Fina Research, ex Labofina, centre de recherches de Petrofina - Comptabilité à décalque - Machine comptable à compteur - Utiliser le subconscient.

 

Dans cette tour d’ivoire qu’était notre département des Finances au sein du groupe Petrofina, du fait de son importance stratégique, notre petite bande de « grands gamins » peu conscients de l’importance des opérations dont ils étaient responsables, tentaient de rompre l’austérité de leur emploi par de facétieuses incartades dont devenaient victimes nos vieux collègues, mais surtout le cerbère grillant sa pipe placidement installé derrière nous.

Nous commencions la journée par le rite essentiel du dépouillement et de la répartition du courrier, après qu’il eut été passé au crible de la haute direction.

Ce cérémonial avait lieu autour du bureau du « chef », qui d’abord vidait sa pipe dans un grand cendrier en demi-cristal, la bourrait, l’allumait dans un grand grésillement juteux, pour s’attaquer, plein d’importance, au gros paquet de documents de tous genres qu’un « huissier » lui avait placé à portée de main.

En face de lui prenait place celui qui avait la tâche essentielle d’établir la « trésorerie » que la direction exigeait pour onze heures afin de prendre les dispositions nécessaires à la mise en place de sa stratégie financière.

Personnage étonnant et pittoresque, supérieurement doué en calcul mental, il était capable de rivaliser avec les machines à calculer du moment. Très amusant, blagueur, c’était un bon copain qui grimpera très haut dans la hiérarchie de Pétrofina et même aurait pu terminer aux postes les plus élevés, s’il avait fait montre de plus d’opportunisme et d’entregent.

Cette prouesse matinale de jonglerie dans les débits et les crédits, l’actif ou le passif du bilan de la société avec conversion dans toutes sortes de devises s’effectuait manuellement sur des feuilles pré-imprimées de « T » (double potence dont la partie gauche était réservée aux débits et la droite aux crédits).

Notre chef, tout en suçotant sa pipe qui chuintait son jus, dépouillait le courrier et le distribuait à chacun, réuni autour de lui, tout en en dictant les chiffres à son vis-à-vis qui les notait dans ses « Té », comme disent les comptables.

L’exercice était difficile, certaines opérations demandant réflexion, aussi était-il fréquent que notre « boss » se trompât de côté. Notre surdoué collègue, champion de la lecture à l’envers de documents nébuleux et illisibles, le surveillait nonchalamment et avec une subtilité qui nous a toujours épatés, corrigeait sans sourciller.

Ce rite, pittoresque à souhait, ainsi que nos nombreuses blagues de joyeux « collégiens » feront toujours partie des souvenirs que nous nous plaisons à rappeler quant nous nous retrouvons entre anciens : des mots et des phrases qui resteront célèbres, mais aussi des gamineries les plus idiotes ; jugez-en vous-même à l’énumération non exhaustive de telles facéties :

- Elastiques coupés en morceaux mêlés au tabac de sa pipe juteuse dont nous dûmes subir les effluves de pneus brûlés au jus de chique pendant quelques jours ; notre brave patron ne semblait pas s’en apercevoir : peut-être avait-il les facultés olfactives amoindries par l’usage du tabac fort de son « Flobecq » natal ?

- Emballage d’un « Herve » bien avancé, collé sur la paroi arrière de son tiroir, empestant son habitat, à tel point qu’il nous mobilisa tous pour rechercher l’animal crevé qu’il croyait coincé dans ses tiroirs… Imaginez la partie de plaisir que ce fut… le Herve, lui, finit par sécher…

- Pipe quasi bouchée à la colle forte et allumettes, habilement camouflées dans le conduit, qui le rendait écarlate des efforts qu’il faisait pour en tirer quelques misérables bouffées…

- Et d’autres des plus vaches qu’il vaudra mieux taire…

Irrévérencieux et rosses, nous aimions caricaturer ses propos en exagérant le chuintement qui lui faisait transformer les « s » et les « z » en « che » (il n’était pourtant pas Auvergnat).

Quand il se voulait bonhomme et en confidence, il se penchait vers son interlocuteur, très paternel, en disant : « cha fieux, chest pour votre dochier (dossier)… », on savait, alors que c’était un document très utile … qu’il fallait tenir à l’œil

Quand on lui demandait ce que représentait le diminutif de la décoration qu’il portait à la boutonnière et qui récompensait vingt-cinq années au service d’une même société, il répondait : « Cha fieux, chest les années de travail. »

Un jour, il me suivit dans le couloir en me disant : « Mailleux, venez avec moi, on va aller pisser … ».

Interloqué, cependant convaincu de l’innocence de ses intentions, je le suivis et c’est tout en nous soulageant chacun dans notre « box » et ensuite en nous lavant les mains, qu’il me fit part, très confidentiellement, d’une proposition qui lui était faite d’être affecté comme chef du personnel et responsable administratif de la société que le groupe avait créée pour y installer son centre de recherches et de développement.

