Fina Research (suite) - Les Leaders - Les Grands de l'ombre - les sans grades - les martyrs

 

SUITE DE 17.1 - FINA RESEARCH (LABOFINA)

Je devais donc longuement préparer mes interventions que je synthétisais en résumés synoptiques qui me permettaient de conserver le fil de mon raisonnement ou de m’y raccrocher.

Pour mieux faire comprendre la complexité du mécanisme cérébral que j’ai mis en place pour maîtriser et coordonner ma pensée et redevenir un intellectuel valable, il est important que je m’étende quelque peu sur les « bricolages » et astuces que j’ai utilisés. Ils m’ont aidé à palier les ravages subis par certaines de mes fonctions cérébrales qui devinrent tributaires de deux mémoires :

- celle constituée d’acquis anciens qui n’avaient pas été atteints,

- et une nouvelle (beaucoup moins performante) que mon cerveau avait dû construire pour les événements récents ou immédiats à partir de cellules inemployées disponibles chez les êtres supérieurs et en tout cas chez les humains.

Les médecins de Saint Pierre m’avaient, vraisemblablement par erreur, mis en état d’hibernation artificielle en m’exposant à des risques d’altérations cellulaires cérébrales irréversibles : c’est ce qui s’est produit, malheureusement pour moi, dans les zones de la vision (hémianopsie) et de la mémoire immédiate.

Plus loin, j'expliquerai comment j'ai pu m'organiser pour arriver à défendre une position aussi délicate et essentielle de celui qu'on appelle maintenant le responsable des relations humaines : servir d'intermédiaire doué de l'art du compromis, en vue d'aboutir à un accord valable, en respectant les exigences légales.

Je me suis assez étendu sur l’infirmité qui a diminué mon champs visuel et perturbé la locomotion, les mouvements et la lecture pour m’attarder davantage sur un phénomène d’adaptation qui nous permet à nous, les victimes d’altérations cérébrales, de reconstruire certaines fonctions à partir de cellules inemployées. C’est à cela que s’emploient les kinésithérapeutes quand ils rééduquent les paralysés moteurs.

L’ensemble des cellules qui se chargent de régir la mémoire immédiate ou la mémoire qui préside aux besoins de la vie courante, comporte une zone importante où sont mémorisées les données destinées à alimenter nos réflexes.

C’est dans cette zone que se trouvent « stockés » l’adresse, le numéro de téléphone, date de naissance, les prénoms et noms des personnes de notre entourage, les places de chaque chose utile ainsi que des tas de renseignements réflexes qui nous servent dans la vie courante. C’est notre outil de fonctionnement, un peu comme la mémoire vive en informatique.

Après avoir subi ce que les médecins ont aussi appelé un «ictus cérébral », quand on me demandait mon adresse, je donnais celle (très lointaine) de notre bonbonnière près de la forêt de Soignes : les autres avaient totalement disparu. Il en allait de même pour toutes les données provenant des deux, trois années précédentes.

Avec la patience et l’aide obstinée d’une persévérante épouse, pendant les trois mois qui précédèrent ma reprise du travail qui se situaient heureusement pendant la période des « grandes vacances scolaires » et du ralentissement saisonnier de l’activité des sociétés, je dus donc reconstruire dans une nouvelle zone vierge de mon cerveau la plus grosse partie des données que j’avais perdues.

Cependant, problème de taille dans cette reconstruction mentale, les cellules nouvelles utilisées n’avaient pas la rapidité de routine des anciennes, d’où conflits et incertitudes dans mon choix de réponse qui se traduisaient par une lenteur de réaction qui irritait mes interlocuteurs.

Maintenant encore, je dois m’efforcer d’occulter la première réponse qui s’impose à moi pour privilégier la seconde qui a été mise à jour, mais qui, je le rappelle, reste peu performante, voire même hésitante.

Si je dois faire appel à des souvenirs ou données récentes, la réponse n’est pas spontanée : elle me semble apparaître lentement comme provenant d’un gouffre nébuleux d’où elle finit par se détacher et s’imposer lentement avec clarté.

