Les catacombes romaines en 1947


{12} Un des projets que nous voulions réaliser et qui nous tenait très à cœur était la visite des catacombes.

Le père Martin, toujours lui, nous mit en rapport avec un de ses confrères, spécialiste en la matière, qui avait accès à tous les endroits interdits au public.

C'est donc accompagné et guidé par ce connaisseur enthousiaste que nous pénétrâmes dans ces hauts lieux du christianisme naissant.

Je crois que je resterai toujours marqué par ces quelques moments passés dans des couloirs sombres éclairés par la seule lanterne de notre guide dans des endroits réservés aux seuls spécialistes.

Ce privilège m'impressionnait et je ressentais une émotion intense de découvreur d'autant plus que le confrère du Père Martin nous signala à un certain moment que nous foulions un sol inexploré par des contemporains, du moins à sa connaissance.

Cet homme savant nous expliqua qu'avant le christianisme, les catacombes étaient des extensions de cimetière trop encombré en surface qui se développèrent surtout aux quatrième et cinquième siècles après la libéralisation du christianisme par l'empereur Constantin.

Ce fut à ces époques que furent creusés dans les tufs volcaniques des kilomètres de galeries autour des sépultures des martyrs.

Les chrétiens de l'époque voulaient se faire enterrer le plus près possible des saints. Des zones de galeries furent creusées, parfois superposées, portant le nom de « apud sanctos » (auprès des saints) pour les zones privilégiées et « retro sanctos » (derrière les saints) pour les autres.

Rome devint le centre de pèlerinage obligé pour tous les chrétiens et en 366 le pape Damase fit le recensement des martyrs romains et aménager leurs sépultures, afin de promouvoir et faciliter leur culte.

Les pèlerins affluèrent et Rome demeura le centre du monde, la civilisation chrétienne succédant doucement à la prestigieuse civilisation greco-romaine.

A partir du sixième siècle, les bien nantis et les « Grands », abandonnant les catacombes, se réservèrent des places privilégiées dans ou sous les églises, dans d'autres lieux de culte ou dans des cimetières ornés de riches monuments funéraires.

Les catacombes de Domitille qui allaient s'offrir à notre ravissement et à notre « ébahissement » était une des plus prestigieuses, le deuxième cimetière chrétien de Rome.

Situées le long de la voie Adréatine, elles dataient du troisième siècle ; longues de quinze kilomètres, elles étaient composées de sept souterrains (hypogées) distincts.

Précédés de notre mentor, nous parcourûmes rapidement quelques endroits ouverts au public avec commentaires passionnants et éclairés à l'appui.

Ensuite, il nous amena devant une grille qu'il ouvrit avec une grande clé qu'il avait choisie dans un gros trousseau. C'était mystérieux à souhait !

Passionnément excités, lanterne en avant, nous progressâmes dans des couloirs encombrés de restes et déchets fossilisés de toutes natures.

Le plus impressionnant pour nous, c'étaient surtout les amoncellements de crânes et d'os débordant de creux ou niches taillés dans le calcaire.

Ce soir-là, tandis que mon cerveau éclatait d'images folles et de rêves mythiques, je ne pus m'empêcher de reconstituer tous ces êtres datant du premier millénaire et de les imaginer par dédoublement interposé. Voilà, à ma grande surprise, ce que mon subconscient imagina.

Nous nous trouvions dans une vaste salle formée de plusieurs voûtes grossièrement taillées dans le tuf.

Autour d'une grande table étaient disposés comme dans la cène de Léonard de Vinci, au centre les apôtres Pierre et Paul, appuyés sur un coude et le menton dans la paume, et de chaque côté, assis ou debout, des disciples vêtus d'amples tuniques.

Au-dessus, planait en transparence, Diaphane qui cette fois avait pris les traits du père Paul, mon oncle de Gentinnes. Sa position était celle du penseur de Rodin comme pour les deux apôtres assis à la table. Il avait ce regard sévère que je ne lui aimais pas du tout. Une fois de plus, je me sentis trahi par ce personnage flou aux multiples faces qui m'imposait des scénarios inquiétants.