Ses « parrains » de la maison-mère l’avaient baptisée « Labofina », premières syllabes de laboratoire et dernières de Petrofina.

Excellente expérience pour moi, j’avais été chargé d’accomplir, peu après mon entrée en 1952, toutes les démarches légales nécessaires à la création de cette filiale et de mettre en place ses structures comptables et financières.

Pendant la construction de ses superbes installations, un peu en dehors de Bruxelles, j’avais reçu mission de veiller à la bonne tenue de ses comptes et de son organisation administrative : j’étais donc le collaborateur rêvé pour mon vieux chef, et, comme on dit maintenant, « cerise sur le gâteau », d’un naturel soumis et dévoué.

La nouvelle, encore à l’état de projet, était ultra confidentielle, aussi mon boss avait-il choisi curieusement cet endroit incongru pour me lâcher le morceau et me convaincre de le suivre.

Je n’avais pas fort le choix et puis je compris bien vite qu’on tenait à ce transfert pour introduire dans cette société bien jeunette et turbulente un « pion » chevronné qui ferait entendre raison aux plus dissipés de ses jeunes recrues et que lui n’irait pas sans moi.

C’est ainsi que, par un froid matin de novembre 1956, je pris possession d’un beau bureau, situé dans une bâtisse aux allures de moderne et vaste pavillon doté d’un étage, situé le long d’une chaussée bordant un canal industriel, à deux pas du petit port pétrolier de Bruxelles.

Il y avait sur le devant, une vaste aire d’accueil agrémentée de parterres de fleurs, de buissons ornementaux et de beaux et fringants jeunes arbres aux essences de grande classe.

C’est avec le sentiment paisible d’un long voyage accompli que je me remémore maintenant ce premier jour, origine d’une carrière fertile en événements heureux, épiques ou douloureux, et que je me rappelle ce bâtiment dont j’ai tant parcouru les couloirs, grimpé quatre à quatre ou dégringolé le grand escalier de marbre blanc veiné de gris qui prolongeait si harmonieusement son spacieux hall d’entrée.

Une réceptionniste-téléphoniste avenante, confortablement installée dans son local vitré au guichet grand ouvert (pas la crainte des hold-up à l’époque), y accueillait les visiteurs qui avaient franchi son grand portail de verre épais en leur offrant son sourire et le confort de quelques fauteuils esthétiquement disposés.

Cette première année fut heureuse et très agréable. Je sortais d’un environnement contraignant et difficile, cœur battant d’une affaire en plein développement. Comme je l’ai déjà signalé, mes collègues de Petrofina et moi étions sans cesse sous pression, confrontés aux problèmes inhérents à la rapide expansion de la société.

Rien de tout cela dans mon nouvel emploi : aucune contrainte de délai, un entourage de jeunes universitaires ou techniciens de haut niveau, fraîchement sortis de leurs écoles, qui avaient pour mission de mettre en place un outil de recherche dans des domaines nouveaux à explorer dont le calendrier des résultats était difficilement programmable.

Dans ce milieu très « student » (étudiant) comme on dit en Belgique, régnait une ambiance bruyante de potaches débridés, joyeuse et débonnaire qui me convenait fort bien.

Cette période de répit fut malheureusement pour moi de très courte durée. Réglée comme du papier à musique, ma tâche avait ses « tempo », ses « allégro furioso » ou ses « cantabile » ; et moi, l’employé aux écritures de son centre de recherches, n’était que le tout petit flûtiste du grand orchestre comptable de Petrofina, attentif aux mouvements de la baguette de son grand chef, l’administrateur responsable des finances.

Tiraillé entre ces impératifs et les sautes d’humeur de mon  patron  qui cherchait à se dédouaner de ses complexes en contrariant la moindre de mes initiatives, je vécus une période intellectuellement très nébuleuse où je m’ingéniais à trouver le compromis idéal entre des exigences incohérentes et l’application de règles découlant du simple bon sens.

Qu’était-il arrivé à mon vieux chef ? Pourquoi nous compliquait-il ainsi la vie à tous les deux ?

Lentement, un mal s’insinuait dans son cerveau, durcissant des cellules, en augmentant son agressivité. Quelques années plus tard, il fut victime d’une thrombose cérébrale et forcé d’arrêter.

Pendant sa convalescence, j’allais le voir, une à deux fois par semaine, et je garde le meilleur souvenir des conversations que nous eûmes alors ; nous nous étions entendus avec son épouse, joyeuse et exubérante personne, pour ne jamais parler de son travail : c’était à l’évidence ce qui le perturbait.