Dans la vie quotidienne, j’ai perdu une partie des réflexes de localisation des objets utilisés dans la vie courante. Je dois faire un effort constant d’attention pour retrouver tout, que ce soit dans le bureau ou le ménage.

Quand je dois saisir un objet familier dans mon environnement habituel, je me dirige comme le distrait vers un endroit opposé à son emplacement normal. Pendant quelques instants, mon cerveau est dans le noir… Le réflexe de localisation qui me permet de trouver la place de l’objet monte ensuite lentement, comme s’il provenait d’un fond lointain. Je n’ai une vie normale qu’au prix d’une concentration cérébrale constante.

Un autre écueil sera celui que constitue le conflit entre l’ancienne et la nouvelle mémoire dans des domaines plus intellectuels tels le vocabulaire, le cheminement d’un raisonnement, le cours d’une conversation. J’ai facilement des trous que je peux maintenant attribuer à l’âge.

Il y a aussi le problème de la mise à jour des données anciennes qui ont la fâcheuse tendance, lorsqu’elles sont sollicitées, de supplanter les nouvelles.

Mon épouse dit toujours que je dois utiliser un mécanisme qui semble se mettre en place, privilégiant la donnée réflexe en ignorant celle qui veut imposer la qualité puissante de son antériorité de près d’un demi-siècle, c’est vrai, mais ça demande une gymnastique cérébrale que je ne parviens pas à acquérir.

Pour pallier tous ces handicaps, j’ai pris l’habitude de préparer avec soin toutes mes interventions en m’aidant de tableaux et condensés ingénieux qui me permettent de me raccrocher à une logique qui s’est avérée souvent très utile à confondre mes détracteurs.

Je m’équipais (et je le fais toujours) d’un agenda et de fiches qui bourrent mes poches. Je les appelle mes mémoires « de papier ». Mon agenda devint célèbre, je l’avais choisi journalier, long et étroit, ce qui permettait d’y noter une quantité incroyable de renseignements.

Je m’étais entraîné à miniaturiser mes notes que je griffonnais avec les moyens d’écriture les plus fins existant sur le marché. Je devins tellement performant dans cette technique que je servais souvent d’aide-mémoire à mes patrons qui m’y faisaient noter beaucoup de choses. Nous l'appelions "la mémoire de papier".  Quel renversement de situation pour moi et quelle victoire sur le sort !

Cette époque de ma vie restera pourtant trop dure et trop difficile. Nuit et jour, je restais inquiet, malheureux, fragilisé par des infirmités qui m’amoindrissaient, blessé de propos que j’imaginais, complexé à l’extrême…

 

J’ai l’âme écorchée :

Une pantelante friperie

Et d’inquiétants mannequins

S’agitent en pantins

Autour de ma solitude.

 

Quelle est-elle

Ma crainte des jours ?

Quelle est-elle

Ma soif des autres ?

 

Quel est-il

Ce poids des rires ?

Quel est-il

Ce coin des regards  ?

 

Des histrions sonnent le glas,

Des mages se mettent à plat

Les rois n’ont plus de couronne :

C’est la foule qui bourdonne.

 

Le ciel se couvre de mers,

La mer se couvre de plages,

Sans calmer mon âme en rage,

Torturée d’anges amers.

 

Je n’en peux plus

De jours d’enfer,

Je n’en peux plus

De ma misère.


{7} Ainsi que je l’évoquai plus haut, la lutte syndicale prit des allures de batailles épiques avec confrontations solennelles en réunions « extraordinaires » avec un conciliateur social dépêché par l’inspection du travail.

Avec le recul du temps et l’analyse à froid de cette période brûlante, il faut reconnaître que nous fûmes tous gagnés, y compris l’inspecteur social, par un lyrisme de haute qualité que développait un des principaux acteurs.

C’était un technicien-chimiste, passionné de langue française (que faisait-il dans un laboratoire ?). Grand, le front large, la voix chaude, il avait tout du tribun.

