Le cerveau perturbé par un ictus cérébral - Hémianopsie et séquelles cérébrales d'atteintes à la mémoire (confusion entre passé et présent) - Difficultés de localisation dans l'esp

{3} Comme si ce n’était pas suffisant, l’accident cérébral avait atteint une autre région importante du cerveau d’un homme normalement cultivé : celle qui mémorise les événements immédiats ou récents. C’est en quelque sorte la mémoire vive de notre ordinateur-cerveau.

 

C’est terrible et affolant. Heureusement, avec la volonté et l’exercice, ces zones de mémoire se reconstituent assez rapidement, bien qu’imparfaitement. Cependant, devenues complémentaires, elles restent lentes et peu performantes,comme celles du paralysé moteur qui récupère difficilement sa mobilité.

 

Je me trouvai ainsi, au lendemain de cet accident qui a bouleversé ma vie, complètement désemparé, conscient de moi-même, mais isolé comme dans un immense hall de gare à la Delvaux, à l’écho douloureusement sonore.

 

Je regardais les gens, les reconnaissais dans un lointain vague, les écoutais parler un langage que j’entendais mais déchiffrais à peine : juste pour dire oui ou non, ou pour demander à boire ou manger.

 

J’entrai dans un monde absurde, incohérent…, avec des personnages glacés, impersonnels…, toujours Delvaux,… comme ses femmes froides et nues… immobiles…

 

Ces creux dans les tempes

Ces échos dans les yeux

La douleur des sons.


La douleur sous les cils,

Le mal dans les yeux.


Longueur infinie des halls,

Les êtres n’ont plus de chair,

La vie est immobile.


Le bruit énorme

Qu’on n’entend pas

Fait trop mal.


Le vide reste le vide,

L’angoisse craint le vide,

Le ventre aspire le vide,

La gorge rejette le vide,

Le vide appelle

Le vide.

 

Mon cerveau enregistrait mais ne décodait pas. J’essayais de lire,… je voyais les mots, les reconnaissais comme familiers, comme connus, mais ne leur trouvais plus de sens…. Cet hébétement dura quelques jours, je crois… mais sans doute quelques semaines, d’après mon entourage… je ne sais plus… Le temps aussi avait perdu sa valeur…

 

Pourtant je restais conscient de ce que j’étais, de mon identité, de mon passé… Orgueilleux, je refusais la déchéance intellectuelle que mes proches pourtant constataient avec douleur…

 

Ce fut un long calvaire pendant lequel je réalisai l’étendue des dégâts qu’aggravait l’hémianopsie qui perturbait la lecture à un point tel que je n’arrivais plus à déchiffrer le moindre texte.

 

Mon médecin, qui ne savait plus à quel saint se vouer, m’envoya une logopédiste (spécialiste du traitement des difficultés de lecture ou de langage surtout chez les enfants) qui s’efforça de m’aider avec des exercices et des moyens primaires qui m’excédaient et m’humiliaient.

 

Elle abandonna honnêtement, constatant que j’avais trouvé par moi-même des trucs et procédés de fortune pour m’en sortir, ce qui contrariait son intervention.

 

Ô mes amis perdus :

Les livres qui ne parlent plus,

Les pages que je ne vois plus,

Les mots que je n’entends plus,

Les lettres qui font peur.


Le long cortège des lignes,

Ces lignes à bout d’angoisse.

Le long cortège des sons,

Ces sons qui n’ont plus de sens.


Ô mes amis perdus :

Mes livres étrangers,

Aux pages abîmées,

Aux mots engloutis,

Aux lettres délavées.


Un long tunnel noir

A creusé sa galerie

Dans la nuit de ma mémoire

Pour mes mots orphelins

Qui ont perdu leur père.

 

Lentement, patiemment, je reconstruisis mes mécanismes immédiats de perception des choses et de la reconnaissance des signes graphiques qui constituent les éléments d’un texte.

 

Le plus étonnant, c’est que l’écriture ne posa jamais de problèmes, comme si elle s’était dissociée de la lecture. J’écrivais les mots à la dictée correctement, mais sans comprendre leur sens. Il faut croire que la conjugaison des différentes infirmités créa dans mon mécanisme cérébral des phénomènes anarchiques difficilement explicables.

 

Seule donc pouvait me sauver une lente détermination à tout réorganiser, avec lenteur d’abord, sans rien précipiter, découragé parfois mais jamais longtemps, obstiné, rageur,… humilié par le regard des autres … des amis… des miens, … de mes enfants surtout…

 

L’infirmité visuelle me rendait maladroit : je cognais, bousculais tout et tout le monde. Je m’excusais, me confondais en humiliantes explications… Je me fracassais sur des portes à moitié ouvertes que je ne voyais pas… j’en restais quasi assommé, le front saignant, les lunettes tordues…

 

Pour m’aider à mieux explorer cette moitié droite que je ne voyais plus qu’à coups de brusques éclairs d’un furtif mouvement de l’œil dans son orbite, je complétais l’exploration de ce monde extérieur devenu hostile, en m’aidant de la main droite qui se baladait partout, parfois malencontreusement aux risques de réprobations scandalisées.