Je savais qu’il m’appréciait et pendant la période ténébreuse que je dus endurer, nous avions cependant de bons moments ensemble. Il me révélait sa jeunesse, sa vie difficile de comptable d’une usine allumettière et ses premières années dans la Petrofina d’avant-guerre.

Dès qu’on abordait la période des années de la guerre 40-45 et de l'après-guerre, il devenait pensif. Que s’était-il passé alors ? ... mais il restait secret comme s'il ne pouvait pas parler ... 

Il avait certainement été un bon serviteur, rendant de nombreux et précieux services dans des moments périlleux et difficiles. Aussi, apprécié par les grands patrons de la société, a-t-il toujours été protégé et ménagé.

Je réalisais bien cette situation de même que mes supérieurs de Labofina, à l’époque un directeur-général et un directeur.

Pourtant, que de difficultés avons-nous rencontrées pour concilier ses sautes d’humeur avec la poursuite normale de nos activités qu’il contrariait, semble-t-il, à plaisir !

Pour moi, ce fut une période de ma vie des plus pénibles, tellement j’étais vulnérable et susceptible. La moindre de ses « fantaisies » et son injustice me blessaient douloureusement.

Je m’efforçais de satisfaire tout le monde et surtout mes grands patrons. Pour ne pas indisposer mon fantasque chef et éviter les problèmes, ils me chargeaient de faire passer subrepticement des commandes qu’il lui prenait la fantaisie de ne pas autoriser.

Tant bien que mal, terrorisé à la pensée qu’il pourrait s’en apercevoir, j’imaginais toutes sortes de stratagèmes pour fournir sous cape des renseignements qu’il ne voulait pas donner ou faire suivre aux fournisseurs des commandes de matériel qu’il ne voulait pas approuver.

Nous devions aussi nous organiser pour que les factures ne tombassent pas entre ses mains. Comme j’étais chargé de la surveillance des budgets, je devais faire preuve de beaucoup d’ingéniosité pour camoufler et harmoniser tout ça. Aussi mes nuits étaient-elles lourdes d’angoisse et peuplées de cauchemars qui me réveillaient en sueur, livide et tremblant…

Je n’exagère pas : il faut comprendre l’état de dépendance psychologique dans lequel je me trouvais. Par éducation et par traditions propre à mon milieu, j’étais un être soumis à l’autorité en place et respectueux de l’ordre établi. De plus, inquiet et scrupuleux, je me sentais coupable de trahison et ce sentiment me torturait de remords.

Si je n’ai pas sombré, si j’ai pu résister à ce régime d’anxiété et à ces nuits de terreur qui ont menacé ma raison pendant une dizaine d’années, c’est que j’avais épousé un ange qui se tenait à mes côtés, me transmettant sa belle assurance, et m’ouvrait des coins d’éden où j’allais me réfugier avec elle en rêve et en réalité.

Avec délicatesse, et grande pudeur, je révélerai au chapitre suivant ce coin secret de ma vie que je ne peux passer sous silence tellement il en est la raison et l’aboutissement.

Le poème qui va suivre traduira mieux cet état d’angoisse et de cauchemar que je ne voulais cependant révéler à personne.

 

Hydre monstrueuse

Aux tentacules fiévreux,

Hantise de mes nuits d’angoisse,

Tu envahis mon âme

Pour y trancher la trame

De tes sept bras de feu.

 

Rongeuse de mes nuits acides,

Tu habites mes cauchemars

De relents de ragoût fétide

Abandonné dans ton départ.

 

Pauvres songes délaissés

Pour de cruels tourments,

Pauvre enfant de mes rêves lassés,

Perdus dans mes nuits désolantes

En quête d’inutiles firmaments.

 

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Depuis ce matin d'avril 1962 où l'épouse de mon chef m'avait annoncé que son mari venait d'être atteint d'accident cérébral, mes conditions de travail s'étaient améliorées rapidement.

J'aurais dû donc y trouver toute la satisfaction qu'une position aussi importante pouvait procurer.

Cependant, si ce fut le cas en ce qui concerne la considération qu'elle procurait, il n'en restait pas moins que la tâche administrative que j'assumais dans le maillon important d'un groupe de haute technologie en pleine expansion, s'avéra  rapidement lourde de responsabilités financières essentielles qui me tourmentaient durement.

L'élaboration et la surveillance des budgets étaient une tâche difficile qui demandait une attention journalière constante pour les maintenir dans la limite des prévisions en se servant des techniques comptables archaïques de l'époque.

La plus grosse partie des dépenses de fonctionnement était couverte par un apport des filiales du groupe pour lesquelles nous travaillions, Petrofina  intervenant en dernier ressort, pour combler la différence.

De plus, comme notre maison-mère était soumise à des impératifs de publication des résultats, dès les premières semaines d'un nouvel exercice, je me trouvais inconfortablement placé en début de chaîne pour déterminer le chiffre définitif de son intervention.