Quand il dressait sa haute stature… quand il toisait son auditoire, un silence de considération le respectait. Venait alors, non pas la diatribe habituelle des délégués syndicaux, mais une majestueuse démonstration de l’exposé clair, enrichi d’une dialectique raffinée.

C’était un régal ! Les débats, grâce à lui, atteignirent un niveau de qualité qui gagna les participants, tous pris d’un délire intellectuel semblable à celui du potache qui découvre les catilinaires de Cicéron.

Tout était fait pour nous plonger dans un romantisme de combat social cher à Zola : réunions dans des arrière-salles obscures de café où nous nous retrouvions, à l’insu de tous, en conspirateurs-manipulateurs à la recherche d’un terrain d’entente acceptable par toutes les parties.

Je risquais gros, mes patrons n’auraient pas apprécié cette « quasi-trahison ». C’était arrivé pourtant en toute bonne foi et presque inévitablement.

Après les réunions, nous avions pris l’habitude téléphonique, mon « tribun » et moi, de partager nos impressions en toute franchise et conviction.

Devant la tournure inextricable que prenaient certains problèmes sensibles, du fait des positions tranchées qu’adoptaient des antagonistes rocailleux, nous en arrivions à trouver un terrain d’entente de bon sens qui contenterait tout le monde.

En avons-nous passé des heures de communications téléphoniques pendant lesquelles nous analysions, compulsions des textes et recherchions la formule miracle !

Encore fallait-il la faire partager ! C’est ainsi qu’insensiblement, de chaque côté de la barrière, nous nous employâmes à arrondir les angles et finalement, nous réunir « clandestinement » pour préparer nos compromis.

De mon côté, je profitais de la bonne audience que j’avais auprès du grand patron de Feluy pour lui faire accepter des solutions que je savais déjà acquises d’avance.

Il m’en fut reconnaissant et je devinais dans ses petits yeux malins qu’il n’était pas dupe de mes tractations clandestines qui l’arrangeaient fort bien.

On sauvait la face et les réunions épiques qui suivirent pour entériner ce qui avait été acquis sous cape, tenait plus de la commedia dell’arte que du combat social, avec des acteurs pris à leur propre jeu, cependant peu conscients qu’ils écrivaient une des pages les plus désopilantes de la société.

Aussi mon fier « tribun » fut-il vite écœuré de cette duplicité qui ne convenait guère à son naturel loyal et se retirant, il jouera les seconds rôles.

Il fut remplacé par un bonhomme décidé qui se sentit grandir, lui le sans grade, qui affrontait d’un regard dur ces potentats de la fonction qu’étaient les chefs de Feluy, avec, tout au fond des yeux, cette imperceptible flamme tremblante d’une panique qu’il n’arrivait pas à camoufler.

Je le vois encore, fier de son arrogance, un jour en plein conseil, provoquant le « potentat » d’un regard qu’il voulait dur.

Devant lui, de l’autre côté de la table, à la gauche du grand patron, j’étais idéalement placé pour apprécier ces yeux en fond de panique qui se forçaient à défier un chef dur avec le risque de détruire à jamais sa carrière parce qu’il avait osé se mesurer à l’autorité en place.

J’ai admiré et respecté le courage de ces « humbles combattants » sortis de la masse lâche des autres, eux qui pourtant ne s’étaient pas retrouvés là dans un climat de lutte des classes qui n’avait pas existé jusqu’alors dans notre société bon enfant, mais poussés par quelques collègues moins courageux qui préféraient agir et les exciter dans l’anonymat de l’ombre, parfois pour assouvir des rancunes personnelles.

 

Le peuple les avait élus,

Quand il voulait l’égalité.

Ils étaient petits, sans fierté,

Pas de grande gloire non plus.

 

Les grands loups des ciels durs et rouges

Attiraient au fond de leur bouge

Des gazelles candides et tendres,

Inattentives à se faire prendre.

