Les archaïques machines à calcul avant l'informatique

J'eu la chance, pendant trois ans et demi, de 1952 à 1956, de bénéficier d'une expérience professionnelle inouïe, tant par l'importance des opérations réalisées que par l'impact qu'elles auront sur l'avenir du groupe Petrofina.

Ce fut, en effet, pendant cette courte période de temps que furent réalisés les plus importants investissements de la société dans le monde ; en tous cas ceux qui lui vaudront ses plus beaux fleurons.

Epoque enthousiasmante de renouveau économique et d'expansion, à mettre en parallèle sans exagérer la comparaison avec le phénomène actuel du regroupement et du gigantisme que provoque l'avènement de l'Europe unie et de sa monnaie.

Performance, pourtant, à mettre à l'actif de mes contemporains, sera la pauvreté des moyens de calcul et de mémorisation des données dont ils disposaient pour gérer cette effervescente expansion. L'informatique était balbutiante ou inconnue à cette époque.

{3} Les ingénieurs et techniciens travaillaient avec la règle à calcul, les dessinateurs utilisaient le papier calque et le pantographe et les comptables, des comptomètres, des multiplicateurs mécaniques et des machines comptables à compteur.

Je ne m'étendrai pas sur la règle à calcul qui est encore accessoirement utilisée actuellement et que tout le monde connaît, mais il est utile que je décrive les engins qu'utilisaient les comptables, employés de banque et autres ronds-de-cuir.

Le multiplicateur mécanique, invention suédoise, appelé aussi « moulin » était un petit appareil en fonte avec à sa droite une manivelle que l'on faisait tourner en avant ou en arrière selon que l'on voulait additionner ou soustraire, multiplier ou diviser.

Cela fonctionnait grâce à des rouages décimaux (en nombre suffisant pour représenter les plus grandes opérations) disposés sur un arbre-chariot qui était entraîné par les dentures de l'axe de la manivelle, cet arbre étant lui-même couplé à d'autres axes dont l'un comportait des roues chiffrées de zéro à neuf.

Quand on devait multiplier, on inscrivait le multiplicande et on tournait la manivelle autant de fois que représentait d'abord le chiffre des unités du multiplicateur ; on actionnait ensuite un levier mécanique qui faisait avancer le chariot pour effectuer la même opération au rang suivant des dizaines et ainsi de suite. Le résultat se lisait, à travers un regard vitré, sur le dessus chiffré des roues dentées numérotées de un à dix.

La division s'effectuait par soustraction successive en tournant la manivelle dans l'autre sens en partant du dividende et en notant le nombre de tours effectués avec le diviseur pour obtenir un reste.

L'appareil procédait donc comme dans une division écrite. On travaillait par additions successives pour la multiplication et par soustractions successives pour la division.

Quant au comptomètre, c'était un engin assez encombrant : une sorte de caisse métallique haute d'une dizaine de centimètres, large de trente centimètres et longue de quarante, d'où sortaient des touches légèrement incurvées pour le confort des doigts, marquées en gras des dix chiffres de la dizaine et en petit de leur complément arithmétique.

Ce gros « machin » était utilisé principalement par les comptables et employés de banque ; en fait c'était un perfectionnement mécanique du boulier des Chinois.

Avec un peu d'entraînement, on parvenait à gagner de la vitesse en n'utilisant que le bloc des lignes de chiffres de un à cinq, six devenant deux fois trois, sept trois et quatre, huit deux fois quatre et neuf quatre et cinq. Ce procédé permettait de grandes vitesses d'exécution, suite au mouvement des doigts sur une surface plus réduite sans déplacer la main.

Avant l'apparition des machines comptables mécaniques dotées de compteurs, les banques et les grosses affaires équipaient leurs services des comptes non seulement de pools dactylographiques pour la confection du courrier, mais également d'équipes de « comptométrices » qui se chargeaient d'effectuer les longues additions des employés aux comptes que des « garçons de bureau » leur transmettaient.

