour, qui étaient digne d'être de ses élus privilégiés ... !

Lui se prénommait Jacques et son nom c'était André.  Jacques et André, des apôtres que Jésus de Nazareth aimait bien.  Elle portait le lumineux prénom de Claire.

Il était enthousiaste, une vision de lumière, une conviction de zélateur.... Brillant docteur en science, il était écouté, respecté par tous ses collègues qui s'inclinaient devant la pertinence de propos qu'il défendait avec une chaleur et une conviction que soutenaient des yeux que seul un chrétien comme lui pouvait faire briller.

Elle a consacré sa vie aux enfants sourds. Elle a la voix chaude de celle qui adoucit la souffrance comme un baume.  Quand elle parle de « ses » enfants perdus dans leur monde vide de sons, le monde du silence, sans chant d'oiseaux, sans murmure des sources, sans accords profonds sortis de grandes orgues.... sa voix se couvre mais s'anime, elle devient vibrante mais dure...  c'est un appel vers une aide lointaine...  c'est un cri qui vous saigne le cœur...

C'est elle que le « destin » a  « choisi ».  C'est elle qui assistera, impuissante et résignée, mais courageuse, à la lente dégradation de ce cerveau magnifique, c'est elle qui lui tiendra les mains, avec le courage de ses beaux yeux d'espoir accrochés à ce regard d'oiseau qui meurt.

Ami lecteur, viens avec moi, dans cette maison du bonheur, écoute pépier leurs deux enfants dans cette villa de « poupée » !  Viens ouvrir des volets sur un décor de carte postale !

A la chambre de l'étage, dans la cretonne bleue et le vert de l'espoir, , deux cœurs sont enlacés, l'un se meurt avec le courage du martyr qui va retrouver ce Dieu qui lui est dû l'autre va reprendre sa route, ses deux petits à la main vers  « ses » enfants du  « silence » qui mendient son sourire comme seule mélodie.

 

Le ciel était trop bleu

Le ciel était dur,

Il n'aimait pas les amoureux.


Le ciel se voulait pur et sans tache

Mais il crachait sur ses dieux,

Le ciel n'aimait pas les nuages lourds

Mais les traînait dans ses lieux.


Le ciel était plus atroce

Que les gnomes et la sorcière,

Car les âmes des enfants tristes

Au ciel, hurlaient leur prière.


Le ciel était d'aigles amers,

De vautours et de corbeaux :

Le ciel était trop bleu,

Le ciel était dur,

Il n'aimait pas les amoureux.

 

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Une des missions les plus difficiles et les plus délicates que doit jouer le responsable du personnel est incontestablement celle qui consiste à accompagner  humainement ceux que le destin plonge dans la maladie grave et la mort et ensuite celle d'assurer un relais digne et discret avec sa famille.

Je me suis efforcé de le faire avec les petits moyens de ma formation disparate d'autodidacte.  Cet accompagnement pèse sur les épaules,  il burine les traits, il voûte le dos... ;  on en gardera toujours les traces comme d'une très vilaine blessure mal cicatrisée.

Les trois « histoires tristes » qui vont suivre seront celles du courage héroïque,  du sublime de la volonté, de l'espoir impossible, de la dignité absolue...  On serait glorieux d'être de cette trempe-là...

A Labofina, Henri Debus, était le « Patron » du département Raffinage.  C'était un flamand solide et intelligent.  Ouvert et souriant, il était apprécié de tous, collègues comme inférieurs.

Un destin tragique le guettait, un cancer des os qui le rongera lentement et le tuera sûrement... : trop long calvaire d'un homme courageux qui ne se plaindra jamais et qui luttera toujours, atrocement conscient d'une fin qu'il savait inéluctable.

Comme tous les damnés d'un désordre cellulaire qui atteint surtout les organismes vigoureux, il subira les lents traitements de prolongation qui ralentissent un mal sans le guérir, tout en anémiant les constitutions les plus robustes.

On ne peut s'empêcher de penser aux torturés de l'histoire pour leur foi ou leurs convictions qu'on maltraitait cruellement tout en les maintenant suffisamment en vie pour obtenir des reniements ou des aveux ; les cancéreux du vingtième siècle, entre les mains de leurs involontaires bourreaux, eux, n'auront pas la gloire des héros du passé.