 

Le chevalier des mots

Débita sa tirade,

Réveillant les échos

De sa sublime aubade.

 

Les loups repus se sont calmés

Et les échos ont proclamé

La grande gloire du tribun

Et la paix au cœur de chacun.

 

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Comme groupe de haut standing, Petrofina tenait à fournir à son personnel et à celui de ses filiales confort et avantages sociaux performants.  Aussi ses sociétés disposaient-elles de restaurants d'entreprise de grande classe.

A Labofina,  une surface agréable et confortablement aménagée avait  été prévue pour servir deux services de repas chauds en milieu de journée.  En dehors d'un plat du jour, différentes possibilités de composer son menu étaient prévues, ce qui ne pouvait que satisfaire les plus difficiles.

Pendant une vingtaine d'années, le service se fit à table par un personnel adéquat fourni par le traiteur qui avait entrepris d'assurer cette charge à partir d'une cuisine supérieurement équipée.

Comme responsable administratif, il m'incombait d'établir les rapports avec ce fournisseur de service et comme chef du personnel de me charger de la surveillance et de l'organisation de cette période de détente importante dans la journée.

Avec le temps, je me liai d'amitié avec ce traiteur qui devint un des plus gros fournisseurs de ce genre en Belgique.  C'était un ancien routier-scout : il avait débuté en procurant des repas de cantine à une organisation de jeunesse  (Jeunesse ouvrière chrétienne) qui avait installé un important complexe d'accueil pour jeunes au centre de la ville.

Au restaurant de la société, nous avions chacun nos places, ce qui facilitait le service à table. Anecdote amusante : le premier jour de mon transfert de Petrofina, je me suis présenté à ce « mess » comme on dit aussi et ayant repéré une place apparemment libre, j'ai demandé à la personne qui deviendrait mon voisin de table habituel et obligé si je pouvais disposer de la place vacante.

Avec un grand éclat de rire, peut-être un peu surprise d'un culot bien involontaire, elle me répondit : « Il faudra bien ».  Depuis, pour la taquiner, je ne manque pas de rappeler cette accueillante entrée en matière.

C'était une chimiste licenciée en sciences récemment engagée.  Très ouverte et spontanée, suisse par son père et belge par sa mère, Jacqueline sera une agréable voisine de table, très cultivée, avec laquelle c'était un plaisir de deviser.

Peu de temps après, nous avons accueilli une autre chimiste licenciée, Francine, son amie de classe, engagée en même temps qu'elle. Discrète et réservée, très gentille et serviable, elle sera toujours fort appréciée par son entourage professionnel.

Dés que j'exprimai mon intention d'agrandir ma famille, spontanément elles se proposèrent, toutes les deux, de devenir marraines de nos deux filles.

Depuis, elles participent à toutes nos réjouissances familiales. Très liés, nous partagerons les deuils et les peines qui atteindront nos entourages respectifs.

Mieux que des amies, elles sont devenues d'authentiques parentes qui ne manquent pas de se manifester à chaque occasion, témoins et souvent actrices de tant de moments précieux qui s'inscriront en lettres d'or sur les pages de mon livre aux souvenirs.

Commensal de notre table de quatre, s'y trouvait également un chimiste spécialisé en graisses lubrifiantes (Guy Van Doorne)qui venait du Canada où il avait commencé une carrière dans le domaine.

Son épouse ne s'y plaisant pas, nostalgique de sa Flandre natale, notre société l'avait facilement débauché pour créer chez nous un service des graisses minérales.

Nous nous retrouvions ainsi chaque jour, devisant agréablement, joyeux dans nos propos où nous rivalisions d'espiègleries.  Mais le drame guettait l'un de nous.

Nous nous étions réjouis avec ce compagnon des retrouvailles méridiennes de la venue d'un quatrième et magnifique garçon qui compléterait si bien le carré d'enfants de cette belle famille nombreuse, comme on dit en Belgique.

Un jour, nous avons pressenti le drame, car contrairement à son habitude, il était sombre, la mâchoire contractée, une larme perlant de temps à autre. Discrètement, nous respections sa peine.