 

Bien qu’imparfaitement, je domine beaucoup mieux tout ça maintenant. J’ai acquis une grande habileté de manœuvre et j’ai retrouvé une vie normale.

 

Avec l’aide de ma sublime épouse, compagne discrète, héroïque et tenace, je reconstruisis lentement mon univers professionnel. Elle tenait des comptabilités dont j’assurais les bilans et déclarations fiscales.

 

 

Dans notre maison de campagne où nous nous étions réfugiés (et cachés) pendant les grandes vacances de juillet-août, (c’était arrivé en juin) patiemment, elle me soutint, vérifiant mes travaux, les corrigeant sans cesse. Au début, ils se limitaient aux longues et fastidieuses additions. A l’époque, l’informatique comptable n’était pas encore venue les éliminer.

 

C’était infernal, moi qui avais toujours été performant dans cet exercice, je n’arrivais plus à aligner une série de chiffres correctement. Maintenant encore, je suis obligé de me vérifier : seule une grande concentration me permet de reproduire correctement un chiffre. Je ne sais quelle aberration mentale me fait encore lire un chiffre et en inscrire un autre…

 

Instinctivement, je me forçai à ce que j’appelai « le double contrôle » qui consiste d’abord à lire et inscrire le nombre et ensuite de le vérifier dans une seconde lecture-contrôle.

 

L’avènement des programmes informatiques comptables qui apparurent sur le marché peu de temps après, en supprimant les additions, ces abrutissantes et fastidieuses corvées de notre métier, tomba bien à pic pour moi. Tout le monde sait que c’est un des nombreux avantages que cette nouvelle technique apporta comme je le soulignai plus avant.

 

Cet intermède dramatique de rééducation dura trois mois. J’avais retrouvé une partie de mes moyens et avec grande appréhension me lançai, fragile et amoindri, dans la bagarre de la reconquête de mon milieu professionnel.

 

{4} Ce fut cauchemardesque au début. D’abord, je dus dominer ma terreur de conduire un véhicule. La demi-vision me donnait un sentiment angoissant d’insécurité. Cette moitié droite que je n’explorais qu’à coup d’éclairs d’images furtives m’obsédait de l’éventuelle apparition de véhicules prioritaires surgissant impérieusement à ma droite.

 

J’avais pris la sage précaution d’avertir mon assureur qui, assez inconscient d’une infirmité peu courante (si ce n’est chez des individus séniles qui ne conduisent plus), m’autorisa la conduite d’une voiture sous condition suspensive de revoir sa position en cas d’accident à mes torts.

 

Moi qui n’avais connu que de rares accrochages, je me rattrapai mais toujours en plein droit de priorité de droite. Le « topo » était toujours le même : la « queue de poisson » que des effrontés n’hésitaient pas à risquer, habitués à ce que les conducteurs s’inclinassent devant leur arrogance.

 

Je freinais souvent à la dernière minute en évitant l’accrochage. Un jour un collègue facétieux, peu conscient de mon handicap ou ne l’ayant pas compris, se permit par blague gamine, de me couper, alors que nous roulions à très vive allure en pleine autoroute.

 

Comment en sortîmes-nous vivants, tous les trois, car il avait un passager. Allah (pour ne pas toujours se référer au même) seul le sait ! Son passager me rapporta après qu’ils en sont restés tous les deux malades et pâlots toute la journée.

 

Comme je l’appréhendais, les premiers mois pendant lesquels je m’efforçai de réintégrer mon milieu professionnel furent atroces. Aucune pitié, ni considération : j’étais l’imbécile qui avait fait le « con ».

 

Malgré ma demi-vue, j’avais suffisamment de subtilité visuelle pour saisir les sourires moqueurs et les gestes peu amènes qu’ils faisaient en aparté ou dans mon dos.

 

Dans ma nuit de misère,

J’ai entendu ricaner les chacals,

L’appel long des hyènes


J’ai vu voler les vampires,

J’ai connu le froid des regards

J’ai perçu la lueur de l’ironie,

Si lointaine, perdue

Au fond de petits yeux mous.


J’ai connu la blessure

Que torture la bête cruelle.

J’ai vu l’âme sale

Des anges noirs,

Les longs ricanements

Des anges fourbes.

 

Mon patron lui-même, le joyeux Français de Rennes, que j’avais servi avec dévouement et tant de fidélité, fut dans un premier temps impitoyable, convaincu que le meilleur service qu’il pouvait me rendre était de me décourager et me renvoyer chez moi avec un statut favorable qu’il était prêt à défendre auprès des maîtres de notre groupe.

 

C’était sans compter avec le tempérament que la vie m’avait donné en me poussant à toujours me relever quand j’avais un « genou à terre », même si, ce qui fut le cas, je devais m’y reprendre avec une obstination de brute.

 

Le prochain "billet" sera consacré aux difficultés que j'ai rencontrées pour reconquérir mon milieu social et professionnel, dans un  dur combat inégal dans un entourage méprisant (j'étais l'imbécile qui avait fait "le con"), soutenu cependant par certains alliés (amitié, foi en mes facultés de récupération ou opportunité)

 

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