Il existait d'ailleurs des écoles pour les former au même titre que les dactylographes, sténographes et les sténotypistes.

Ces dames étaient d'une dextérité spectaculaire, additionnant des pages de journaux comptables aux nombreuses colonnes de chiffres avec une rapidité incroyable ; ce qui n'était pourtant rien à côté de leurs prouesses en soustraction et division où elles se servaient des compléments inscrits en petit sur les touches.

Pour la multiplication et la division, cela tenait de la manipulation acrobatique des prestidigitateurs. Il fallait, en premier lieu, inscrire le multiplicande ; ensuite avec une adresse « asiatique », en une fois poser autant de doigts que comportait le chiffre du multiplicateur et dans cette position difficile enfoncer les touches autant de fois que représentait chaque chiffre de ce multiplicateur, en veillant bien à garder la même position digitale. La division tenait de la prouesse surtout avec de grands nombres, puisqu'il s'agissait alors de procéder par soustractions successives avec les compléments inscrit en petit sur les touches dont en retient le nombre, ensuite en déplaçant les doigts continuer jusqu'à obtenir un reste inférieur au diviseur.

En dehors de ces engins archaïques, notre bureau disposait également d'une machine suédoise dernier cri dans le domaine, qui coûtait très cher (entre cinquante et soixante mille francs de l'époque - 1250 à 1500 euros - ce qui était le prix d'une voiture moyenne).

Il va sans dire qu'il n'y en avait que deux dans le bureau à la disposition de ceux qui devaient convertir le plus de monnaies ; je reste souvent rêveur quand je tiens dans ma main ces petites merveilles actuelles, actionnées par la lumière, qui ne coûtent rien et qui sont beaucoup plus performantes.

Cette « Madas » comme on l'appelait, du nom de son constructeur, ressemblait un peu à une machine à écrire avec clavier réduit pour opérations mathématiques et un chariot actionné par un moteur électrique ; ce dispositif permettait grâce à d'astucieux et savants engrenages mécaniques, couplés à des rouages chiffrés, de réaliser en une fois des opérations comportant trois sous-totaux différents.

J'espère ne pas avoir importuné ou lassé le lecteur en m'étendant aussi longuement sur les moyens mécaniques ou électromécaniques utilisés à ces époques pour traiter la masse des informations chiffrées que le développement des affaires générait.

J'eus le privilège d'être un témoin actif de ces époques, d'œuvrer avec les sans grades, les tâcherons des bureaux, les gratte-papier et autres ronds-de- cuir.

Pendant cinquante ans, je dus m'adapter à la plupart des systèmes depuis les plus primaires utilisés à l'époque jusqu'aux plus performants à notre disposition actuellement et évoluer avec eux ; aussi ne puis-je m'empêcher de m'enthousiasmer en contemplant ce matériel.

J'écris ce livre dans des conditions idéales avec un portable que j'ai amélioré en le dotant, grâce à la puissance de ses mémoires et de mini-lecteurs externes, de nombreux dictionnaires, encyclopédies et disques compacts (Littré, Hachette, Larousse, le grand et petit Robert, Britannica et de l'énorme encyclopédie Universalis) le tout représentant des centaines de milliers de pages de textes en petits caractères, plus reproductions en couleur et animations cinématographiques ou musicales.

Cette énorme documentation, je peux la consulter instantanément en passant de l'un à l'autre au moyen d'un « clic » sur son « icône » reprise sur l'écran. La plupart étant ouverts en permanence, je saute de l'un à l'autre selon les besoins. L'ensemble tient dans une petite valise que je peux utiliser n'importe où la fantaisie me prend de le faire.

Que dire aussi des moyens mis à la disposition des comptables, architectes, dessinateurs, ingénieurs, chercheurs et techniciens de toutes disciplines !

Mon épouse et moi le réalisons d'autant mieux que nous utilisons actuellement un programme super performant pour tenir la comptabilité de la société de notre fils.

