La canonisation de Nicolas de Flue - Premier saint suisse.

{11} Pendant notre séjour à Rome, nous eûmes la grande chance d'assister à un événement intéressant, haut en couleur et très spectaculaire : la canonisation de Nicolas de Flue, premier saint suisse canonisé.

George avait déniché un employé du Vatican, scout comme nous, qui nous procura des places de choix pour assister à l'événement. Ce fut donc dans une ambiance très helvétique que nous nous rendîmes à la place Saint Pierre, toute la Suisse chrétienne s'y étant donné rendez-vous.

A l'intérieur du grandiose édifice coiffé de son prestigieux dôme, produit du génie conjugué de Bramante et Michel-Ange, nous fûmes conduits par des gardes suisses aux places privilégiées dont nous bénéficiions.

Impossible de décrire cette ambiance très particulière : un important et long murmure entrecoupé du bruit des bottes de la garde noble (service assuré gracieusement aux grandes occasions par la noblesse de Rome, apparat abandonné depuis Paul VI) somptueux dans leurs beaux uniformes.

Soudain ce fut, grandissant au loin, venant de la place Saint Pierre, une longue et lente mélopée qui montait par vague, ovation lancinante qui semblait ne pas vouloir finir, envahissant dans un tumulte incroyable et incongru l'immense vaisseau de la basilique dont la perfection de l'acoustique magnifiait l'ampleur.

Formule incantatoire du peuple chrétien de Rome et des pèlerins, le « viva il Papa » ondulait, scandé par une foule proche du délire. On tendait les bras, on brandissait ou lançait en l'air livrets, chapelets ou autres objets de dévotion.

Précédé de grands officiers de la garde noble, superbe et majestueux dans leurs grands uniformes, Eugénio Pacelli, le digne et austère Pie XII, apparut sur la « sedia gestatoria », siège porté sur les épaules de hauts dignitaires qui est, depuis l'antiquité romaine, un honneur réservé à l'autorité suprême. (Cette manifestation d'apparat a été abandonnée par Jean XXIII qui lui a succédé en 1958).

Le cortège s'avança solennellement, remontant toute l'allée centrale jusque sous le dôme pour amener Pie XII, glacial derrière de sévères lunettes, à l'autel surmonté du grandiose baldaquin en bronze du Bernin, réservé aux cérémonies papales.

Pie XII commença alors les cérémonies de la canonisation qui est l'acte par lequel une personne est proclamée officiellement et péremptoirement « sainte », c'est-à-dire arrivée à l'union parfaite avec le Christ.

L'église primitive avait déclaré d'office « saints » - c'est à dire, si on se réfère à sa traduction latine sacré, divin, auguste, vénérable (dans le sens de celui qu'on vénère) - la Vierge Marie, les apôtres et Jean Baptiste.

La jeune Eglise chrétienne de Rome, persécutée, y assimila les martyrs, ceux qui sont morts sous la torture.

Par la suite, les papes et hauts dignitaires de l'Eglise reconnurent cette qualité, avant Jean-Paul II, à un peu moins de trois cents personnes jugées avoir vécu d'une manière exemplaire.

Jean-Paul II, se préoccupant peu de l'inflation du titre, en créa autant, en doublant leur nombre ainsi qu'en « béatifiant » (stade précédant la canonisation) un petit millier d'élus qui devraient après étude de leur dossier les rejoindre dans la communauté officielle des « Saints »

Une bonne définition de la sainteté est celle donnée par Hachette : personne qui, ayant porté à un degré exemplaire la pratique héroïque de toutes les vertus chrétiennes, a été reconnue par l'Eglise, après sa mort, comme digne d'un culte et dont l'officialisation est la canonisation. Personne n'ignore que c'est une importante pierre d'achoppement à la réunion des Eglises.

Nicolas de Flue qui allait, post mortem, bénéficier de cette consécration suprême est né en 1417 et a vécu soixante-dix ans. C'était un diplomate suisse, bourgeois notable, juge et conseiller, père de dix enfants.

A cinquante ans, dégoûté par les mesquineries de la politique, il renonce à toutes ses fonctions, se retire du monde et de sa famille. Après quelques péripéties en Alsace et dans le massif du Melchtal où on le découvre dans un grand état de faiblesse, il s'installe en ermite dans les gorges du Ranft.

Il y vit en ascète, se privant de nourriture et recevant un nombre croissant de pèlerins.

Appelé « Bruder Klaus » par ses contemporains, son influence et son savoir politique seront déterminants à un moment crucial pour l'unité de la Suisse. Il fut déclaré « Père de la Patrie » par ses concitoyens.

Pendant que se déroulait la cérémonie, assez longue, mon esprit se mit à voguer, en pensée, dans ce haut lieu du christianisme.

Ma jeune « philosophie » cherchait ses marques, s'y confrontait en joutes cruelles, opposant une foi transmise aux doutes suscités par une logique naissante qui s'insinuait et s'installait insidieusement. Ces fameux « doutes » que ma mère et mes confesseurs qualifiaient de «manquements à la foi »

Mon débat intérieur devenait douloureux, je me sentais coupable et désorienté. Pie XII, censeur froid et cruel, me fixait derrière ses austères lunettes de fer, tout en brandissant des deux mains l'auréole lumineuse qui est censée entourer la tête des saints dans l'imagerie populaire.

Je me sentais coupable d'être l'homme de peu de foi de l'évangile et indigne du royaume des cieux.

Je me dédoublai pour me rassurer. C'est alors, pour la seconde fois, qu'intervint ce personnage mystérieux qui ne se révélera qu'à la fin de mon existence en même temps que l'équilibre de la sérénité.

C'était une présence que je ne voyais pas, mais dont je devinais la transparence. Mes yeux trouaient un vide en quête d'une image à un point tel qu'ils m'en sortaient de la tête douloureusement. Je lui donnai le nom qui lui convenait : Diaphane.

Ce personnage s'identifia à moi, devint omniprésent au détriment d'un pouvoir absolu qui enchantait mon enfance. Il m'irritait, me contrariait mais il avait toujours raison.

Il me dominait d'une autorité étrange à laquelle je devais me soumettre. Je ne cessai jamais de tenter de le matérialiser et de le représenter mais maître de mes pensées, il m'imposait ses images... Peut-être que c'est ça qu'on appelle « subconscient » !

Aussi, à ma grande confusion, comme à mon grand trouble, Diaphane se manifesta sous les traits austères et majestueux du Moïse de Michel-Ange avec sur le front deux faisceaux de lumière et dans les mains les tables de la loi, comme pour me rappeler mes devoirs de croyant. Impressionné et repentant, je m'efforçai de suivre la cérémonie avec dévotion.

Au plus haut de Saint-Pierre
Les trompettes ont sonné
Le grand chant des mystères
De préceptes donnés.

Ce vaisseau des martyrs,
Des apôtres et des saints
S'abîmera en vain
En mer des souvenirs.

Sur Moïse, protecteur de l'arche,
Guide éclairé de son peuple en marche,
Se sont penchées les ailes blanches
Des vierges du ciel que sont les anges.

Mon âme est sous le fer
De tes si dures lois
Dont mon cœur n'a que faire
Tant il est en émoi.

Tous les âges ont transmis
Ces premières croyances
A tous les cœurs soumis
En crainte des offenses.

 

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