Finalement dans un sanglot  étouffé, inhumain, que j'entends encore, il prononça ces mots durs : «Mon fils est aveugle».

Il était à côté de moi et j'ai vu les yeux des deux femmes devant moi s'agrandir d'angoisse.  Il s'est sauvé, la tête dans les mains.  Silencieux, nous restions abasourdis devant nos assiettes restées pleines.

Son destin devenait tragique.  Son fils sera beau, intelligent et fort, mais il ne verra jamais.  Notre malheureux ami, son épouse et ses enfants devront assumer la lourde charge de l'éducation d'un aveugle et de son insertion dans notre si cruelle société.

Plus loin dans ce livre, je raconterai la suite de ce drame dans lequel mes fonctions me forcèrent à m'impliquer douloureusement et cruellement.


Toi qui regardes ton ciel,

Père malheureux,

Ton ciel qui fut si bleu

Toi qui pleures des yeux morts,

Des yeux de soir noir,

Des yeux creux.


Des yeux du vide

Pour le cœur d'un enfant,

Des yeux du vide

Pour l'âme de l'adolescent,

Des yeux du vide

Pour les jours de l'homme,

Des yeux du vide

Pour la nuit du vieillard.

 

ô, ami,

Martyr du destin,

Compagnon d'une dure route

Retrouveras-tu jamais

Un reste de bonheur ?

 

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La vie injuste pour certains est un long chemin triste et pentu qu'ils doivent gravir courageusement.  Ce fut le cas pour notre voisin de table qui en parlera le moins possible.

Digne dans son malheur, il gardera sa plainte terrée au fond de l'âme.  Seul son regard parfois deviendra sombre et lointain, trahissant l'angoisse du lendemain et l'impuissance à ouvrir des fenêtres sur la beauté du monde.

Mais il y aura, surtout, annuellement, ce jour si cruel pour lui :  celui où nous avions autorisé un délégué de la ligue Braille (œuvre qui en Belgique vient en aide aux non-voyants) de vendre dans nos locaux les billets de loterie de l'œuvre.

Le vendeur, aveugle lui-même, terminait sa visite au restaurant où il s'installait en plein centre, évocation poignante et misérable de la détresse de ce monde d'exclus.

Digne et droit sur sa chaise adossée à une colonne, il avait les traits inexpressifs et vides de celui qui ne connaît pas son propre visage qu'il n'a jamais vu dans un miroir, ni dans les yeux d'un autre.

Ce jour-là, il planait dans notre établissement une retenue respectueuse pour ces parias d'un environnement plus que jamais voué à l'image et à la couleur.

 

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Quand nous nous arrêtons sur le chemin sinueux de notre existence, et que nous nous retournons pour en revoir le parcours, nous nous attardons avec bonheur sur les coins ensoleillés des moments heureux en laissant dans l’ombre ceux qui ont été marqués par la souffrance et le malheur. C’est là le côté merveilleux du souvenir : il estompe les coins sombres.

Ce retour en arrière, ne va pas sans l’évocation des compagnons de route qui l’ont animé ; cependant parmi ceux-ci, nous finissons par ignorer, tellement il est discret, le dévouement sincère et désintéressé de certains, souvent caché par les manifestations des autres qui se plaisent à en étaler l’importance.

Aussi je me dois de donner une place de choix à quelqu’un qui fut toujours à mes côtés, avec une telle humilité et une telle discrétion que je ne m’apercevais presque plus de sa présence et de l’utilité de ses services .

Pourtant, avec une constance et une efficacité remarquable, il assurera l’intendance de notre société en continuel développement  (économat, magasins, messagerie, surveillance). C’est seulement maintenant que je réalise combien il a discrètement résolu de problèmes sans jamais s’en prévaloir.

Transfuge comme moi de la comptabilité de Petrofina, il était un des deux employés à la mécanographie qui m’avaient mis si mal l’aise, lors des présentations du jour d’entrée.