Quel incroyable chemin parcouru depuis l'époque des cartes perforées, seul moyen de transfert des données et des énormes appareils contenus dans d'immenses salles climatisées ! (A l'époque, l'installation de Petrofina occupait tout l'avant du rez-de -chaussée du bâtiment de la rue de la loi, devenu depuis une vaste salle de conférence et de projection.) Les machines de poches actuelles sont plus performantes ...

Enthousiasme et lyrisme me prennent au souvenir de ces époques phénoménales couvrant plus d'un demi-siècle que j'ai eu la chance de connaître et dans lesquelles je me suis investi intensément.

Comme je bénis la destinée de m'avoir fait participer à tant d'expériences novatrices et tellement riches sur tous les plans qu'ils soient techniques, humains, et même, mais dans une moindre mesure, philosophiques et littéraires.

Par dédoublement interposé, j'ai retrouvé le personnage qui ne se définit jamais mais que je soupçonne appartenir à mon subconscient pour me complaire avec lui de l'ambiance ordonnée de ce monde d'harmonie et de méthode.

C'était un «faux paradis » où tout semblait paix et calme, où tout était à sa place. Une ambiance feutrée dans une lumière douce, une ruche endormie où personne ne dérangeait personne jusqu'à ce que, de temps à autre, un bourdonnement scandaleux, vite réprimé, ne vienne importuner tout le monde.

C'était l'univers des chiffres et des signes, des équations et des théorèmes, des axiomes intransigeants, des infinis mathématiques, de l'harmonie exigeante des égalités : tout ce monde inquiétant en quête de l'inconnue et de la solution des systèmes.

Dans ce contexte très particulier où discipline et rigueur imposaient leurs lois, l'outil gestionnaire de la tenue des comptes quand il appartenait au monde de la finance ou à celui des affaires qui se suffisait de la seule et primaire opération mathématique de la somme des nombres, était au bas de l'échelle de cet univers mystérieux et envoûtant du chiffre. Aussi les employés comptables et teneurs de comptes se sentaient-ils complexés d'un rôle jugé par d'aucuns comme subalterne et intellectuellement primaire.

Beaucoup d'entre eux d'ailleurs élargiront leur compétence en y ajoutant des formations en études supérieures dans les domaines du droit social, fiscal et des affaires, ce qui apportera à beaucoup une grande culture éclectique.

{4} Quant à moi, poète, j'aimais suivre la fascinante musicalité des chiffres et des comptes qui me semblaient inscrits sur la portée des journaux pour trouver l'harmonie des balances.

Combien de fois, après des heures de fatigues et d'inquiétude, j'ai découvert la petite note qui manquait à l'œuvre pour s'achever dans l'apothéose de centaines de comptes équilibrés dans la jungle complexe des écritures comptables ; avec cette satisfaction profonde de l'artisan qui voit son modeste travail accompli dans la perfection de son art !

Dans mes rêves conscients, l'univers mystérieux des mathématiques me fascinait et m'envoûtait. Mon subconscient avait pris les traits d'un émule d'Einstein qui se nourrissait d'équations et de chiffres, toujours rêveur, très peu sur terre, obsédé de formules et de démonstrations telles l'impossibilité de trouver la quadrature du cercle avec une règle et un compas alors qu'il pouvait le faire quand il s'agissait d'une parabole (paraît-il).

Je lui demandai où il situait le solitaire zéro qui seul n'est rien et accompagné d'autres chiffres le début ou l'accomplissement de tout.

Il me confia que seule notre intelligence conditionnée par l'espace-temps, éprouvait cette absolue nécessité de le concevoir.

Qu'il servait d'alibi de réponse à notre recherche de l'infini, mais serait toujours aussi inexistant et impossible que le néant.

