Kyoto, Japon mystique - le sens du religieux au Japon - rites et intériorité animistes et bouddhistes

{9} Après le « pèlerinage » à un des deux chancres ouverts de de l’inconscience humaine dont il est impératif de tirer des leçons, nous nous efforcerons de pénétrer en profondeur la culture nippone pour mieux nous assimiler à notre belle-fille japonaise, ses proches et nos futurs petits-enfants.

 

Kyôto, anciennement Heian-Kyô (traduction : capitale de paix et tranquillité), ville historique-musée, haut-lieu du bouddhisme nous marquera tous de son empreinte de particulière grandeur qu’un passé de plus de mille ans (794 à 1868) de piété et ferveur bouddhique a gravée dans la matière de ses temples et statues, sous l’autorité éclairée mais absolue de l’empereur, divinité consacrée par le shintoïsme.

 

Cette dualité de croyance n’est pas facile à saisir par nos civilisations chrétiennes, cependant, il faut essayer de se pénétrer de la théologie asiatique et surtout japonaise.

 

Le Dieu unique de la Bible et du Coran à l’origine de tout, à la base de nos civilisations occidentales, provient d’une conception religieuse qui a débuté dans les populations nomades des déserts du nord-est africains, lieux tellement propice à la méditation et à un ascétisme libérateur de la pensée intérieure et profonde.

 

La pensée religieuse japonaise est davantage orientée vers l’élévation personnelle parallèlement à la vénération de forces dont il n’est pas important d’en trouver la raison si ce n’est qu’elles viennent d’un « cosmos déifié » coiffé par un empereur divinisé.

 

On comprend mieux alors la complémentarité de deux philosophies au Japon, l’une, le shintoïsme, basée sur les forces naturelles qui sont l’émanation ou le fruit de puissances inconnues et l’autre, lebouddhisme où la vénération et le culte de Bouddha, l’ex-richissime prince Siddhârta Gautama devenu mendiant à 29 ans qui a découvert le nirvana ou la vérité et le bonheur suprême … : ses adeptes le considérèrent alors comme le guide inspiré des hommes.

 

Dans ce berceau de la culture religieuse nippone que fut Kyoto, nous nous laisserons envahir par un intense désir de la pénétrer en profondeur, si faire se peut, afin d’en saisir au maximum les tenants et aboutissants.

 

{10} D’abord le château Nijō, construit un peu après 1600, par leshogun Tokugawa, avec son entrée galbée à la chinoise nous surprit par la munificence de ses décorations vieil or.

 

Je me laissai envahir par un sentiment étrange et contradictoire, à la fois de refus d’une civilisation post-féodale du culte des potentats, comme je le fus, autrefois, à Versailles pour les Bourbons, mais aussi d’admiration respectueuse pour le travail génial des artisans et ouvriers qui l’ont réalisé dans une ferveur religieuse, qu’on ne peut s’empêcher de ressentir au moindre des détails architecturaux.

 

Cette première entrée en matière dans ce monde nippon étrange, mystérieux, d’un modernisme exacerbé cependant toujours dominé par des croyances et des rites desquels nous, occidentaux chrétiens, ne parvenons pas à saisir la cohérence, la subtilité et plus encore la grandeur, fut pour moi l’objet d’une grande interpellation dans la construction de ma pensée métaphysique.

 

Envahi comme je l’ai été par le mysticisme étrange du mariage animiste de mon fils dans sa simplicité fondamentale d’appel aux forces naturelles, je ne pouvais qu’être interpellé par son complément en ferveur religieuse des bouddhistes qui sourdait de chaque pierre taillée en autel, de chaque boiserie sculptée ornée d’or ou de verni rougeâtre, de chaque Bouddha grandiose ou discret, et surtout de chaque arbre, arbrisseau ou buisson taillé pieusement comme un rite de prière.

 

{11} C’est dans cet esprit de ferveur que je pénétrai avec mes compagnons de voyage dans ce que la religiosité peut offrir de plus raffiné, de plus fondamental dans sa pure simplicité et qui est véhiculé par la pensée zen, le temple Ryoanji et son jardin de gravier blanc.

 

C’est en pèlerin que j’entrai dans cet endroit au bras de mon épouse. Une communion de pensée nous unissait. D’instinct, nous avons fait le vide intellectuel de nos cerveaux, pour ne laisser affleurer que la félicité animale des premiers âges, celle de corps détendus que le soleil couchant caresse de rayons tièdes.

 

Cette discipline de ressourcement est fondamentale dans la culture zen ; nous ne sommes probablement pas arrivés à faire ce vide de toute pensée, tellement chez nous le mécanisme cérébral de la distraction est devenu automatique et spontané, utilisant les espaces inoccupés.

 

Les membres de l’ordre soto, à genoux sur des « tatamis » de paille tressée, pratiquent cette méditation dite « zazen »pendant près d’une heure, trois ou quatre fois par jour.

 

C’est certes à mettre en parallèle avec la démarche de nos moines contemplatifs chantant les psaumes dans leurs cloîtres. Arrivent-ils cependant à cet état d’abstraction totale de la pensée ?

 

Le temple Ryoan-ji, dans sa simplicité monacale et la pureté de ses lignes dans un environnement de verdure dont la moindre branchette et la moindre pousse sont des œuvres humaines que des milliers de doigts ont façonnées en prières, restera avec le mariage animiste de notre fils un des points forts de notre « pèlerinage ».

 

Nous nous sommes promenés longuement, silencieusement dans des sentiers que respectaient les visiteurs du moment, aussi attentifs que nous à ne pas rompre l’envoûtement.

 

Notre lente promenade méditative nous amena tout naturellement devant le jardin de gravier de pierre du monastère dont l’origine remonte au quinzième siècle, à l’initiative du seigneur Hosokawa Katsumoto.

 

Il s’agit d’une grande surface rectangulaire de gravier blanc, ratissée religieusement par des moines, sur lequel sont dispersés trois groupes de quinze rochers moussus. Ils sont placés là en repos du regard qui s’est saoulé de l’immensité blanche du gravier….

 

Nous nous sommes assis sur le promenoir en planches noircies pour nous laisser envahir d’une montée ineffable de calme et de détente. J’y ai retrouvé quelques moments de méditation qui avaient marqué ma jeunesse de croyant pieux, je ne pense cependant pas que j’aie atteint le mysticisme cérébral véhiculé par la pensée zen….loin de là…. pour sûr…

 

Du fond des âges

Repus dans leur caverne,

Les premiers rêveurs ont goûté

La grandeur du silence,

La paix de l’ombre,

Et la joie du repos.

 

Les dieux de la pensée

Ont offert

Aux moines des temples

Et ceux des cloîtres,

L’offertoire intérieur

De l’oblation du silence.

 

 

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