Ce sera ce terrible sort que subira ce malheureux collègue. Rien ne lui sera épargné.  Bagarreur, son corps soutenu par sa volonté dure de lutteur,  endurera les plus terribles amputations.

On ne réalise pas l'importance d'un talon absent parce que le mal l'a rongé :  il est essentiel à l'équilibre.  Il faut lentement, patiemment et difficilement,  réapprendre à marcher, si c'est encore possible.

Pauvre ami courageux, dont j'entends encore la béquille scander un pas incertain dans un couloir atrocement sonore.  Sublime collègue, qui s'effondrait en souriant sur un siège devant ma table de travail.... et qui avait la dignité de ne jamais se plaindre.

Il a tenu ce qu'il a pu... ;  son absence ensuite se prolongea...  J'allais le voir et soutenir une famille courageuse.... : une épouse et des enfants qu'il galvanisera jusqu'au dernier jour....

Cette histoire grave et courageuse, je tiens à l'enserrer avec respect dans l'écrin du plus important chapitre de mon livre pour en retrouver deux autres aussi dures, aussi courageuses, aussi navrantes...

 

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Rien ne pouvait préparer, André Meynaerts, ce petit chimiste discret, fumeur de pipe acharné, à subir un sort aussi épouvantable.  On aimait sa bonne tête de cheveux en bataille, sa moustache à la Brassens et sa bouffarde à la Sherlock Holmes éternellement pendue au coin des lèvres... ;  je le rencontrais souvent dans les couloirs, promenant un nonchalant mais gentil sourire, étiré par la pipe.

Célibataire endurci, il m'annonça pourtant son mariage de quadragénaire soudain ensorcelé par une très agréable personne qu'il me présenta avec fierté.

Aussi ces deux-là me semblèrent-ils si bien destinés au petit ménage « coco » qui écoulerait une vie sans autres problèmes que de meubler de plantureux loisirs.

Mais il fallait compter avec cette satanée destinée qui s'était réservé un mets de choix.  Pour donner à son sourire tout l'éclat que méritaient les yeux de sa dulcinée, il se fit restaurer une denture qui présentait de nombreux absents et quelques chicots noirâtres.

Les praticiens firent des merveilles et notre ami fut méconnaissable : des dents d'une blancheur que lorgnerait une marque de dentifrice qu'il agrémenta d'une belle coupe de cheveux et d'une moustache à l'avenant.

L'appareillage que les orthodontistes s'ingénièrent à lui placer précipita une prolifération anarchique des tissus buccaux que les résidus carbonisés des bouffées de sa pipe avaient suscité :  le cancer de la langue et de la gorge avait pris insidieusement ses quartiers de conquête et se déclara avec fracas quelques mois après son mariage.

J'ai assisté au long calvaire de ce pauvre garçon qui pourtant ne perdra jamais ce discret sourire qui me plaisait tant. On lui coupera la langue, torture moyenâgeuse,  on lui ouvrira la gorge pour supprimer le larynx et peut-être une partie du pharynx,  je ne sais plus...

Ce qui en restait était dur à voir : à son chevet, je tenais une main qui me pressait,...  je m'accrochais à des yeux qui quémandaient de l'aide.... jamais je n'ai autant éprouvé un tel besoin de soulager... ;  je crois que  jamais plus, je ne ressentirai cet élan d'amour pour  l'être qui souffre, cette soif avide de le soulager... de l'arracher à son supplice...

Lui, cependant, restait digne,... Il n'était pas l'épave qu'un tel sort aurait pu laisser,... dans ses yeux aucune colère,... son sourire, son pauvre sourire lointain,... était déjà d'un autre monde.

Dans ces moments-là, on réalise l'importance de la démarche des religieuses et religieux, des infirmières et médecins qui tendent des bras de sollicitude à l'ultime calvaire de ceux qu'ils nommeront  « leur frère » ou « leur malade », qui ressentent cet élan « d'amour » et de chaleur affective pour l'être qui se débat au fond de sa souffrance et de son désespoir infini.