Mon imaginaire avait retrouvé ce personnage venant de mon monde subconscient et que j'avais appelé Diaphane. Il avait pris l'apparence d'une sorte de professeur Tournesol, le front bombé, calvitie de l'occiput et couronne de cheveux à l'avenant.

Farfelu, il m'entraîna, un jour, par jeu, dans un monde de fantaisie, de mystère et de chiffres où neuf l'interpellait, en arbitre de son conflit avec deux :

- Je suis le plus important car après moi, dans le décimal, on saute de dizaines en dizaines et ainsi à l'infini. Et il se rengorgeait dans sa grosse tête de neuf : un ovoïde prolongé d'une queue, on aurait dit un spermatozoïde ahuri.

- Tu es dépassé, vieux sot, rétorquait deux, charnière du binaire. L'avenir est à moi dans le souffle affolé des processeurs avides de performances. Tu rejoindras dans l'histoire des humains papiers, stylos et crayons, machine à calculer et autres archaïques instruments pour la gloire du monde de la transmission vocale et cérébrale.

Sentencieux, Diaphane-prof releva son crâne dégarni et les toisant tous les deux, les fustigea de ses yeux perçants :

- Prétentieux signes graphiques, qu'êtes-vous pour vous ériger en censeur de vos propres créateurs ? Allez vous perdre dans les arcanes de vos combinaisons aussi débridées que des boules de loterie !

A l'écoute de tels propos, pensif, je m'égarai dans les mystères de la connaissance, des jeux de l'esprit et de la fragilité de la vérité.

En moi, revenaient, obsédantes, les éternelles interrogations quant au savoir universel, celui qui nous serait transcendant et dépasserait notre entendement.

J'étais de plus en plus perturbé par les problèmes relatifs à l'existence d'un « supérieur » omniscient et omnipotent.

Diaphane-prof, un jour, me vint bien en aide, en organisant son domaine, mon subconscient. Il se mit à voguer avec désinvolture dans mon cerveau, en y explorant les moindres recoins, tout en s'efforçant d'en ordonner méthodiquement ce qui s'y trouvait. Et pourtant quel foutoir !

Il y avait, dans un désordre scandaleux, des sentences emmagasinées ou ébauchées, des souvenirs d'instants magiques, des sarabandes de coups de cœur, des images folles, des strophes de rires en cascade, des oiseaux bleus ou roses ou mauves, des champs de fleurs et des chants de sirènes et tant de mots mélodieusement enlacés en vers enchanteurs gravés en lettres de ciel sur des parchemins d'or.

Il y avait aussi dans une prison noire, entassés derrière des barreaux noirs, enfermés par moi pour ne pas en sortir, toute la tristesse des mauvais jours, toute l'angoisse de la souffrance du monde, tout le désespoir des êtres abandonnés et puis notre impuissance devant leur misère et notre culpabilité de n'en jamais faire assez.

Enfin, quant à eux bien rangé par Diaphane-prof qui y avait son coin secret, dans un ordre de couvent, quelques livres de la connaissance, jaunis par l'âge et usés tellement ils avaient été compulsés, incomplets parce que la plupart des pages s'en étaient envolées ou ne s'y étaient jamais trouvées.

Nous les consultions inlassablement tous les deux, souvent dans nos nuits d'insomnies, à la recherche de l'inaccessible et toujours plus lointaine vérité. 


Obscur et angoissant infini,
Poignant tourment du vide
Qui joue le jeu de l'espace
En se prolongeant toujours
Comme la droite éternelle.

Infini du temps,
Torture de l'inachevé.
Absurdité des mondes
Qui tournent sans s'arrêter.

Angoisse de l'impossible
Qui veut se réaliser,
Alors que la roue tourne
Mangeuse de rêves inassouvis.

L'âme des condamnés à la vie
Se promène sur des grèves d'espoir,
Chantant l'alléluia du sort
Dans leur cortège du soir.

Temps et espace sont réunis
Dans ce faux jeu du destin
Pour que nos corps soient soumis
A ce crapuleux festin.