Très autoritaire et de carrure imposante, il terrorisait inconsciemment ses employés qui redoutaient ses emportements et pourtant, il était aussi bon que la brioche chaude du matin.

Je soupçonne mes anciens collègues du département des Finances de Petrofina de me l’avoir envoyé pour se débarrasser d’un personnage rocailleux en constante maille à partir avec les comptables.

Je trouve intéressant, maintenant, de narrer une anecdote qui me permettra d’illustrer l’importance que peut avoir le subconscient quand on arrive à le décrypter.

Pour les comptables, une période cruciale et inéluctable est celle qui précède l’assemblée générale des actionnaires. C’est alors que se clôturent les bilans que les commissaires vérifient en contrôlant les balances de comptes.

Dans les premiers temps de la comptabilité, les comptables passaient les écritures dans ce qui s’appelait un livre journal.

Cette opération consistait à porter un montant au débit d’un ou plusieurs comptes pour en mettre les soldes à jour tout en inscrivant leur contrepartie au crédit d’un ou plusieurs autres comptes, les totaux des éléments inscrits de part et d’autre devant être rigoureusement identiques.

Les « teneurs de comptes » reproduisaient ensuite le détail de chaque écriture dans le Grand Livre des comptes. Ces opérations permettaient de garder ces comptes à jour et d’en connaître le détail.

La hantise des comptables de l’époque était d’éviter les erreurs de transcription, naturellement fréquentes dans une multitude d’opérations journalières.

Pour avoir la certitude d’une reproduction rigoureuse des écritures et de l’exactitude de leurs totaux, il suffisait de vérifier que le total des montants inscrits au débit correspondît bien au total des montants inscrits au crédit : c’est ce qu’on a appelé la balance des mouvements.

Le total de cette balance des mouvements du Livre Journal doit être identique évidemment à celui de la balance des mouvements du « Grand Livre ».

C’est cette technique très simple qui a permis l’évolution du commerce, des affaires et des opérations bancaires.

L’astuce de la comptabilité à décalque qui fut imaginée par la suite, consistera à reproduire les éléments de l’écriture grâce au papier carbone glissé entre le « compte » et le livre journal et de réaliser ainsi en une fois les deux opérations. On s’économisait ainsi le cauchemar des mauvaises retranscriptions et par conséquent des erreurs de « mouvements ».

On inventa d’ingénieuses et pourtant simples « plaques » à décalque sur lesquelles se trouvait la feuille de journal qui, grâce à un curseur muni d’une pince, permettait d’aligner le compte du Grand Livre sur le tracé du journal, et ainsi d’effectuer les deux opérations en une seule « écriture », l’une étant le calque de l’autre.

L’importante firme américaine « National » qui avait mis au point les fameuses « caisses enregistreuses » qui se trouvaient, dans le passé, sur tous les comptoirs des grands magasins, eut l’idée de transformer son article vedette en machine comptable.

C’était une énorme machine à écrire avec des compteurs pour chaque colonne qui mettait à jour chaque opération.

Finies les fastidieuses et longues colonnes d’additions. Terminés les longs soirs et les lourdes nuits de « pointages » de chiffres pour en découvrir la mauvaise retranscription dans les milliers d’opérations d’une grosse société. La « machine comptable » infaillible se chargeait de tout, et pourtant…

Pourtant, voilà l’aventure qui nous arriva. Comme chaque année, nous n’avions plus que quelques jours pour clôturer les comptes avant le contrôle éventuel du commissaire.

Contrairement à toute attente, le total de la récapitulation des mouvements du débit ne correspondait pas à celui des crédits.

Le laboratoire se développant assez rapidement, nous avions reçu l’apport d’une secrétaire et d’un aide-mécanographe, libérant ainsi celui dont j’appréciais tant le dévouement discret.

L’employé qui maintenant opérait sur la machine comptable était également un transfuge que Petrofina nous avait imposé, environ une année auparavant.