Autre écueil de fin d'année à surmonter, mais qui était de taille : pendant une vingtaine d'années, pour des raisons que je n'ai jamais discutées, notre « marâtre » Petrofina nous imposa de clôturer l'exercice comptable sans bénéfices, ni pertes, ce qui peut paraître logique pour la société-département de recherches que nous étions finalement.

Il fallait donc que les charges fussent compensées exactement au franc près par les revenus.  Chaque année, c'était un épouvantable casse-tête que de trouver des artifices d'imputation, entre autres dans les frais à payer et les charges à recevoir, en manipulant des évaluations, que le fisc veuille bien admettre.

Je n'ai jamais osé m'opposer ou contester ces « diktats ».  Avec le recul du temps et l'expérience, je peux prétendre maintenant que cette manière de clôturer un bilan, sans résultats reportés,  relève de la plus haute fantaisie et est contraire à toute saine logique.  Elle n'aurait pas été admise par un commissaire-reviseur qu'à l'époque, nous n'avions pas l'obligation de nommer.

Pourquoi avoir accepté pendant vingt ans cette contrainte et bien d'autres ?

C'est que, soucieux de défendre une position que lorgnaient de talentueux universitaires pistonnés, devant lesquels je faisais piètre figure avec mon seul diplôme de comptable, je devais défendre ma place avec des résultats performants que personne ne pouvait contester.

Complexé par la pauvreté de mon curriculum vitæ,  je me suis toujours efforcé de donner à mes supérieurs plus qu'ils n'en demandaient, sans commentaires et dans des délais qui les épataient, souvent au détriment de mes nuits. Involontairement, j'étais devenu un foutu  « gâche métier ».

Peut-on comprendre que je n'avais pas beaucoup le choix ? Ma position sera toujours précaire et ce sera ainsi tout au long de ma carrière, de là un sentiment d'infériorité que je devais compenser en me surpassant.

Plus loin dans mon récit, j'aurai l'occasion de relater quelques-uns des combats que j'ai du mener pour défendre des acquis fragiles et, comment, parfois, après avoir été forcé de mettre une fois de plus « un genou à terre » par accident de santé, je devrai développer toute l'énergie dont j'étais capable pour me relever et préserver des résultats durement conquis.

Inestimable compensation à tout cela, je bénéficiais de la considération et de l'estime de tout ce monde qui m'entourait.

C'était un milieu merveilleux de gens instruits grâce auxquels j'eus l'occasion de parfaire ma culture.

J'ai pu avec l'aide de certains scientifiques me permettre des investigations dans les domaines fondamentaux de l'infiniment grand et de l'infiniment petit, et ainsi de mieux structurer et approfondir mes réflexions sur l'existence.

Comme je l'ai déjà signalé par ailleurs, ce domaine m'a toujours interpellé, en raison d'un besoin de réponse aux questions métaphysiques que je me posais suite à l'éducation religieuse que j'avais reçue.

En ce qui concerne mes rapports professionnels avec ma hiérarchie, deux supérieurs avec lesquels j'étais en rapport constant,  j'ai eu le mérite d'avoir acquis leur estime.

Autant l'un, au nom distingué de chevalier Thierry de Menten de Hornes, était discret, réservé,  même timide, mais très grand seigneur, maniant un humour racé et subtil, autant l'autre, Georges Souillard, joyeux Breton de Rennes, était primesautier, spirituel dans des propos colorés sans gouaille, avec cette qualité de langage que nous, « petits belges », admirons tant chez nos voisins français.

J'ai le rire facile et communicatif ;  j'appréciais au plus haut point les réparties « pince-sans-rire » de l'un  et les jeux d'esprit truculents de l'autre qui nous entraînaient dans des parties de fous rires difficiles à réprimer.

C'est dire la chance que j'ai eue de fréquenter ces deux « patrons ».  Par souci d'efficacité, et pour se débarrasser des soucis ou corvées administratives qui ne pouvaient qu'importuner les scientifiques qu'ils étaient, ils ne tardèrent pas à  me faire participer à toutes les réunions où il y avait lieu de noter des informations qui pouvaient me permettre de bien gérer la vie administrative de la société.

Cette fonction était doublée d'une autre que tous les responsables des bilans des sociétés assumaient à l'époque, celle « d'officier payeur » avec le caractère de haute confidentialité qui y était attaché.  Ce « secret » était durement protégé par le couperet du renvoi, sans préavis, en cas de divulgation.

La fonction de « Chef du Personnel » commença à s'instaurer dans les grandes sociétés, dès les années soixante, avec la création d'un service spécialisé.

Soucieuse de ne pas alourdir ses frais généraux, Petrofina resta assez longtemps réticente à introduire cette nouvelle entité administrative dans ses sociétés.

