La triste histoire de Chlorophylle (fantaisie poétique).

{14.3} C'est ainsi que j'ai été le poète de la merveilleuse histoire d'un enfant vert qui s'appelait Chlorophylle et qui cherchait la mer pour trouver du sable et construire son « château en Espagne ».

Il était allé trouver le grand oiseau du soir assis sur un rocher bleu, qui se curait les ongles en chantant une comptine :

 

L'oiseau noir

Faut pas voir


L'oiseau bleu

Est au feu


L'oiseau vert

Est en enfer

L'oiseau jaune

Est un clown


Quant au rouge

Faut qu'y bouge.

 

Et chaque fois, l'oiseau changeait de rocher. Il regarda l'enfant de ses yeux aux longs cils, collés au rimmel :

- Tu cherches la mer, garçon ?

- C'est pour mon château.

- Il faut du sable de plage pour ça, garçon.

- Je veux du sable de plage, grand oiseau.

- Seul le serpent des vagues sait où sont les plages, garçon. Va trouver le poète, il pourra t'aider.

Et c'est ainsi que l'enfant vert alla interroger le poète qui entretenait le jardin de l'imaginaire et savait tout sur le serpent des vagues.

- Gentil poète, toi qui connais si bien le jardin de l'imaginaire, dis-moi tout sur le serpent des vagues pour qu'il m'emmène sur les plages de sable fin.

Le faiseur de rêves qui le regardait avec des yeux de ciel bordés de nuages blancs, lui répondit en réchauffant de ses mains le cœur d'une fleur qui semblait bien malade :

- Pour savoir tout sur le serpent des vagues, tu dois d'abord venir m'aider à entretenir le jardin de l'imaginaire.

- Je viens, je viens, dis-moi ce que je dois faire... ?

Le jardinier des songes tendit la fleur flétrie à Chlorophylle qui l'entoura, l'entoura de ses bras verts, si riches en vie, que le cœur de la fleur se réchauffa, se réchauffa jusqu'à ce que ses yeux de fleur s'ouvrirent au ciel dans un parfum de bonheur.

- C'est bien, dit le poète, mais ce n'est pas tout : pour trouver le serpent des vagues, tu devras descendre au fond des mers jusqu'aux fosses abyssales ; là où la lumière n'est plus, pour y cueillir l'algue bleue qui rêve de l'espace sidéral et de ses espoirs d'amour avec de passionnées molécules enfantées par des astres obsédés de vie.

Et le gentil poète, prenant l'enfant par la main, l'entraîna dans son bathyscaphe virtuel au plus profond des mers.

Ils y passèrent de nombreux jours, éclairés de leur seule foi en leur inimaginable histoire à laquelle ils seraient toujours les seuls à croire.

Ils revinrent cependant à la surface avec un peu d'algue bleue qu'ils tenaient tous les deux, précieusement, au creux de leur main.

Le serpent des vagues les y attendait et leur offrant son dos ondulé, les déposa sur une plage de sable fin où l'enfant de la vie construisit son château de sable pendant que le poète ouvrait son grand grimoire pour y raconter ses rêves.

Les vaguelettes titillaient les lèvres du sable qui se retroussaient de plaisir sous les baisers du soleil.

La mer s'étendait longuement comme une chatte endormie et au loin, des restes de jour cajolaient l'horizon.

Aussi le poète se mit-il à chanter la petite vague qui ronronnait au soleil :

 

Petite vague, si petite vague,

Tu mets des perles dans ton chaud soleil

Et des topazes comme sur la bague

Au doigt des fées hantant mon sommeil.


Tu te coules dans le beau sable blanc,

Brillante, toute joyeuse et limpide

Jusqu'aux empreintes des pieds de l'enfant

Qui avait foulé ton doux sol humide.


Tu vas et tu viens, telle la navette

Du tisserand, agile à son métier,

Le ciel bleu des mers en toi se reflète

Qu'on dirait le regard dur de l'acier.


Petites vagues, très petites vagues,

Manteau frissonnant, parure de mer,

Fines acérées plus qu'une dague,

Vous perdez-vous au loin près des enfers ?

 

Sur une belle page de son grimoire, le poète s'appliqua à écrire, en belles rondes des mots, des phrases avec au-dessus un titre : « La crique des paresses ».

Les vers venaient tout seuls comme si c'était le soleil du soir qui les lui avait dictés :

 

Des oiseaux d'or

Se sont levés

Et sur mon corps

Se sont posés.


Quelle est cette longue

Et si tendre chaleur

Qui berce mes torpeurs ?


La pierre est tiède,

Douce enivrée

De chaudes caresses

Lentement affleurées.

La brise s'affine

Sur mon corps alangui

D'une lourde moiteur d'été.


Le vent s'élève

Parmi mes rêves.

Et dans mon âme éthérée

Un chant de lent plaisir

Accompagne mes longs rires.

 

Et puis, au loin, il y eut l'appel d'une cloche qui se mit à onduler dans sa brume de fin du jour.

Comme une plainte du réel, comme le gémissement du quotidien des hommes, la marine fut écrite en balançant un cœur lourd :

 

Dans la brume,

Il y a la plainte d'une cloche

Dans son clocher.

Des voix esseulées montent en cadence

Parmi les vagues enlacées.

Le noyé, lui, s'allonge

Dans la vase,

Parmi les fleurs et les rochers.


Plus lasse, la cloche se tait.

On entend les coquillages

Se gorger d'eau.

Le noyé, lui, s'enroule

Dans son infini de bleu.

Une épave s'enfonce, à le rejoindre

Tandis que la cloche rêve

Un long son long.


La nuit s'encourt à toutes jambes

Le long des grèves,

Abandonnant dans l'eau

Ses bouts d'étoiles pâlies

De lune froide.


La cloche pleure, en silence,

Le noyé, lui, s'étire

Dans un courant d'algues bleuies.


Le soir pense au matin,

Tout en brisant ses lames.

Dans le ciel montent des flammes

En rayures de nuages étirés

Que lèche, au loin, la mer.


Le noyé, lui, s'emplit de soleil

Au sein de ses ombres,

Tandis que la cloche,

Pousse un long soupir d'airain.


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Le poète s'arrêta d'écrire et rangea ses plumes et son vieux grimoire de parchemin jauni. Il regarda longuement l'enfant qui construisait son château.

La mer s'avançait en vagues tentaculaires et finit par lécher les bases du tas de sable : elle l'entoura de ses bras puissants, l'étreignit, l'enveloppa et, noya Chlorophylle et son rêve dans un grand flop d'écume.

 

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