La tâche de ce «mécanographe » consistait à recopier les opérations que le « comptable » lui avait transmis sur un « manifold » dont il gardait une copie. Son travail de « copiste » était donc très simple et consistait à recopier chaque écriture sur la fiche qu’il sortait d’un bac contenant tous les comptes du bilan. Périodiquement, la transcription des soldes de tous ces comptes et leur addition permettait la confection d’une situation bilantaire. (Voir au chapitre 26 « Les gros sous » un exposé très complet de la technique comptable)

Un jour, le malheureux s’arrachant les cheveux et ne sachant plus à quels saints se vouer devant l’inexactitude de sa balance des comptes, nous avait appelés pour l’aider à en sortir.

Pour nous, comme il s’agissait d’une erreur de mouvement et que ceux-ci ne pouvaient qu’être corrects puisque reproduits par décalque, nous n’étions pas trop inquiets et assez sur de nous, aussi nous négligeâmes l’affaire jusqu’à ce qu’elle devint urgente.

Mais alors, mystère, impossible de déceler l’erreur ! Et le réviseur qui s’annonçait pour le surlendemain !

On imagine notre angoisse pendant les heures qui suivirent…

Bernique pour nous : nos investigations les plus fouillées et les plus astucieuses n’aboutissaient à rien…

Il était deux heures du matin… Le contrôle était prévu pour dix heures…

Désespérés, nous redoutions la confrontation que nous allions avoir avec le réviseur qui est obligatoirement un indépendant légal avec devoir de contrôle des comptes…

Il devrait renoncer à sa mission et rentrer au Conseil d’Administration un rapport de carence, voire d’incompétence me concernant.

Découragés, hagards par manque de sommeil, nous rentrâmes chez nous comme des automates épuisés dont le ressort est à bout de course.

Ce qui se passa ensuite restera toujours pour moi une preuve évidente de l’existence du subconscient qu’il serait intéressant de pouvoir contrôler pour s’en servir : dans une décision, il est aussi utile de tenir compte du flair et de l’instinct que de s’en tenir à la seule rigueur de la raison.

Hébété, comme un zombie, je m’écroulai dans le lit, mon épouse qui se tenait au courant heure par heure, me serrant dans ses bras pour me réconforter.

Ai-je dormi ? Etait-ce un état second ? Je ne sais trop ! Mais voilà l’histoire étonnante qui m’est arrivée dans un cauchemar que je vais m’efforcer de reconstituer. Il m’a tellement interpellé qu’il est resté incrusté dans mes souvenirs avec les détails abracadabrantesques propres à tous rêves.

Je suis entré dans un monde vert-eau presque transparent… avec pénétration dans une matière enveloppante qui me réduisit à l’état d’un élément subtil, sorte d’ectoplasme qui se mit à voyager dans un univers de comptes couchés les uns sur les autres dans des grands creux.

Un courant léger, à peine perceptible, les faisait onduler comme pour leur donner vie. Mon « ectoplasme » s’étant glissé dans leur onde et se faufilant entre les comptes, finit par en choisir un, auquel il se confondit.

Et puis, ce fut le trou noir et comme un gargouillement d’égout qui se vide. Le monde noir se mua lentement en bleu-eau presque transparent…

 «L'ectoplasme » reprit sa lente « ondulade » pour encore retrouver ce compte sur lequel les nombres s’alignaient peureusement comme effrayés par le dernier qui sous une ligne se prétendait leur total.

t puis, je retrouvai, angoissé, le même et obsédant trou noir avec ce borborygme typique d’un liquide qui se force un passage.

Le trou noir se mua lentement en rouge feu violent qui me dévorait les yeux tandis que le prétentieux total, celui qui plastronnait couché sous une ligne, ricanait sataniquement en me traitant d’imbécile.

Puis soudain, du trou noir sortit, comme un diable d’une boîte, Diaphane-prof qui m’invitait à le suivre. Nous ondulâmes tous deux à travers les comptes jusqu’à celui dont un des totaux m’avait insulté.