Les chefs comptables assurèrent souvent cette charge qui finira par devenir l'essentiel de leur activité, un employé de haut niveau, mis dans la confidentialité des salaires, se chargeant de gérer les outils de paye.

A partir des années 70, on assista, dans le monde occidental, à un emballement exponentiel des techniques, galvanisées par la découverte des microprocesseurs en informatique et l'avancée des technologies de pointes en physique et chimie.

Petrofina était à la pointe du mouvement dans certains domaines et se défendait honorablement dans les autres grâce aux performances des chercheurs de ses laboratoires et du nôtre en particulier.

Tout cela pour dire que notre société, véritable fer de lance du groupe, se développa rapidement et que la centaine de chercheurs et techniciens doublèrent, triplèrent, dépassèrent facilement les cinq cents pour approcher le millier lors de sa fusion avec Total.

Ce développement de nos activités rendait ma charge administrative de plus en plus lourde à porter, malgré l'augmentation constante des effectifs de mon département.

Soucieux d'atteindre la meilleure rentabilité de ses troupes, le groupe n'autorisait que parcimonieusement de nouveaux engagements, à tel point que je me trouvais continuellement en déficit de personnel pour assumer dans les délais voulus, les tâches dont j'avais la responsabilité.

Avec quelques proches collaborateurs dévoués, nous étions forcés de fournir de lourdes prestations supplémentaires non rémunérées à notre niveau de fonction.

 Il  va de soi que ces responsabilités n'allaient pas sans avantages de titre, qui me firent gravir des échelons qui dépassèrent rapidement mes ambitions les plus folles.

Mon père parlait toujours avec grande considération de son chef de service.  Aussi je rêvais de ce titre sans trop l'espérer, comme du couronnement d'une carrière réussie.

 Il me fut octroyé, dès qu'il s'avéra que mon vieux patron ne reprendrait plus le travail, c'est-à-dire quelques mois après,  fin 1962, avec officialisation au Moniteur (j'avais trente-trois ans).

 Le rêve devenait réalité et le reste dépassera mes espérances les plus fantaisistes : fondé de pouvoirs en 1965, sous-directeur en 1972, directeur-adjoint en 1977, directeur en 1980.

A une époque où l'inflation des titres est notoire, cette énumération de grades peut paraître prétentieuse, mais qu'on veuille bien comprendre la satisfaction que me procure encore l'évocation résumée d'une progression qui ne fut gagnée qu'en écartant des rivaux bardés de diplômes ou pistonnés.

Comme je le relaterai plus loin, mon seul mérite viendra d'une disponibilité de tous les instants au détriment de mon foyer, malheureusement. Mais également, je dois l'avouer, à une antériorité qui remontait à l'origine de la société,  me permettant de mettre en place une organisation administrative originale et d'en contrôler tous les rouages.

Mon département qui comprenait la comptabilité, le service du personnel, l'économat et les magasins,  s'agrandira d'une unité performante de « Photos et imprimerie » qui travaillait pour tout le groupe. Nous  assurerons, en outre, les services du personnel et de la comptabilité de plusieurs filiales qui  avaient établi leur quartier chez nous.

 Ce fut finalement un « petit » monde d'une quarantaine de personnes qu'il me fallut mener avec doigté, patience et fermeté.

 Les relations de service avec les responsables des filiales logées chez nous furent des plus agréables. 

Je retiendrai surtout, dans cet ordre d'idée, les entretiens que j'ai eu le privilège d'avoir avec le frère du grand patron de Petrofina, Léon Wolters, personnage d'une très grande culture, diplômé de Centrale à Paris, homme du monde, champion de tennis et de bridge.

Quand je l'ai connu, il avait atteint l'âge de la retraite, mais pour des raisons d'opportunité personnelle, avait tenu à poursuivre une activité professionnelle.

 Il avait son bureau presqu'en face du mien, ce qui nous donna l'occasion d'avoir de nombreux échanges de vues sur une quantité de sujets qui nous apportèrent à tous les deux, mais surtout à moi, l'avantage de disserter sur l'existence, la connaissance et d'aborder les grandes questions de la morale et de la finalité.

 En avons-nous passé des soirées et des heures dans mon bureau où il aimait me retrouver après une journée fatigante !  A jeun, comme des ascètes, nous bavardions longuement de choses étonnantes, l'estomac tiraillé.

 Il ne fut pas le seul, j'eus dans ma vie la chance de rencontrer dans ce milieu de chercheurs des gens de grande culture.

Après leur passage, je notais soigneusement l'essentiel de leur propos.  Je relisais alors et corrigeais mes notes sur « l'existence ».

Toujours obsédés par les questions fondamentales que suscite une interrogation sur le pourquoi et le comment de tout et sur la valeur du message religieux, nous avons participé, mon épouse et moi, tout au long de notre passionnant parcours à deux, à de nombreux colloques, séminaires, réunion de quartier, activités paroissiales culturelles et autres de nature à mieux étayer notre réflexion.

