Anges de la souffrance

 

Si je me suis étendu aussi longuement et d’une manière aussi détaillée sur cette période difficile de ma vie, c’est que dans ce sous-chapitre consacré à la souffrance, je tenais à compléter ma réflexion de certains éléments qui me sont venus à l’esprit à la suite de mon expérience.

 

{8} D’abord, en priorité, je tiens à magnifier le rôle de l’infirmière et de la femme dans ces moments de détresse et de solitude qui caractérisent ces périodes de torture physique.

 

Leur sourire est lumineux comme une étoile brillante qui perce des nuits obscurcies de nuages noirs et lourds. Vous la cueillerez au vol, cette expression du cœur, comme un oiseau furtif, quand il apparaîtra sur leurs lèvres ; vous la garderez au plus profond de vous-même, afin d’y puiser à son souvenir un peu de courage et de réconfort quand ça n’ira plus.

 

On s’accroche aussi à leurs beaux yeux doux quand ils passent et prennent pitié : on se plonge alors dans l’immensité infinie d’un regard de tendresse. On y aperçoit un peu de ciel bleu. On s’y abreuve d’espoir, l’espoir que ça va finir.

 

Mais surtout, il y a ces mains, ces si belles mains de femme, faites pour la caresse à l’enfant malheureux dans sa nuit de cauchemar,.. . faites pour rafraîchir un front brûlant,… faites pour trouver dans votre couche les plis qui font mal,… faites pour donner,… faites pour aimer… ces mains de femmes que Dieu, pour se faire pardonner, a envoyé à ceux qui souffrent pour adoucir leurs souffrances…

 

HYMNE AUX ANGES DE LA TERRE.

 

Vous avez dans les yeux

Des étincelles d’or

Qui tombent comme un baume

Sur les plaies des corps.

 

Vous avez dans les yeux

Des rires d’enfant clair

Qui cascadent en nos âmes

Déchirées et amères.

 

Vous avez dans les yeux

Des étoiles, des brillants

Qui sourient dans le ciel

Pour calmer nos tourments.

 

Vous avez les mains douces

Des mamans du cœur

Qui caressent la douleur,

Et apaisent les plaies.

 

Vous avez les mains chaudes

De l’amour .

Vous avez les mains tendres

De la caresse.

Vous avez les mains fines

De la tendresse.

 

Vous avez des mains de sœurs

Qui effleurent nos fronts brûlants

Vous avez des mains de fleurs

Comme un bouquet

De diamants.

 

 

{9} Comme je l’ai déjà mentionné par ailleurs, la souffrance physique fait partie d’un mécanisme de défense des organismes supérieurs (les êtres à sang chaud) qui leur permet de protéger leur intégrité physique. On peut supposer que les autres n’en sont pas ou peu dotés.

 

Avec l’évolution de la pensée chez les humains, cette réaction s’est intellectualisée en ce sens qu’elle préoccupe notre réflexion en la portant sur ses origines, ses raisons s’il y en a et sur la manière de s’en accommoder ou de s’en préserver.

 

De tout temps, et plus encore maintenant, des hommes« éclairés » s’efforcent de trouver remèdes et solutions : ceux des religions d’abord qui en feront leurs « choux gras », les médecins et les guérisseurs qui s’attaqueront aux causes avec plus ou moins de succès.

 

Dans un prochain chapitre, j’aborderai avec beaucoup de prudencele domaine délicat de l’accident cérébral, avec son cortége de souffrance psychique et de désarroi mental qu’il entraîne, ayant eu le désagrément de le subir en fin de carrière.

 

Tout au long des dix semaines que durèrent le « calvaire » que je viens de relater, je m’efforçai inlassablement de dominer, de maîtriser une réaction physique qu’une simple piqûre peut endormir, à l’instar des « fakirs » dont c’est le métier.

 

Si je n'y parvins jamais, ce sera vraisemblablement à cause d’un état général déficient. Je reste cependant persuadé que l'on doit est capable d’y arriver.

 

Depuis, je m’interrogerai souvent sur ce phénomène qui conditionne notre bonheur avec lequel il est difficilement compatible.

 

On dit que les saints en font leur félicité… mais ils ne feront jamais partie du commun des mortels… comme le disait si bien mon prof de religion et puis leurs « fidèles » n’en ont-ils pas rajouté !

 

Comment concilier bonheur et souffrance quand la torture physique est telle qu’elle encombre le cerveau de son envahissante présence ?

 

J’ose à peine évoquer ici le calvaire des martyrs en « phase terminale » comme on dit, que j’ai décrits avec angoisse un peu plus avant. Ils n’ont plus aucun droit à la moindre parcelle de bonheur et leur courage ne peut que nous inspirer respect et admiration.

