Le mariage religieux de nos enfants au Japon selon le rite animiste.

{6} Ainsi que déjà signalé, la cérémonie religieuse du mariage estpour la plupart des Japonais célébrée en respectant le rite shintoïste tandis la cérémonie funéraire sera bouddhiste.

 

Les représentants les plus proches des deux familles (une dizaine de chaque côté) furent invités a pénétrer dans un lieu fort insolite pour nous, une chapelle shintoïste, située dans une « maison de mariage » devenue d’usage courant dans ce pays minutieusement organisé pour gérer un espace domestique très limité.

 

Nous sommes entrés en file indienne pour nous asseoir derrière une longue table étroite disposée de part et d’autre de la salle de manière telle que les familles se trouvassent en face l’une de l’autre et perpendiculaires à l’autel animiste très coloré, où étaient rassemblés dans un désordre du plus bel effet une représentation de produits de la nature : fruits, verdures alimentaires, fleurs….ainsi que diverses figurations des forces naturelles.

 

Sur cette table était disposé un plateau pour chaque assistant, dans lequel se trouvaient une serviette blanche et une coupelle de faïence.

 

Les futurs époux accompagnés des témoins ont suivi pour prendre place au centre de la salle, les deux couples étant placés l’un derrière l’autre, sur des sièges et devant une tablette qui supportait également les accessoires du mariage.

 

Le prêtre de ce rite animiste, revêtu de ses ornements et habits religieux, se mit à moduler une sorte de mélopée incantatoire vers les forces animistes, comme pour les appeler à féconder symboliquement le couple. Il faisait onduler en même temps une sorte de fouet fait de longues bandelettes de papier très blanc en prononçant des prières, pendant qu’une douce et harmonieuse musique, très envoûtante et mystique, nous plongeait dans un recueillement qui nous surprit mais ravit tous, croyants comme incroyants.

 

Ce fut alors que nous saisîmes en profondeur la sensibilité de l’âme japonaise et la richesse de sa cultureLe raffinement de ce peuple est tellement particulier qu’il faut avoir vécu comme nous ce partage de sentiment entre nos races, pas du tout faites pour se comprendre, autour d’un acte aussi fondamental et essentiel pour l’être humain que celui de la célébration de l’union de son couple, pour en apprécier toute la valeur symbolique.

 

Mon frère a filmé ces instants précieux et maintenant encore quand la pellicule me révèle la grandeur du moment, et que je peux apprécier et revoir en détail le recueillement « fraternel » de deux familles si éloignées l’une de l’autre, je ne peux que me laisser envahir d’un sentiment d’ineffable bonheur et de compréhension mystique.

 

Après ce qui devait être un nouvel appel aux esprits de la nature, l’officiant se tourna vers les futurs époux pour procéder aux rites du mariage.

 

Une sorte de petite coupe plate en porcelaine fut distribuée à tous les assistants par deux jeunes filles presque identiques en robe blanche et longue chevelure retenue par un nœud. Elles y versèrent un peu de vin de riz.

 

Nous avons accompli le rite avec conviction, gagné par la symbolique du geste ; … les assistantes le répéteront à deux reprises, dans des coupes de formats différents.

 

Maintenant encore, je me remémore ces moments en les réservant comme essentiels dans la construction de ma pensée philosophique :

 

J’étais à quelques pas de ce prêtre, dans ces atours religieux brodés d’or, manifestement pénétré de son rôle, procédant avec une conviction respectable, à un rite jugé par nous, les occidentaux, primitif et inconcevable, exercé pourtant par un peuple intelligent et profond qui s’y soumet avec la même foi que celle nous avons en pratiquant nos propres croyances.

 

Mieux, j’ai été tellement marqué par la solennité et l’importance du moment qu’il reste gravé au plus profond de mon subconscient mystique comme ayant une valeur d’engagement moral et religieux aussi important que celui qui fut nôtre lors de notre engagement chrétien.

 

Depuis ce moment, je me suis souvent penché rétrospectivement sur le sens philosophique qu’il faut donner à ces démarches de valorisation sacrée de l’acte fondamental de formation d’un couple quel qu’en soit le rite.

 

L’organisation de la société japonaise est très déconcertante en raison des contradictions qui ne peuvent qu’interpeller les représentants de civilisations monothéistes comme les nôtres.

 

La mythologie japonaise est inhérente à sa culture et le fondement de sa philosophie. Il n’y a pas très longtemps que la provenance divine de l’empereur fut remise en question et abolie. Les souverains du japon étaient considérés comme descendants d’Amaterasu Ômikami, déesse du soleil et reine des dieux (kamis).

 

Les pratiques religieuses sont finalement un amalgame de shintoïsme, de bouddhisme, de confucianisme et même de taoïsme. Avant le bouddhisme, la religion animiste se contentait de dieux mal représentés, de dévotions à des « divinités » locales, et de rituels aux produits de la nature, comme les fruits et les plantes.

 

Le panthéon Shinto s’est donc enrichi du bouddhisme inspiré du Mahayana (grand véhicule) qui venait de l’Inde du nord par l’Afghanistan (Gandhara), le Tibet et la Chine, pour s’implanter tardivement en Corée au quatrième siècle et au Japon au sixième siècle de notre ère. Un deuxième courant de pénétration, véhiculant le Theravâda (petit véhicule ou enseignement des anciens) privilégia le reste de l’Inde, le Sri Lanka et l’Asie du sud-est.

 

Les empereurs ont renforcé ce courant bouddhiste en encourageant l’intellectualisation de la spiritualité animiste dans le Kojiki (recueil de choses anciennes) et le Nihon-Shoki ou Nihongi (chroniques du Japon). Pour pénétrer la masse animiste, les religieux bouddhistes prétendirent que les bouddhas étaient un prolongement supérieur des kamis.

 

Le shintô, qui est la « Voie des kamis (dieux) » est la religion du foyer, de la famille. Nous l’avons si bien ressenti lorsque nous fûmes reçus par le cousin, futur « témoin » de mariage », dans la pièce consacrée aux ancêtres dont les portraits couvrent les murs, autour de l’autel animiste de la famille.

 

Cette pièce d’invocations, de souvenirs mais aussi de réceptions est réservée aux grandes circonstances familiales, aux manifestations festives comme, en l’occurrence, celle de l’accueil des représentants de la future belle-famille de leur nièce dont ils avaient accepté d’être une sorte de parrain du mariage.

 

Sur les photos de famille, les parents de la mariée et nous seront placés en couple de part et d’autre des mariés encadrés des cousins-témoins qui en deviendront ainsi tout au long du mariage des acteurs essentiels mis à l’honneur.

 

Si j’accorde autant d’importance à cette journée dans un chapitre consacré aux instants de bonheur qui ont enrichi ma vie, c’est qu’elle y a une place fondamentale pour le symbolisme de ce moment de sacralisation qui marque d’une empreinte profonde la vie d’un couple et de son entourage, comme ce fut le cas, lors de mon propre mariage et celui de ma fille.

 

Cela n’empêche cependant qu’il faut relativiser les choses. L’amour prime tout : le « Grand Amour », celui qui dure une vie n’a besoin d’autre chose que d’être partagé et manifesté en permanence. Il n’est donc pas important que ce sentiment soit « officialisé » pour qu’il change de valeur : il fait partie d’une autre dimension

 

 

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