C'est dire aussi que ces activités multiples envahissaient nos loisirs réduits à la portion congrue.  Lyrisme et poésie furent de cette manière remisés pour ne surgir qu'occasionnellement lors des courtes vacances qu'un agenda professionnel saturé m'autorisait.

 

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A cette époque, le groupe explosait et Labofina (la filiale de recherches de Petrofina) aussi. Comme je le signalai plus avant, la première centaine de chercheurs progressa pour approcher le millier et s’étendit sur deux sites, celui de Neder-Over-Hembeek, le long du port de Bruxelles et celui du Zoning industriel de Feluy, luxueusement construit dans un style d’avant-garde avec ses abords et son entrée de prestige qui se prolongeait d’un pont audacieux enjambant le canal, dit du Centre.

Sans doute pour augmenter l’impact d’un « fer de lance » que Petrofina voulait se constituer dans le monde des sociétés techniquement performantes, notre société-mère avait rebaptisé Labofina d’une appellation plus universelle quant à son activité et plus ronflante, à la consonance anglo-saxonne de « Fina Research ».

 A le suite de cet « enterrement de première classe » de notre enseigne qui trônait encore en grandes lettres bleues au-dessus de l’entrée, nostalgique, un facétieux mais spirituel collègue avait remplacé la lettre A de Labofina par le i  de Labo Fini

Deux « patrons » menaient cet important monde de chercheurs talentueux qui s’efforçaient d’améliorer les performances des produits du groupe pour parfaire leur compétitivité face à la gigantesque concurrence des grandes puissances pétrolières qui sévissent dans le monde.

Ces deux hommes étaient aussi différents et opposés que possible. Autant l’un, le truculent Breton de Rennes dont je viens de parler, remarquable en société, à l’humour imagé, était désopilant et brillant, autant l’autre, Flamand supérieurement doué, d’une grande intelligence rationnelle, que le groupe avait arraché aux meilleures universités des Etats-Unis, très concis et peu bavard, contrastait par sa discrétion et la brièveté de ses propos.

 Interlocuteur avantagé par sa fonction, je vais me permettre de les évoquer en profondeur, autant par souci historique que celui d’être complet dans l’histoire de ma vie.

Dès les premiers jours de mon arrivée à Labofina - transfuge, on s’en rappelle, de notre maison-mère - je devins complice de ce patron français que le mien contrariait à plaisir.

Cette relation privilégiée ne fit que grandir et ne prit fin qu’avec l’arrêt de ma carrière. En avons-nous passé de bons moments ensemble et comme je l’ai évoqué plus avant, avec notre administrateur-délégué de l’époque, Thierry de Menten de Hornes, passionné chercheur, pince-sans-rire affable et distingué, toujours plongé dans ses bouquins scientifiques !

Mon joyeux et dynamique « boss » avait grand cœur et était sensible à la souffrance de ceux qui le servaient, leur venant en aide avec discrétion et gentillesse. Ce fut ainsi qu’il s’investit avec son épouse dans le cas le plus dramatique que notre société connut de toute son histoire.

Nous avions engagé une gentille secrétaire, talentueuse quadrilingue. Lors de son engagement, je l’avais plainte d’un orgelet important qui enflammait un de ses yeux. C’était le début d’un inimaginable calvaire.

Pendant près de dix ans, elle livra un douloureux et lent combat contre un mal que les oculistes ne purent jamais contrôler. Un virus inconnu s’installait insidieusement dans les délicates et bien particulières cellules de son mécanisme visuel et rien ni les plus grands spécialistes ne purent jamais enrayer une cécité totale.

Inlassablement, avec discrétion et investissement personnel, mon patron s’en occupa avec son attentionnée épouse jusqu’à la prendre en vacances dans leur propriété du Midi de la France, malheureuse orpheline que sa famille lassée de la charge abandonnait. Tout fut imaginé, chez nous, pour lui garder un emploi : dispositifs de grossissement avec miroirs et lentilles spéciales ou tentative de reconversion dans l’interprétariat.

 L’inexorable destin de l’aveugle dans sa nuit éternelleattendait cette belle et intelligente jeune femme qui nous était apparue un beau jour de soleil dans toute la grâce de sa jeunesse.

 Si je tiens à bien raconter cette histoire, c’est que d’abord, ses acteurs en méritent la relation chaleureuse et passionnée, mais aussi parce qu’elle fera mieux comprendre l’ambiguïté d’une attitude que ce patron me réserva quand je repris le travail, sans doute convaincu qu’il était de mon intérêt d’arrêter.

Pourtant, elle n’était pas trompeuse, cette légère étincelle d’ironie (que je comprends) livrée par un regard qui croisait le mien. Quel effondrement pour moi qui m’étais glorifié de la grande estime dans laquelle il me plaçait ! Ce fut cette attitude qui me galvanisa : je tenais à reconquérir sa considération au risque de me perdre.