Son épouse qui l'avait si peu connu fut sublime, entretenant sa mémoire avec une émouvante fidélité.  La suite de cette histoire sera poignante et bouleversante, aussi je ne pourrai  que clamer mon admiration pour cette pauvre femme aimante et douce qui connaîtra si peu le bonheur et qui n'aura d'autres consolations pour accompagner ses jours que des yeux très doux de martyr et un pauvre sourire lointain, ... aussi  lointain que s'il venait d'un autre monde....

 

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Le hasard a voulu que les acteurs de ce florilège d'actes héroïques qui illuminent de leur éclat ces passages de mon récit en soient les plus représentatifs de notre société actuelle :  patrons ou managers, employés et techniciens de tous niveaux ou encore simples exécutants, telle pour terminer, la relation de la douloureuse fin de ce spécialiste de la mécanique des moteurs à explosion ou compression qui en connaissait tous les secrets.

Willy Van Steenberghe faisait partie de l'équipe qui surveillait le bon déroulement des essais sur banc d'engins de tout genre dans lesquels notre société testait ses produits (carburants et lubrifiants) en les mettant au point, les démontant et remontant sans cesse pour en réserver les pièces témoins.

Il était beau, grand et fort, un vrai physique de play-boy  : une chevelure naturellement frisée avantageait des traits à la Jean Marais.  C'est sur ce bel athlète que l'infâme rongeuse se jeta avec un appétit que justifiait la qualité remarquable de ses tissus cellulaires.

Mais il se défendit bien, le pauvre, avec l'énergie physique du costaud.  Ce fut atroce, j'en ai encore froid dans le dos.

On l'avait enfermé dans un lit-cage capitonné pour l'empêcher de s'échapper et de se blesser  ; il en avait tordu les barreaux à force de s'y agripper comme un animal pris au piège. Je n'oublierai jamais ces yeux de titan qui lutte dans sa fosse contre la bête immonde.

Pas de désespoir dans son regard, rien qu'une détermination de lutteur avec pourtant au fond de la gorge, une souffrance infinie qu'il maintenait, les dents serrées, le visage tendu et qu'il manifestait de temps à autre par un court, mais puissant râle.

C'est ce taureau dans l'arène qui accrochait mon regard de ses yeux voilés d'animal terrassé, c'est ce beau et souriant garçon, si aimable et gentil qui maintenant gisait dans sa cage, recroquevillé comme pour se défendre...et qui attendait de moi qui représentait le pouvoir, je ne sais trop quel miracle...

C'est ce joyeux compère d'une bande de copains qui faisait la renommée de son département « Moteurs » que le malheur avait choisi comme cible... et que moi je regardais, les bras pendants, avec au ventre une angoisse infinie d'impuissance.

Son supplice fut de courte durée, le mal eut raison de sa constitution vigoureuse.  Il abandonnait une famille désemparée mais une veuve courageuse qui défia son destin avec des moyens insuffisants qu'elle s'efforça de palier avec courage et détermination.

 

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Je tiens beaucoup à terminer ce passage douloureux de mon livre par un hymne à la gloire de ces êtres que le « destin » à livrés au bourreau, à leur patiente détermination dans un combat inutile, mais aussi à la bravoure des veuves qui continueront après eux ce difficile combat contre l'adversité.

 

 

HYMNE AUX SUPPLICIES DE LA VIE.

 

Leurs yeux buvaient le jour

Leur âme chantait l'hirondelle.

Leur cœur rêvait d'amour

Le soir, quand brûlait la chandelle.

 

Tous les loups du mal,

Hyènes et chacals

Charognards et vautours

Ont flambé des yeux lourds,

Pour hurler la mort,

La mort tirée au sort.

 

L'hydre aux cruelles têtes

Se  fit rongeuse de vie

Et de chair, tout en quête,

Comblera ses envies.

 

Les suppliciés du sort

Se tordent dans la mort,

Les héros du courage

Défient leur ciel de rage.

 

L'épouse est à leurs pieds,

Les deux poignets liés.