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{16.4} Pour les comptables, une période cruciale et inéluctable est celle qui précède l’assemblée générale des actionnaires. C’est alors que se clôturent les bilans que les commissaires vérifient en contrôlant les balances de comptes.

Dans les premiers temps de la comptabilité, les comptables passaient les écritures dans ce qui s’appelait un livre journal.

Cette opération consistait à porter un montant au débit d’un ou plusieurs comptes pour en mettre les soldes à jour tout en inscrivant leur contrepartie au crédit d’un ou plusieurs autres comptes, les totaux des éléments inscrits de part et d’autre devant être rigoureusement identiques.

Les « teneurs de comptes » reproduisaient ensuite le détail de chaque écriture dans le Grand Livre des comptes. Ces opérations permettaient de garder ces comptes à jour et d’en connaître le détail.

La hantise des comptables de l’époque était d’éviter les erreurs de transcription, naturellement fréquentes dans une multitude d’opérations journalières.

Pour avoir la certitude d’une reproduction rigoureuse des écritures et de l’exactitude de leurs totaux, il suffisait de vérifier que le total des montants inscrits au débit correspondît bien au total des montants inscrits au crédit : c’est ce qu’on a appelé la balance des mouvements.

Le total de cette balance des mouvements du Livre Journal doit être identique évidemment à celui de la balance des mouvements du « Grand Livre ».

C’est cette technique très simple qui a permis l’évolution du commerce, des affaires et des opérations bancaires.

L’astuce de la comptabilité à décalque qui fut imaginée par la suite, consistera à reproduire les éléments de l’écriture grâce au papier carbone glissé entre le « compte » et le livre journal et de réaliser ainsi en une fois les deux opérations. On s’économisait ainsi le cauchemar des mauvaises retranscriptions et par conséquent des erreurs de « mouvements ».

On inventa d’ingénieuses et pourtant simples « plaques » à décalque sur lesquelles se trouvait la feuille de journal qui, grâce à un curseur muni d’une pince, permettait d’aligner le compte du Grand Livre sur le tracé du journal, et ainsi d’effectuer les deux opérations en une seule « écriture », l’une étant le calque de l’autre.

L’importante firme américaine « National » qui avait mis au point les fameuses « caisses enregistreuses » qui se trouvaient, dans le passé, sur tous les comptoirs des grands magasins, eut l’idée de transformer son article vedette en machine comptable.

C’était une énorme machine à écrire avec des compteurs pour chaque colonne qui mettait à jour chaque opération.

Finies les fastidieuses et longues colonnes d’additions. Terminés les longs soirs et les lourdes nuits de « pointages » de chiffres pour en découvrir la mauvaise retranscription dans les milliers d’opérations d’une grosse société. La « machine comptable » infaillible se chargeait de tout, et pourtant…

Pourtant, voilà l’aventure qui nous arriva. Comme chaque année, nous n’avions plus que quelques jours pour clôturer les comptes avant le contrôle éventuel du commissaire.

Contrairement à toute attente, le total de la récapitulation des mouvements du débit ne correspondait pas à celui des crédits.

Notre société se développant assez rapidement, nous avions reçu l’apport d’une secrétaire et d’un aide-mécanographe, libérant ainsi celui dont j’appréciais tant le dévouement discret.

L’employé qui maintenant opérait sur la machine comptable était également un transfuge que Petrofina nous avait imposé, environ une année auparavant.

La tâche de ce «mécanographe » consistait à recopier les opérations que le « comptable » lui avait transmis sur un « manifold » dont il gardait une copie. Son travail de « copiste » était donc très simple et consistait à recopier chaque écriture sur la fiche qu’il sortait d’un bac contenant tous les comptes du bilan. Périodiquement, la transcription des soldes de tous ces comptes et leur addition permettait la confection d’une situation bilantaire.