 Je ne sais si j’y suis arrivé. Ces lignes et mon histoire lui parviendront un jour. Peut-être réalisera-t-il alors l’ampleur d’un dévouement qui je lui ai toujours voué !

 Je dus subir l’humiliation du pauvre type qu’on n’appelait plus, qui était confiné dans son bureau, qui ne voyait presque plus personne… et qui recevait quelques minables instructions de subordonnés qui avaient pris sa place.

 J’avais groupé autour de moi un « état-major » de cadres (chefs de service et fondés de pouvoirs) qui couvraient les différentes activités de mon département. Ce sont eux qui furent appelés dans l’espoir de les voir me remplacer.

 Les pauvres qui s’étaient gonflés d’importance et d’arrogance se voyaient déjà occuper mon « trône », et ne s’en cachaient pas. Ils devront très vite déchanter.

Je dois cependant reconnaître qu’au royaume des aveugles, le borgne est roi : j’avais l’avantage d’une longue carrière de près de trente ans dans la même fonction, avec le privilège d’avoir pu tout organiser à ma manière, sans avoir à m’occuper de l’avis de personne puisque j’étais seul cadre administratif.

Mais surtout, il y avait Feluy et ses patrons qui, eux, me furent tous acquis, ne fût-ce que pour asticoter mon joyeux Breton et lui faire perdre un peu de la suffisance que sa grande antériorité de fondateur du labo pouvait lui permettre. Ils furent trois à s’y employer… :

Mon ami Pierre, ingénieur-chimiste que la direction avait sorti des laboratoires pour lui confier la tâche technico-administrative importante de la sécurité et d’une activité nouvelle : l’hygiène et l’embellissement des lieux du travail. Il avait de plus la haute main sur tous les travaux de transformation et de construction des bâtiments.

J'étais à peine d’entrer dans ses nouvelles fonctions que je fus terrassé par cet accident cardiaque dont je sortis, on s’en souvient, ragaillardi et en pleine forme. Il me fit de fréquentes visites et ainsi s’établit entre nous une grande camaraderie de collègues, voisine de l’amitié profonde.

Si ces sentiments d’une grande richesse, se sont enfermés dans les brumes de mon passé, c’est que, ainsi que pour les autres qui m’ont fait l’honneur de m’en gratifier, une inconstance alimentée par les aléas et les problèmes d’une vie « d’infirme » me les ont fait estomper, bien que restés précieusement vivaces dans mes souvenirs.

Je crois que je resterai toujours le solitaire (comme lui d’ailleurs) qui fuit inconsciemment les autres en se réfugiant dans un monde de rêve et d’idéal où je me plais à les placer et où ils ne me décevront pas.

Les nombreux merveilleux amis que la vie tant de fois plaça sur mon chemin ont tous été victimes de cette apparente mais décevante infidélité qui n’a pas d’autres raisons que de cultiver dans mon souvenir des sentiments qui ne cessent de les idéaliser et de les grandir. Je suis tellement déçu quand je les retrouve si humains dans leur réalité déconcertante. C’est le lot de tous les « rêveurs » !

Nous étions tous les deux des passionnés de maisons de campagne, de piscines, de bricolage et de matériel divers les concernant. Aussi nos sujets de conversation étaient-ils centrés sur nos trouvailles en gadgets, trucs et ficelles de « petits débrouillards ».

Après mon jogging dramatiquement raté, il vint me voir toutes les semaines, dans ma tanière de bête blessée, à la campagne où je gisais, hagard, léchant des plaies qui guérissaient lentement. Il gardait foi en mes facultés de récupération et la faisait partager à ceux de Feluy.

Au jeune patron du site d’abord, qui m’estimait beaucoup et tenait fort à moi. Quand il apprit qu’il était nommé à l’importante fonction d’administrateur de  l’entité de Feluy, il vint me trouver et me confia son inquiétude devant l’énorme charge et la responsabilité qui lui tombait soudainement sur les épaules.

En toute simplicité, il me demanda de le conseiller et de l’aider à assumer cette tâche, confiant en l’expérience acquise par celui qu’il considérait comme l’un des premiers artisans de la société.

 Il m’honorera toujours de la même considération, malgré ma déchéance et la fera partager à son entourage. Quel baume merveilleux versé sur un amour-propre écorché à vif et quel contraste avec l’ambiance de Neder-Over-Hembeek  ! Sans eux, je n’aurais peut-être jamais tenu !

J’ai toujours éprouvé la plus grande admiration pour la qualité de son intelligence : méthodique, rationnelle, efficace. Pas de long discours, un verbe concis, clair… il exigeait des autres la même approche des problèmes, ce qui était pour beaucoup très difficile.

