L'Inde (Un équipier de Frères des Hommes et son épouse indienne)

Un enfant au bord du Gange,

C'est un joyau dans la fange.


Un enfant en rue à Delhi,

C'est un oiseau tombé du nid.


Un enfant dans les grands yeux noirs

De sa mère indienne,

C'est une perle dans le soir,

Les fleurs qui reviennent.


Un enfant, dans le temple des dieux,

Est la prière qui monte aux cieux.

 

{3} Le 25 février 1983, un mois plus tard, notre rencontre aborda une Inde troublante et déconcertante. Un ancien équipier de Frères des Hommes, qui avait œuvré là-bas de longues années, y avait épousé une gentille Indienne, Mathilda, qui nous conquit d'emblée.

Ils habitaient à quelques rues de chez nous : les épouses et les enfants ne tardèrent pas à se fréquenter. C'était pour nos rencontres, un relais idéal à nos amis coréens.

L'ambassade nous fournira un très beau film qui permit à l'assistance de s'émerveiller de sites enchanteurs, mais aussi de l'insolente richesse des temples et palais de maharadjah ; aussi, le film suivant, réalisé par Frères des Hommes, nous ramena-t-il à une réalité plus dure, celle d'un monde rural très pauvre, mal développé et tirant de son environnement à peine de quoi subsister.

Depuis, j'ai découvert (maintenant que les moyens audiovisuels - Internet et chaînes spécialisées en voyages et histoire - sont une fenêtre ouverte sur le monde permettant la vision de reportages d'une vérité dure et crue - ) l'étonnant pouvoir d'adaptation de la population citadine, grouillante dans son monde « d'asticot », qui survit de presque rien dans un engluement de ville intolérable pour nous ; à tel point que certains touristes n'en supporteront pas la promiscuité dérangeante, atteints qu'ils seront d'un mal grave, appelé syndrome du voyageur, à soigner en clinique avec rapatriement d'urgence.

Un de ces films m'a révulsé à en être malade alors que j'étais confortablement installé dans mon fauteuil. Avec le cameraman, on subissait le fourmillement intense des rues, misérable microbe dans l'angoisse égocentrique de la multitude des autres. C'est réduisant ... humiliant ... frustrant ... mais surtout terrifiant ... Même réfugié dans un véhicule, on étouffe, englué dans une masse qui s'écoule par spasme.

Pourtant, mon écran ne me communiquait ni la touffeur moite et fétide de l'air, ni l'ampleur du bruit et en tout cas m'évitait l'anxiété du claustrophobe que je suis.

Vision surréaliste aussi que ce Gange, charriant dans son eau boueuse toute la misère animale (nous y compris) d'un monde surpeuplé d'êtres vivants, dans une promiscuité où se côtoient riches et pauvres pour des ablutions sacrées, alors que brûlent sur les berges les restes des corps qu'on vient d'amener en grande pompe pour un autodafé rituel.

L'Inde, étonnant conglomérat de plus d'un milliard cent cinquante millions en 2009 d'êtres humains, regroupés en castes des plus riches et puissantes aux plus misérables,... jusqu'aux parias, ... ceux qui n'ont pas le droit, eux, d'être « un humain »,... ceux qu'on désigne du vocable révoltant d'« intouchables », ... qu'on écrabouille sans souci de leur sort ... impurs par hérédité et pour toujours dans l'indifférence générale des autres.

Bien que la République de l'Inde l'ait aboli, en 1947, sous la pression du Mahatma Gandhi et du pandit Nehru, cette discrimination reste toujours effective dans les faits et les mœurs.

Au sommet de cette pyramide sociale déconcertante se trouvent les brahmanes, prêtres détenteurs des textes fondamentaux, sur lesquelles aucune puissance terrestre n'a autorité. Entre ces « élus » privilégiés et les parias exclus, il y a toute la gamme des autres, de toutes conditions depuis les plus misérables jusqu'aux plus riches - les maharadjahs et les industriels de l'inde moderne - comme dans toutes les sociétés du monde.

Datant de près de trois millénaires avant notre ère, l'Inde fut peut-être la première grande civilisation qui s'inscrira en tant que telle dans l'histoire, sa caractéristique principale étant son appartenance religieuse brahmanique qui au fil des temps s'incrustera dans le tissu profond de la mentalité indienne faite de l'esprit des castes et la philosophie de la prédestination.

