Le vrai Japon - L'importance de la femme - Le kana phonétique - Pensée bouddhiste et philosophie zen - Kagi-ko, les enfants qui ont la clef - L'ancien Japon

Notre « aventure sentimentale et intellectuelle japonaise » mérite une conclusion que je ne peux m’empêcher de faire, accompagnée de quelques considérations personnelles sur cette société qui m’interpellera toujours.

 

{21} La place de la femme d’abord. Contrairement aux idées reçues véhiculées par l’occident, son importance dans la culture artistique et littéraire est prépondérante. Cette primauté fut historiquement renforcée par la démocratisation de l’écriture phonétique « kana », très simple, inventée au départ pour les femmes, qui se répandit rapidement dans les milieux populaires et qui permit de transcrire facilement le japonais parlé.

 

L’écriture d’origine  chinoise  ditkanji, très difficile à apprendre, était pratiquée par les élites, prêtres, savants et intellectuels avec les inconvénients de son hermétisme, à tel point que pendant près d’un siècle les seuls écrivains japonais publiés étaient des femmes utilisant le kana qui garderont dès lors une importance primordiale dans la culture nippone.

 

Ajoutons aussi qu’avec les deux guerres, comme dans toutes les nations belligérantes, les femmes remplacèrent les hommes engagés dans les armées et occupèrent une place de plus en plus importante dans la vie économique. Cependant elles préfèreront rester au foyer car les mères portent la responsabilité de l’éducation des enfants jusque et y compris la réussite scolaire.

 

En second lieu, il faut mettre en exergue l’intériorité profonde de la pensée bouddhiste et de la philosophie zen (très différente de la philosophie chrétienne plus intellectuelle) qui constitue la motivation spirituelle profonde et parfois inconsciente de tout Japonais. Les moines ne sont pas nombreux, mais ils représentent l’idéal de l’adoration qui élève l’être humain vers la perfection de la prière-méditation pour atteindre l’Eveillé (Bouddha).

 

Et enfin, le rôle de l’individu masculin actuel qui garde avant tout le souci du bon fonctionnement d’une collectivité dans laquelle il accepte de n’être qu’un rouage. Cet individu est supplanté par la société et le groupe lesquels se chargent de son bien-être ; il est protégé, materné dès l’enfance (ce sentiment est appelé amae), il attendra de la collectivité qu’elle lui assure un avenir serein. La « mama » japonaise joue un rôle prépondérant dans l’éducation de l’enfant, surtout les garçons.

 

L’adulte sortant de l’université est son produit. Elle lui aura consacré tout son temps dès la naissance ; pendant son parcours scolaire jusqu’à l’université, elle l’entourera, le soutiendra, lui évitera les obstacles, taillera ses crayons, préparera ses effets, suivra des cours à sa place s’il ne peut le faire, jouera le rôle de répétitrice, ira jusqu’à se former dans les matières qu’il étudie pour mieux l’aider.

 

Les enfants de celles qui ne le font pas sont appelés avec pitié ou mépris des « kagi-ko », c’est-à-dire des « enfants ayant la clef » parce que leur mère travaille et s’occupe moins d’eux. Il faut bien se mettre dans la tête que l’individu japonais actuel est finalement l’œuvre de la femme et … des femmes…

 

Cette restructuration nouvelle de la société japonaise d’après guerre dans le cocooning a permit une adaptation performante de l’individu à la productivité industrielle. En effet, materné, sécurisé, l’individu entre dans la chaîne de production pour retrouver le bien-être et la sécurité à laquelle sa mère l’a habitué dès la naissance, à condition qu’il accepte d’en être un rouage obéissant.

 

{22} Évidement, tout ce qui précède n’a de valeur qu’en regard du Japon technique et industriel d’aujourd’hui, champion de la productivité. Le « mâle » japonais des siècles passés, hargneux, conquérant, stoïque dans la souffrance tels les héroïques samouraïs avait une conception toute différente de son devoir envers la collectivité nippone.

 

Son sens de l’honneur, exacerbé, le poussait au suicide. C’est le bien connu hara-kiri ou seppuku (s’ouvrir le ventre). A la suite de la défaite de la dernière guerre mondiale, des milliers de soldats et officiers ont préféré cette mort-là qui sauvait l’honneur parce qu’elle équivaut, dans l’esprit de ces époques, à une victoire sur l’ennemi.

 

Le seppuku est un rite atroce qui s’exécute entouré d’amis très chers. Revêtu de blanc, le suicidaire s’enfonce dans le ventre la lame de son poignard ou sabre d’un ou deux centimètres en évitant surtout de percer les intestins ce qui serait atrocement douloureux, ensuite il retire la lame d’un coup sec et se tranche la carotide. Un assistant lui donne avec son épée le coup de grâce sur la nuque.

 

Peuple incroyable, bouleversant, qu’un occidental juge trop vite et trop facilement. En écrivant ces lignes, défile dans ma tête tout ce que je viens d’écrire dans les quelques pages qui précèdent qui ne parlent que de douceur, de grandeur, de bonté…de philosophie de l’altruisme…..et pourtant ces hommes de courage et d’honneur comme tous les guerriers sont impitoyables et atroces pour les vaincus…. (calvaire des prisonniers américains de la dernière guerre qui moururent par milliers lors des retraites japonaises hors des territoires conquis dans le Pacifique) qui iront compléter le long cortège des vaincus de l’histoire, misérables esclaves se traînant dans la misère, l’ignominie et le supplice.

 

Finalement au-delà de ces exactions cruelles commises par toutes les puissances conquérantes depuis qu’elles existent, il faut surtout retenir le « miracle » japonais, permanent dans l’histoire : une faculté incroyable et rapide d’adaptation aux circonstances défavorables qui devraient l’anéantir, lui permettant de surmonter avec une vitalité surprenante tous les effondrements de son histoire qu’ils soient militaires (avec deux explosions nucléaires) ou naturelles (typhons et séismes), confinés, surpeuplés sur un territoire insulaire volcanique instable et ingrat.

 

Je terminerai ce passage par un chant profond d’affection à notre belle-fille, celle qui nous a fait connaître ce monde envoûtant, en hommage à un peuple qui fut notre ennemi d’hier, mais que l’union de nos enfants nous a fait aimer.


Mystérieuse et souriante

Elle jouait du koto

En versant des regards tendres

Sur son beau chevalier blanc.

 

Elle venait des dieux d’or

Qui s’entouraient de parures d’encens

Sa voix tintait des clochettes d’argent

Son cœur était doux d’amour.

 

Elle cherchait des oiseaux-rêves

A poser sur ses mains

Pour les porter à ses lèvres

Et peupler ses matins.

 

Il l’a vue sur son bateau

Qui levait les yeux au ciel

En, tirant de son koto

Des accents d’arc-en-ciel

 

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