Si on exposait mal son affaire en se perdant dans des périphrases oiseuses, il avait la délicatesse de ne pas le faire remarquer mais d’arrêter son interlocuteur en disant : «Je ne comprends pas ». Quand ça arrivait, je savais que le littéraire que je restais devait rapidement se convertir en comptable rationnel, en reprenant et schématisant mon propos.

Quand j’arrêtai pour défaillances cardiaques, il patienta près d’un an avant de me remplacer. Mon ami Pierre, toujours lui, venait aux nouvelles et me transmettait son désir de me voir reprendre à mi-temps. Si je ne le fis pas, c’est que le cœur était foutu, ce qui nécessita l’intervention chirurgicale qui a failli mal tourner. (voir chapitre précédent).

 Le Directeur-Général de Feluy, troisième de ce trio de mes alliés, était un personnage très contrasté, rocailleux… Insuffisamment compris, il était d’une très grande noblesse de cœur et d’esprit.

 Véritable gentilhomme de vieille souche, il en avait la grandeur et le dévouement, mais aussi l’intransigeance et la dureté. Je pense qu’il n’appréciait pas beaucoup ma position de compromission, louvoyant dans les principes, m’en accommodant ou les bousculant.

Grand chrétien par devoir et conviction, il avait le mérite de sacrifier une bonne partie de ses vacances pour accompagner, en tant que principal responsable, des malades qui recherchaient réconfort ou ultime espoir dans un pèlerinage à La Vierge de Lourdes.

A Feluy, nous nous sommes davantage connus car sa fonction comportait parfois une part administrative, ce qui nous permit de travailler ensemble.

C’est ainsi que nous eûmes l’énorme et fastidieuse tâche de la refonte du règlement de travail qui devait se faire en accord avec les conseils d’entreprise des deux sites.

Un travail de « Bénédictins » quand on considère qu’il doit obtenir l’accord des quatre parties (deux à Neder-Over-Hembeek et deux à Feluy). En fallut-il d’heures de patientes recherches de la phrase ou des termes qui contenteraient tout le monde !

J’étais passé maître en montages de textes pour créer des tableaux synoptiques qui facilitaient leur comparaison et simplifiaient leur correction.

 Puisque nous y voilà, parlons-en de ces conseils d’entreprise ou de ces comités de sécurité, d’hygiène et d’embellissement des lieux de travail.

 Ces organes de la vie des sociétés sont apparus progressivement au sortir de la guerre. Ce fut un des plus importants acquis de la longue lutte syndicale de l’époque.

Le responsable du personnel y joue un rôle prépondérant. C’est lui qui veille à l’application des lois sociales en coopération avec les délégués syndicaux.

 Les membres des deux conseils sont élus au suffrage universel tous les quatre ans. Ils élisent un secrétaire et établissent l’ordre du jour en collaboration avec celui que l’on prit coutume d’appeler le chef du personnel et qui sert d’intermédiaire entre les deux parties.

 C’est dire, puisque j’exerçais cette fonction, que ma tâche devint lourde (quatre réunions par mois) et délicate (à Feluy couvaient d’importantes tensions sociales), mon ami Pierre s’efforçant de me soulager au maximum.

Je passerai sous silence, tellement elle fut peu officielle et symbolique, la réunion des représentants des cadres à laquelle je participais également, que je devais assumer et préparer.

Si j’ai à cœur de m’attarder particulièrement sur cette période de ma vie, c’est qu’elle fut tellement riche des contacts que j’eu le privilège d’établir avec « les petits, les obscurs, les sans grades » qui représentaient le personnel dit barémique.

 Il s’agissait du personnel non universitaire dont le salaire était réglementé par les lois sociales, selon un barème défendu par les instances syndicales de chaque secteur d’activité.

 Une subtilité étonnante résultant de la spécificité complexe de notre centre de recherche était que nous étions classés par l’inspection du travail - dont c’est une des prérogatives - dans le secteur des « divers », alors que nous appliquions les barèmes du « Pétrole » en vigueur dans les sociétés pétrolières.

 Ce fut un des premiers litiges qui nous opposa aux représentants du personnel. Nous voulions défendre notre position qui consistait à éviter un classement qui nous forcerait à nous soumettre à certaines contraintes administratives plus paperassières qu’autre chose.

Appliquant la politique sociale du groupe, régie par son appartenance pétrolière, aucun danger n’existait donc d’un quelconque préjudice à l’encontre du personnel de Labofina.

Aussi, je défendis cette position, bec et ongles, convaincu de servir ma société en la débarrassant de complications administratives sans intérêt puisque l’essentiel quant au fond était sauvegardé.

Cette première « bagarre » fut particulièrement difficile pour moi. L’accident cérébral m’avait fait perdre la subtilité de répartie qui me caractérisait précédemmen