L'épouse a les yeux lourds

De ses sommeils trop courts.

 

Son cœur déchiré meurt,

Ses yeux sont vides au soir,

Car la nuit, son corps pleure :

Son âme prend le noir.

 

Douloureuse terre des hommes

Qui ne peut sortir de son somme

Pour aller crever ses nuages

Et inonder ses tristes plages

Du baume de paix que les dieux

Ont dit se trouver dans leurs cieux.

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La situation la plus dure, la plus révoltante, la plus injuste qui soit est celle qui résulte du présent trompé par l'enfouissement dans les brumes du passé d'actions et de qualités qui l'ont valorisé alors, pour n'offrir au regard du présent que l'apparence trompeuse de l'amoindrissement que l'âge et la maladie réservent à tant de ceux qui nous entourent.

Nombreux sont-ils à subir ce sort peu enviable !  Leurs contemporains, comme moi, souffrent avec nostalgie de les voir dévalorisés, méprisés et même raillés par ceux qui ne les ont pas connus autrement.

Ainsi fut-elle, la fin triste d'un grand monsieur, Robert Gillerotfondateur de notre Centre de Recherches, et longtemps président de son conseil d'administration, homme d'une qualité rare sur tous les plans, tant humain que professionnel et culturel. J'avais pour lui la plus grande admiration, d'autant plus que j'avais souvent l'occasion d'apprécier sa culture et sa dialectique raffinée.

Je l'ai plusieurs fois rencontré plus tard en promenade dans les environs de mon quartier.  Au décès de son épouse, il s'était réfugié dans une « seigneurie » à quelques pas de là où il bénéficiait d'un petit appartement.

L'homme affable et disert que j'avais connu était devenu sombre et absent, mais toujours digne, il écourtait gentiment toute conversation comme si son cerveau ne voulait plus ou n'était  plus capable de cet effort de pensée.

Je le quittais alors, habité d'un sentiment de malaise angoissé en me rappelant ce qu'il était et au souvenir des entretiens animés dont m'honorait ce patron cultivé.

 

 

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Toi qui me suis dans ce poignant parcours, toi qui m'as rejoint dans l'admiration que j'éprouve pour la grandeur de ces titans de l'adversité, écoute maintenant avec respect la complainte triste du désespoir et le cri inhumain de la folie.

Il s'appelait Désiré Griffon. Il était grand, il était fort...une sorte de géant impressionnant ;  son épouse était toute menue, trottinant comme une souris.

Ils avaient été les premiers concierges de notre établissement, tâche qui fut lourde de responsabilité avant l'instauration de services de garde et d'équipes de nuit.

A la suite des problèmes de santé de l'un des deux, pour alléger leurs prestations, ils furent reconvertis, lui en laborantin et elle en assistante du magasinier.

Ils étaient touchants de tendresse. Par beau temps, on les retrouvait à la pause méridienne, main dans la main, assis sur le banc qu'avec attendrissement les promeneurs  leur laissaient sur la surface arborée et fleurie qui agrémentait les abords de nos installations.

Une fois encore, c'est ce robuste gaillard qu'insidieusement ce fléau des temps modernes choisit comme proie de son infâme appétit.

Son grand coffre de solide gaillard se consumait lentement, rongé par le feu intérieur qu'avait provoqué la fumée de ses cigarettes.

Il subira longuement une lente dégradation que son incroyable constitution  prolongea  indéfiniment. C'était insoutenable à subir,  j'allais le voir autant que je le pouvais :... son image de torturé m'obsédait.

Il me regardait avec des yeux de haine, comme si j'étais responsable de quelque chose,... peut-être parce que je représentais le pouvoir,... la solution de tous les problèmes que, depuis toujours, notre société paternaliste l'avait habitué à résoudre pour lui.

J'en cauchemardais dans un sommeil agité quand, en rêve,  il me transperçait de son rictus de souffrance.

Entre deux piqûres de morphine dont l'effet n'était que passager,  il me hurlait son agonie avec ses mots que j'entendrai toujours : « Qui va me crever... ».  Il ne disait pas me faire crever, ...c'était encore plus pathétique...