Un jour, le malheureux s’arrachant les cheveux et ne sachant plus à quels saints se vouer devant l’inexactitude de sa balance des comptes, nous avait appelés pour l’aider à en sortir.

Pour nous, comme il s’agissait d’une erreur de mouvement et que ceux-ci ne pouvaient qu’être corrects puisque reproduits par décalque, nous n’étions pas trop inquiets et assez sur de nous, aussi nous négligeâmes l’affaire jusqu’à ce qu’elle devint urgente.

Mais alors, mystère, impossible de déceler l’erreur ! Et le réviseur qui s’annonçait pour le surlendemain !

On imagine notre angoisse pendant les heures qui suivirent…

Bernique pour nous : nos investigations les plus fouillées et les plus astucieuses n’aboutissaient à rien…

Il était deux heures du matin… Le contrôle était prévu pour dix heures…

Désespérés, nous redoutions la confrontation que nous allions avoir avec le réviseur qui est obligatoirement un indépendant légal avec devoir de contrôle des comptes…

Il devrait renoncer à sa mission et rentrer au Conseil d’Administration un rapport de carence, voire d’incompétence ou de fraude me concernant.

Découragés, hagards par manque de sommeil, nous rentrâmes chez nous comme des automates épuisés dont le ressort est à bout de course.

Ce qui se passa ensuite restera toujours pour moi une preuve évidente de l’existence du subconscient qu’il serait intéressant de pouvoir contrôler pour s’en servir : dans une décision, il est aussi utile de tenir compte du flair et de l’instinct que de s’en tenir à la seule rigueur de la raison.

Hébété, comme un zombie, je m’écroulai dans le lit, mon épouse qui se tenait au courant heure par heure, me serrant dans ses bras pour me réconforter.

Ai-je dormi ? Etait-ce un état second ? Je ne sais trop ! Mais voilà l’histoire étonnante qui m’est arrivée dans un cauchemar que je vais m’efforcer de reconstituer. Il m’a tellement interpellé qu’il est resté incrusté dans mes souvenirs avec les détails abracadabrantesques propres à tous rêves.

Je suis entré dans un monde vert-eau presque transparent… avec pénétration dans une matière enveloppante qui me réduisit à l’état d’un élément subtil, sorte d’ectoplasme qui se mit à voyager dans un univers de comptes couchés les uns sur les autres dans des grands creux.

Un courant léger, à peine perceptible, les faisait onduler comme pour leur donner vie. Mon « ectoplasme » s’étant glissé dans leur onde et se faufilant entre les comptes, finit par en choisir un, auquel il se confondit.

Et puis, ce fut le trou noir et comme un gargouillement d’égout qui se vide. Le monde noir se mua lentement en bleu-eau presque transparent…

Mon « ectoplasme » reprit sa lente « ondulade » pour encore retrouver ce compte sur lequel les nombres s’alignaient peureusement comme effrayés par le dernier qui sous une ligne se prétendait leur total.

Et puis, je retrouvai, angoissé, le même et obsédant trou noir avec ce borborygme typique d’un liquide qui se force un passage.

Le trou noir se mua lentement en rouge feu violent qui me dévorait les yeux tandis que le prétentieux total, celui qui plastronnait couché sous une ligne, ricanait sataniquement en me traitant d’imbécile.

Puis soudain, du trou noir sortit, comme un diable d’une boîte, Diaphane-prof qui m’invitait à le suivre. Nous ondulâmes tous deux à travers les comptes jusqu’à celui dont un des totaux m’avait insulté.

Les montants du compte étaient en pleine révolution, ils ne voulaient plus de l’arrogant total qui sous sa ligne ne cessait de les scandaliser de ses propos malveillants.

- C’est un intrus, criait Diaphane-prof, très excité.

- Dehors, hurlaient tous les autres.

Sentant que l’affaire allait mal tourner, je tentai de calmer le jeu.

- Mais pourquoi ne voulez-vous pas de lui, nous allons demander au compteur de vérifier s’il est bien votre total.