Aucun pouvoir ni personnalités politiques de grand charisme n'arriveront à renverser cette tendance, même au prix de leur vie, tel le Mahatma Gandhi, père de l'indépendance (assassiné en 1948), ainsi que le Pandhit Nehru, premier ministre, sur proposition de Gandhi pendant 17 ans (de 1947 jusqu'à son assassinat en 1964), intellectuel agnostique qui mena le pays avec doigté et intelligence en politique respecté et écouté, reconnu dans le monde entier, de même que sa fille Indira Gandhi (du nom de son époux, un fidèle du Mahatma dont l'identité de nom est fortuite) qui sera une première-ministre démocratique soutenue par les plus misérables, mais aussi combattue par les plus riches et les religieux (assassinée en 1984 par un fanatique) et enfin, Rajij, son fils qui lui succédera jusqu'en 1989, assassiné lui aussi en 1991, lors d'élections qui devaient lui faire retrouver un poste qu'il avait perdu bien que n'en ayant pas démérité.

Avec beaucoup de doigté et de finesse, notre conférencier s'ingéniera à n'aborder ces questions qu'avec grande diplomatie, mettant surtout l'accent sur le charisme des différents dirigeants qui se sacrifièrent depuis cinquante ans pour faire de l'Inde une grande nation libre, s'efforçant surtout de nous sensibiliser à cette culture indienne faite de philosophie profonde et de pensée intelligente, respectable malgré l'injustice des castes.

Mathilda, son épouse indienne, était attendrissante, féerique tant elle semblait sortir d'un livre d'images, princesse d'un monde coloré de maharadjahs enturbannés avec de gros rubis et saphirs aux doigts. Sa grâce racée faisait supposer qu'elle ne pouvait provenir que d'un monde de seigneurs ; elle n'était pourtant que la cendrillon des régions pauvres qui n'avait jamais connu de palais.

Un jour, elle nous fit une demande bouleversante, révélatrice d'une logique difficile à comprendre pour des occidentaux engoncés dans leurs préjugés et leur conception étriquée de la psychologie familiale.

Nous lui avions fait part du désir d'adopter un enfant que formulait une célibataire de notre entourage professionnel. Spontanément, avec une logique qui n'est pas la nôtre, Mathilda nous proposa un enfant de sa sœur qui comme tous ceux de sa famille vivaient très misérablement mais avec la grande dignité des vrais démunis.

Interloqués et surpris, nous avons reculé ainsi que notre amie devant l'incongruité d'une telle situation à nos yeux étroits d'occidentaux.

Cette jeune collègue adoptera quelques années plus tard un petit sénégalais orphelin, adolescent maintenant fort heureux. Avec le recul, on pourrait imaginer les choses autrement et penser à l'opportunité qui aurait pu se présenter pour elle d'une ouverture sur un monde de grande profondeur malgré les contraintes de la misère, avec l'avantage de l'approche d'une société tellement intéressante et d'une culture déconcertante.

Cette conception de la société et de ses valeurs affectives ou morales par d'autres civilisations nous interpellera durement comme nous le serons par ces autres géants de l'Asie, le Japon, quand nous nous y rendrons plus tard pour le mariage de notre fils et la Chine que nos amis Tang nous présenteront quelques temps après.

Par la suite, nos autres amis du quartier « venus d'ailleurs » nous feront découvrir leur pays. C'est autour d'une bonne table ou d'une boisson conviviale, chez eux ou chez nous, que nous échangerons des valeurs, enrichies de confidences et considérations suscitées par ces rencontres.

Autrement qu'un voyage d'agrément touristique « dirigé » par des professionnels ne livrant qu'une vision édulcorée ou fausse de sites sélectionnés en spectacle, ce sera l'occasion pour notre public de percevoir la sensibilité profonde de nos nouveaux « amis » qui leur parleront avec leur cœur et leurs tripes de leur région ou de leur pays.

Quel plaisir pour nous de voir les yeux de l'assistance s'allumer à l'écoute de nos conférenciers improvisés qui évoquaient leurs terres lointaines, le charme de leur rue ou de leur village, de leurs champs de riz ou de blé, la beauté et le mystère des temples et des dieux, les ciels chauds, lourds ou d'acier bleu, leurs hommes et leurs femmes inclinés dans le soleil couchant.

C'était cette ferveur-là que ces « somptueux ambassadeurs » nous transmettaient quand nous préparions les réunions et c'était cette « religion-là » que nous avions l'ambition de communiquer à ceux qui participaient à nos soirées.

Aussi ce sera dans cette atmosphère particulièrement fervente et amicale que nous clôturerons la soirée en servant un thé indien « chaï » accompagné d'une sorte de biscuit appelé « Tchata ».

 

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LIENS : (Cliquer dessus)

http://fr.wikipedia.org/wiki/Inde#cite_note-0

http://www.inde-en-ligne.com/