Cela finira par arriver et sur son lit de mort, il ne restera plus qu'un souvenir qu'évoquait un costume démesuré... creusé d'absences, avec dans un col affaissé la pauvre tête décharnée d'un supplicié révolté.

Je l'ai regardé longuement, l'âme ulcérée, le cœur sec,... et un immense dégoût du monde.

A ses obsèques, nous tînmes à lui faire grand honneur. Nous étions deux directeurs et une quinzaine de techniciens et employés qui formèrent un groupe imposant qui se plaça directement après la famille dans le cortège qui le mena à l'église et au cimetière.  Les gens de sa région furent impressionnés par l'imposant bloc que nous formions derrière lui.

Pendant tout ce temps de misère, son épouse me suivait, son épouse me suppliait...son épouse se traînait dans mon sillage, accrochée à ce que je représentais..l'impuissance alors vide moralement, la charge qu'elle sous-tend interpelle...

Elle devint la pauvre veuve qui s'abîmait dans son misérable destin, tantôt  absente, tantôt douloureuse et pathétique, tantôt d'une exubérance aux portes de la folie...

Elle le fut ainsi, un jour, qu'elle nous arriva tôt le matin, presque avant tout le monde quand les caprices de l'horaire flottant n'avaient pas encore animé  les couloirs.

Coutumier de prestations matinales, je m'en occupai avec attendrissement, elle me paraissait si menue, si frêle et fragile.

Son excitation m'inquiétait bien un peu :  elle n'arrêtait pas de babiller comme une enfant... et de chanter toutes sortes d'airs de sa jeunesse.

Elle finit par accompagner mon premier visiteur que son joyeux badinage avait allumé dans les yeux et étiré, aux coins des lèvres, un discret sourire.

Elle s'est ainsi trimballée toute la journée d'un laboratoire ou d'un bureau à l'autre.   Par ma porte entr'ouverte,  je pouvais localiser l'endroit où elle se produisait, tellement ses chants et son discours suscitaient des rires et des applaudissements.

Au restaurant, une cour « amusée » se groupa à sa table, ce qui l'excita beaucoup,...  nous avons tous fini par l'écouter : jamais dans sa modeste vie elle n'avait connu autant de succès.

Peu de temps après, on m'annonça qu'elle s'était pendue à une poutre de son grenier....

 

Aux portes de l'enfer

Ils  sont agenouillés.

Ils ouvrent les yeux amers

Des lâchés d'un Dieu absent.

 

Condamnés car innocents,

Ils crient vengeance au monde

Qui les a abandonnés.


Ils traînent en désespoir

Un cœur balourd et sourd.

 

Ils abominent les jours,

Ils exècrent les nuits :

Ils ont perdu l'amour.

 

Ils ont vu la haine

Au seuil de leur folie.

Ils ont jeté l'eau sale

De leur vaste étang mort.

 

Ils se sont enfoncés

Dans un ciel de soupirs,

Ils ont croisé des oiseaux  noirs

Et se sont couchés pour un dernier soir.

 

 

Les lignes qui précèdent interpellent douloureusement.  Des nausées de révolte montent du plus profond de l'être sensible.  Pour peu qu'ils aient un peu de sens humain, des hurlements d'impuissance raclent le fond de la gorge des plus indifférents.  Si l'existence a un sens, quelle explication donner à cette fin de vie dans la torture ?

Aucune, vraisemblablement !  Toutes les croyances s'efforcent de justifier la souffrance physique  (ne parlons pas de la souffrance morale ou psychique qui est un réflexe ou une conséquence de l'intelligence)  qui, pour certaines, serait la punition d'une prétendue première faute d'orgueil, sanctionnée impitoyablement jusqu'à la fin de l'humanité et qui ne serait pas levée malgré son rachat par un Dieu fait homme.

Pour donner un sens à cet état, adversaire du bonheur, les religions inventeront la « résignation » .

 

 

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L’histoire qui va suivre traîne au fond de ma conscience avec un relent de lâcheté qui me poursuivra toujours.

On se souviendra de mon voisin de table, père de cet enfant aveugle-né, victime de la « polio » contractée par sa mère pendant sa grossesse.