Intimidés, nous nous approchâmes de ce troublant aréopage qui semblait nous attendre pour prononcer Dieu sait quelle redoutable sentence.

Impressionné, je me sentais particulièrement visé et coupable de trahison. Je serais bien rentré sous terre. Heureusement, George était à mes côtés, nullement décontenancé, il les toisait avec son habituelle superbe :

- Que lui reprochez-vous ? Son cœur et sa foi sont troublés par les aveux de l'histoire. Vous êtes là en censeurs. Pourquoi n'avez-vous pas protégé votre Eglise ? Pourquoi l'avez-vous abandonnée aux aléas du temps ? Pourquoi les Borgia, pourquoi les papes impies, pourquoi les évêques félons, pourquoi les inquisiteurs cruels ? Pourquoi ? ... Pourquoi ?

L'apôtre Paul se leva et par une étonnante alchimie d'image fut transformé en Diaphane « oncle Paul » qui, les deux poings sur la table, nous fixa longuement, comme il avait coutume de le faire quand il allait prendre la parole.

Adoucissant ses yeux sévères de préfet de discipline, il me regarda gentiment avec au coin des lèvres un sourire affectueux qu'on devinait à peine et les yeux dans le vague, il m'a avoué :

- J'ai souffert comme toi des contradictions et de la lourde charge du passé et des turpitudes du peuple de Dieu.

J'ai maudit et honni ces trahisons et j'ai aussi douté et imploré mon Dieu de ne pas m'abandonner. Au confessionnal et dans mes classes, j'ai dû trouver des justifications et défendre ces contradictions.

Mais je n'ai jamais cessé de le faire, douloureusement certes, avec opiniâtreté et courage, jusqu'à ce que la flamme de la foi renaisse dans des yeux désemparés.

Mais j'étais, je te l'avoue, souvent vidé spirituellement et bien seul dans ma grande et inhumaine chambre de religieux.

Nous nous retrouvâmes seuls, les autres avaient disparu comme avalés par le gouffre sombre et nébuleux de l'histoire.

Mon cher oncle avait passé le bras autour de mes épaules comme il aimait tant le faire pour manifester son affection.

Tous les deux nous contemplâmes, en silence, longuement, le mur de calcaire jauni sur lequel les mains malhabiles des premiers croyants avaient gravé un poisson. (Signe de reconnaissance des premiers chrétiens - poisson en grec = ichthus, premières lettres des mots de la phrase grecque : Iésous CHristos THeou Uios Soter = Jésus Christ, fils du Dieu Sauveur).

En écrivant ces lignes, une lourde angoisse me prend en réalisant l'immense souffrance et le désarroi de ces premiers chrétiens, inutilement persécutés, inutilement torturés, inutilement martyrisés pour une mort atroce. Je n'ai pu m'empêcher d'y associer tous ceux qui depuis se sont sacrifiés pour défendre leur idéal religieux, patriotique ou d'idée. Quel gâchis de vies écourtées, de souffrances, d'héroïsme provoqué par la cruauté et l'inconscience des autres ! Il est heureux que nos civilisations actuelles en prennent conscience et cherchent enfin à bâtir un monde moins cruel.

Ô sombres catacombes,
Il y a dans vos tombes
Le lourd passé fuyard
Des vils regards hagards,
D'éperviers très cruels,
Bien trop gorgés de fiel
Et avides du sang,
De ceux qui sont absents.

Il y a dans la craie
Les tristes chairs perdues
Des âmes torturées
En leur foi éperdue
Gravée au grand fronton
Des temples de la mort,
Enfouis dans le fond
Du lent passé des corps.

Il y a dans la nuit
La folle nuit qui fuit
La voix des oubliés
Et les chants tant criés
Des cœurs cherchant toujours
Le chemin de l'amour.

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