Les montants du compte étaient en pleine révolution, ils ne voulaient plus de l’arrogant total qui sous sa ligne ne cessait de les scandaliser de ses propos malveillants.

- C’est un intrus, criait Diaphane-prof, très excité.

- Dehors, hurlaient tous les autres.

Sentant que l’affaire allait mal tourner, je tentai de calmer le jeu.

- Mais pourquoi ne voulez-vous pas de lui, nous allons demander au compteur de vérifier s’il est bien votre total.

- Dehors, c’est un intrus, reprenaient en cœur tous les montants de la colonne.

Le compteur que j’avais consulté me confirma que le total soupçonné de faux correspondait bien à la somme de tous les chiffres. Ma plaidoirie en faveur du malheureux contesté ne servit à rien.

On ne m’écouta pas, pas plus que Diaphane-prof qui s’était rangé de mon côté ; aussi fûmes-nous rejetés du compte en pleine révolution. Nous sombrâmes tous deux dans un trou noir sans fond…

Je m’en suis bien sûr sorti en me réveillant, mon épouse, à mes côtés, effrayée de l’état d’excitation dans lequel je me trouvais.

- Il faut que j’aille au bureau, vérifier un compte qui m’a tourmenté toute la nuit.

Nous nous précipitâmes, en pleine nuit, réveiller le concierge qui nous ouvrit, assez ahuri.

Fébrilement, je sortis le compte et le reconnus aussitôt, comme s’il n’y avait plus que lui, alors qu’il n’était utilisé qu’occasionnellement.

Mais, atroce déception, tout était juste, de même la feuille de journal qui en était le duplicata par décalque de chaque ligne…

La tête entre les mains, mes yeux ne quittaient plus les documents qui flamboyaient devant moi, allant du compte au journal qui en était pourtant la copie rigoureusement exacte. Comment était-il possible que les mêmes chiffres ne donnassent finalement pas le même résultat ?

Et puis, je me sentis comme attiré par un montant qui semblait me narguer vicieusement, perdu dans la grande feuille de papier calque, bondée de chiffres noirs et gras, avec une arrogance de défi dans sa duplicité de chiffre truqué dans sa reproduction carbonée.

Je le comparai avec celui dont il devait être l’exacte reproduction : les deux montants étaient différents. Quelle adresse avait-il fallu à notre employé pour reproduire (mal, malheureusement pour lui et pour nous) par transparence sur le calque cette donnée ?

Comme Archimède, je criai « eurêka », j’ai trouvé… ! J’ai trouvé… !

Je m’interroge toujours sur cet événement que je n’arrive pas à expliquer, cette perception subtile qui dépasse notre entendement mais qui s’appelle aussi intuition. Toujours est-il que nous étions sauvés.

Comment cependant un tripotage pareil avait-il été possible ? Comment un honnête garçon, au demeurant pas très dégourdi, était-il parvenu à truquer d’une manière aussi habile, digne du meilleur faussaire, un système aussi performant ?

Un drame humain était à la base de tout ça et je m’en voudrai longtemps de n’avoir rien perçu.

Notre pauvre mécanographe, transfuge de Petrofina, nous avait été envoyé pour commencer une carrière comptable. Cependant, il se trompait facilement, ce qui agaçait son chef, mon dévoué collaborateur qui, peu patient et assez autoritaire, le terrorisait de ses colères.

Pour s’éviter des confrontations pénibles, il était passé maître en rectifications truquées, indécelables.

En avait-il dû passer des heures et peut-être des jours de patience pour mettre au point une technique destinée à recommencer des comptes erronés ou cochonnés sans qu’on ne s’aperçoive de la manœuvre !

C’était bien entendu sans conséquences tant que ses corrections étaient rigoureusement exactes et qu’aucune erreur n’avait altéré la reproduction des chiffres.

Malheureusement pour lui et pour nous, ce ne fut pas le cas cette fois-là et vous en connaissez la suite.

Pris de remords de n’avoir pas perçu ce drame humain, je parvins à convaincre mon irascible collègue d’indulgence.

 

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