Il était le responsable d’un service important qui mettait au point des graisses industrielles ou en développait de nouvelles applications.

Le malheureux, sans doute soucieux de constituer un capital important qui aiderait son fils infirme, se laissa gagner par un concurrent qui avait connaissance d’un procédé que mon commensal avait personnellement mis au point, et qui n’avait intéressé personne jusqu’alors.

Une nos sociétés fut mise au courant de la tractation et l’affaire prit les proportions qu’exigeaient, à titre d’exemple, les responsables de cette société-sœur.

Situation cornélienne pour moi, mon patron et le directeur responsable de mon pauvre commensal et ami me chargèrent de son « exécution » : c’était mon boulot et je ne pouvais m’y soustraire.

La sanction sera dure. Il traînera toujours au fond de ma conscience un puissant relent de lâcheté, avec peut-être la piètre excuse que je pensais ne plus avoir auprès des patrons de l’époque une audience suffisante pour le défendre.

Je fus chargé de « l’exécuter »,… de pousser sur le bouton de sa « chaise électrique » : le renvoi sur l’heure et sans préavis… avec la perte prévue par le contrat d’emploi de tous les capitaux extra-légaux constitués pour lui en vue de sa retraite, ce qui représentait un montant considérable en raison de l’importance de son salaire de cadre et de son ancienneté.

Je retrouvai le pauvre homme chez moi où je l’avais convié dans notre petit bureau étroit aménagé pour tenir des comptabilités.

Je n’oublierai jamais ses traits durs de torturé de l’existence, les mâchoires serrées, le front sec, sillonné des rides de la révolte, les yeux amers… j’entendrai toujours cette voix sourde, lasse de la fatigue des nuits de cauchemars ou des veilles sans trêves…

Assis devant moi, dans l’espace étroit que nous laissait notre table de travail et les rayonnages de dossiers, à la place qu’occupait habituellement mon épouse, il me disait son histoire,… il me racontait ce que je considérais comme un plaidoyer mais que ce flamand rugueux relatait sèchement et sans vaines complaisances, ni défense des faits qui lui étaient reprochés.

C’était un révolté contre l’injustice du sort mais qui comprenait la dimension immorale de son geste ;… il était le joueur qui avait perdu et qui n’avançait pas l’excuse de sa détresse…

Paradoxalement, je ne pouvais m’empêcher d’avoir du respect pour lui, je ne pouvais me départir d’un sentiment de grande considération pour sa dignité et sa misère… et d’une grande compréhension de son acte.

Quant à nous, à l’analyse, pouvions-nous faire autrement ! Juridiquement, la propriété industrielle des découvertes scientifiques des chercheurs appartient à la société qui les emploie, même s’il les a faites seul, avec ses propres moyens, de sa propre initiative, peut-être même en dehors de son contrat d’emploi.

En le licenciant pour faute grave, c’est-à-dire sans préavis, nous lui évitions cependant la poursuite pénale que nous étions en droit d’entamer. Bien entendu, notre département juridique s’était chargé de restaurer les droits de propriété mis en péril par l’action débutée par mon pauvre voisin de table.

L’affaire a-t-elle pris des proportions qu’elle ne méritait pas ? Je me le demanderai toujours. Peut-être avons-nous manqué d’humanité et nous sommes-nous tous laissé gagner par une coupable indifférence au sort d’un homme et d’une famille et au drame que, pour ma part, je pressentais mieux que quiconque et que je n’ai pas assez souligné avec véhémence !

 

Toi qui regardes ton ciel

Père malheureux,

Ton ciel qui fut si bleu.

 

Toi qui pleures des yeux morts,

Des yeux de soir noir,

Des yeux de vide.

 

Ô ami,

Coupable du destin,

Ton cœur est amer,

Tes yeux sont durs.

 

Vomis-la ta révolte !

Crache-la ta souffrance

A ce monde qui te rejette.

 

Hurle-la ta colère

A l'indifférence

Des marchands du temple,

A l’indifférence

Du col blanc des affaires,

A l’indifférence

Des durs bourreaux

Toujours goinfrés de lois !

 

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