- Dehors, c’est un intrus, reprenaient en cœur tous les montants de la colonne.

Le compteur que j’avais consulté me confirma que le total soupçonné de faux correspondait bien à la somme de tous les chiffres. Ma plaidoirie en faveur du malheureux contesté ne servit à rien.

On ne m’écouta pas, pas plus que Diaphane-prof qui s’était rangé de mon côté ; aussi fûmes-nous rejetés du compte en pleine révolution. Nous sombrâmes tous deux dans un trou noir sans fond…

Je m’en suis bien sûr sorti en me réveillant, mon épouse, à mes côtés, effrayée de l’état d’excitation dans lequel je me trouvais.

- Il faut que j’aille au bureau, vérifier un compte qui m’a tourmenté toute la nuit.

Nous nous précipitâmes, en pleine nuit, réveiller le concierge qui nous ouvrit, assez ahuri.

Fébrilement, je sortis le compte et le reconnus aussitôt, comme s’il n’y avait plus que lui, alors qu’il n’était utilisé qu’occasionnellement.

Mais, atroce déception, tout était juste, de même la feuille de journal qui en était le duplicata par décalque de chaque ligne…

Je sentais peu à peu ma raison sombrer… Mais que s’était-il passé ? Et que me voulait mon subconscient qui semblait obsédé par ce compte ?

La tête entre les mains, mes yeux ne quittaient plus les documents qui flamboyaient devant moi, allant du compte au journal qui en était pourtant la copie rigoureusement exacte. Comment était-il possible que les mêmes chiffres ne donnassent finalement pas le même résultat ?

Et puis, je me sentis comme attiré par un montant qui semblait me narguer vicieusement, perdu dans la grande feuille de papier calque, bondée de chiffres noirs et gras, avec une arrogance de défi dans sa duplicité de chiffre truqué dans sa reproduction carbonée.

Je le comparai avec celui dont il devait être l’exacte reproduction : les deux montants étaient différents. Quelle adresse avait-il fallu à notre employé pour reproduire (mal, malheureusement pour lui et pour nous) par transparence sur le calque cette donnée ?

Comme Archimède, je criai « eurêka », j’ai trouvé… ! J’ai trouvé… !

Je m’interroge toujours sur cet événement que je n’arrive pas à expliquer, cette perception subtile qui dépasse notre entendement mais qui s’appelle aussi intuition. Toujours est-il que nous étions sauvés.

Comment cependant un tripotage pareil avait-il été possible ? Comment un honnête garçon, au demeurant pas très dégourdi, était-il parvenu à truquer d’une manière aussi habile, digne du meilleur faussaire, un système aussi performant ?

Un drame humain était à la base de tout ça et je m’en voudrai longtemps de n’avoir rien perçu.

Notre pauvre mécanographe, transfuge de Petrofina, nous avait été envoyé pour commencer une carrière comptable. Cependant, il se trompait facilement, ce qui agaçait son chef, mon dévoué collaborateur qui, peu patient et assez autoritaire, le terrorisait de ses colères.

Pour s’éviter des confrontations pénibles, il était passé maître en rectifications truquées, indécelables.

En avait-il dû passer des heures et peut-être des jours de patience pour mettre au point une technique destinée à recommencer des comptes erronés ou cochonnés sans qu’on ne s’aperçoive de la manœuvre !

C’était bien entendu sans conséquences tant que ses corrections étaient rigoureusement exactes et qu’aucune erreur n’avait altéré la reproduction des chiffres.

Malheureusement pour lui et pour nous, ce ne fut pas le cas cette fois-là et vous en connaissez la suite.

Pris de remords de n’avoir pas perçu ce drame humain, je parvins à convaincre mon irascible collègue d’indulgence.

Ce sera avec beaucoup de ménagement que nous en parlerons au pauvre diable, en lui faisant promettre, comme à un petit gosse, de ne plus recommencer.

 

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