 

Il reste alors le long cortège de ceux qu’un mal permanentsans danger pour leur intégrité physique, agresse douloureusement. Je pense à tous ceux qui souffrent de douleurs de tous genres : migraineuses, rhumatismales, arthritiques, torturant les membres, les mains, les pieds, le cou, clients des rebouteux, stations thermales, acupuncteurs et autres.  Je songe plus particulièrement à une femme sublime de courage, tordue, appuyée sur une béquille, se traînant de sa voiture à son ménage, s'occupant de ses nombreux petits-enfants, de leurs travaux scolaires (il y a des orphelins de mère), toujours disponible sans se plaindre, héroïne inconnue.

 

Leur bonheur est difficile : ce sont des mendiants de bien-être qui se contentent d’un peu de répit dont ils se prélassent humblement, sans rien demander de plus.

 

Avouons que nous n’osons presque plus continuer notre parcours qui aboutit aux autres, dont je fus, ceux qui connaîtront la convalescence et la guérison, tellement cette situation paraît insignifiante en regard de la leur : momentanée, elle est éclairée par l’espoir de jours meilleurs, souvent enrichis d’un mode de vie plus sain.

 

En guise de conclusion, je me permets un certains nombres de réflexions qui me viennent à l’esprit.

 

L’intolérance mentale à la souffrance est un phénomène provoqué par la vie facile et le confort dont nous « les civilisés » bénéficions, les autres de par le monde vivent dans des conditions que nous ne supporterions jamais : il serait intéressant d’arriver à maîtriser, canaliser et dominer cette réaction en essayant de l’observer de l’extérieur pour en revenir à une saine notion d’un mécanisme qui peut être totalement psychique.

 

Cette distanciation qui demande un peu d’entraînement permettrait une décontraction psychique et physique autorisant une approche plus sereine de l’événement, même s’il y a douleur physique.

 

La pharmacopée actuelle de plus en plus performante propose des substances dont il faut se méfier des effets pernicieux ou de l’accoutumance. Il serait sage de ne les utiliser que d’une manière temporaire et complémentaire à d’autres actions.

 

Le bonheur malgré un état de souffrance tolérable et maîtrisé peut se concevoir chez des êtres forts, doués d’une volonté consciente d’y parvenir. Il serait heureux que nos maîtres intègrent dans leur enseignement des leçons sur la manière d’affronter la douleur et de la supporter sans adjuvants artificiels.

 

Il serait intéressant que dès le plus jeune âge on enseigne dans le cours de science les mécanismes nerveux qui créent ce sentiment d’inconfort et les différentes manières de les contrôler naturellement. Cette étude du phénomène permettrait d’en maîtriser les manifestations avec décontraction en l’analysant.

 

La souffrance physique est de plusieurs ordres : locale ou générale, intermittente ou continue. Quoi qu’il en soit, il faut la subir « animalement » pour la supporter et la tolérer. Y arriver est déjà tout un programme !

 

En fin de compte que sera-t-elle à côté de celle des animaux que nous avons l’outrecuidance d’appeler nos amis et qui la subissent héroïquement presque sans sourciller :

 

Le bourricot du Maghreb, aux pattes frêles et tremblantes croulant sous des charges impossibles, son maître, sans pitié, trônant par dessus et le frappant sans relâche …

 

Le cheval aux naseaux écartés, ouverts comme des tuyères, cravaché à l’extrême, éperonné sans pitié, les muscles saillant tels des viscères d’animaux éventrés,… à la limite de l’asphyxie (ne dit-on pas : crever sa monture…)

 

La poule en batterie, pattes ankylosées, condamnée journellement à sortir de son cloaque douloureux, distendu à se rompre, le gros œuf de notre petit déjeuner. (plus il est gros, plus il rapporte…)

 

Et la vache, debout, museau tendu par la courroie, le ventre ouvert à vif sous le couteau de la césarienne pour étaler dans nos assiettes le steak géant du « cul de poulain » qu’on vient de lui arracher de ses tripes sanguinolentes….

 

Et tous ces martyrs de notre santé, de notre esthétique et de notre confort, croupissant dans les laboratoires,… déformés, malades, agonisant, monstrueux mutants, déchets de vie…

 

Et enfin tous les animaux sauvages que la nature et les hommes torturent dans l’inconscience de leur sort ou l’indifférence à leur calvaire…

 

Vous, ceux que Saint François appelait nos frères, qui nous regardez avec les grands yeux tristes de l’incompréhension en gémissant le long spasme de l’infinie douleur…hurlez au ciel avec nous votre révolte et votre refus de la subir.

 

Quant à la mort, cette fin de vie qui nous attend comme le chante si bien Jacques Brel, ne devons-nous pas également nous éduquer à la subir sans angoisse, sans effroi, avec maîtrise, dans la décontraction totale de l’animal qui l’endure sans savoir…quoi qu’en disent par anthropomorphisme bon nombre de gens bien intentionnés ?

 

Je réserve pour la fin de mon bouquin, maintenant que les jours et les années se comptent pour moi, mes réflexions détendues sur le sujet en invitant mon patient lecteur à partager avec moi le sentiment de sage plénitude et de profond bonheur que j’ai l’ambition de lui communiquer en rédigeant ces pages.

 

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