Libération - L'après-guerre - Les traîtres, les collaborateurs lâches changent de camp et s'emparent de la rue abandonnée par les Allemands en fuite

 (6)  LA LIBERATION.

{1} Le 6 juin 1944, est un jour comme les autres, encore légèrement couvert,  qui fleure cependant l’été et la joie de vivre. 

Eisenhower, commandant en chef des forces alliées, qui a  guetté une amélioration du temps, lance sur les côtes de Normandie une opération incroyable de débarquement avec des moyens techniques et logistiques qui resteront peut-être uniques dans l’histoire de l’humanité.  

Des barges de débarquement spécialement conçues  déversent sur les plages des troupes bien entraînées, supérieurement équipées et bien soutenues par l’environnement matériel le plus sophistiqué et le plus gigantesque qui soit.

Malgré une résistance allemande acharnée,  les Alliés consolident leur tête de pont en Normandie, débarquent le 15 août dans le midi de la France et conjointement, les deux armées libèrent Paris le 25  et Bruxelles quelques jours après, le 5 septembre.

Le vide laissé par la débâcle des Allemands qui redoutaient l’encerclement que provoquerait la jonction de l’armée de l’Anglais Wilson et du Français de Lattre de Tassigny, qui avait pris pied en Provence avec celle  des débarqués de la Manche ne fut pas tout de suite comblé par les alliés plus préoccupés de reprendre Anvers et ses installations portuaires.

Si bien que Bruxelles se trouva, très peu de temps, dans un vide de pouvoir que mirent à profit les traditionnels « pilleurs d’épave » et « rats »  toujours si nombreux en pareille circonstance. 

C’était le début de septembre et il faisait beau et chaud, la nature s’était gorgée de soleil et d’été.  Plantureusement, la ville s’étalait dans une douce tiédeur repue.  Les sorbiers des rues et les arbres du parc proche  se coloraient déjà.

Nous entendions au loin un bruit sourd de canon et des hurlements d’avions en piqué. 

Le vieux poste de radio, notre bon compagnon de guerre, complice de nos écoutes interdites des émissions londoniennes, nous tenait heure par heure au courant de notre libération imminente et nous rassurait en nous informant du recul de l’armée allemande prise en tenaille, vers des positions de repli. 

On vivait sur le seuil des portes, en quête de nouvelles.  Une rumeur sauta de maison en maison : des Allemands en débandade se traînent lamentablement sur la chaussée de Louvain toute proche. Je m’éclipsai dangereusement pour aller voir ça.

C’était pitoyable et angoissant tout à la fois. De pauvres diables, morts de peur, hirsutes et mal rasés, se traînaient, certains sans armes. 

On les regardait de très loin, caché dans l’ombre des portes cochères.  A quelques mètres de moi, un homme qui aurait pu être mon père, traînait de gros godillots et une couverture qui sortait de son sac. 

Je me demandai pourquoi ces malheureux ne se rendaient pas : ils ne rejoindraient jamais les autres qu’on venait d’entendre passer dans des camions et toutes sortes d’engins motorisés. Sans doute que,  pour un soldat, la peur de l’ennemi et l’humiliation de la défaite sont  prépondérantes.

La ville se replongea dans sa torpeur d’été, à peine entendait-on un roulement lointain difficilement définissable : canons, tanks ou orage ?

C’est alors que sortirent les lâches, les profiteurs, les faux résistants, les pilleurs…la basse lie qu’on n’imagine pas sommeiller dans la masse de « braves gens » qui, habituellement, nous entourent.

Ils entrèrent dans notre rue en matamores, guidés par la haine ridicule de petits imbéciles qui leur désignaient les « collaborateurs ». 

Ils brandissaient un vieux fusil ou un revolver de grenier et portaient un brassard blanc sur lequel ils avaient inscrit grossièrement  « F.I. »,  « Force de l’intérieur », s’inspirant des « FFI » français dont on parlait beaucoup.

Pour certains d’ailleurs, c’était une manière de se dédouaner d’actions illicites « collaboratrices ».  D’autres « rats », plus intéressés, poussaient précipitamment de pleines charrettes de « butins».

Les faux résistants eurent tôt fait d’entrer dans certaines maisons «désignées» comme abritant des traîtres à la patrie et d’en sortir les prétendus collaborateurs.  Les vrais coupables, ceux qui avaient vraiment trahi et aidé l’ennemi, s’étaient bien sûr enfuis et cachés.

Faut-il encore rappeler que, pendant toutes ces périodes troublées, la rue était devenue, surtout par temps chaud, un lieu de réunion et de palabres.

Le père de notre voisine Micheline, dans ces forums de quartier, fort pessimiste, donnait aux alliés, surtout au début de la guerre, peu de chance de triompher d’Hitler.  En fait, il disait tout haut ce que beaucoup pensaient.

Désigné « collaborateur » par on ne sait trop qui lui voulait du mal, il fut emmené avec ses filles dans la tristement célèbre caserne Dailly où ils se retrouvèrent avec d’autres pauvres diables plus ou moins coupables de propos favorables aux Allemands.

Je garderai toujours enfui au fond de moi le souvenir écœurant d’une populace vociférante et vicieuse qui traînait des pères et des filles injustement accusés de collaboration. 

Je verrai toujours les crânes grossièrement rasés et bleuâtres des femmes, la terreur dans leurs yeux, les bousculades honteuses, l’angoisse, la peur et les larmes qu’elles n’osaient pas pleurer. 

Mais d’où sort-elle donc cette honteuse lie humaine qui bouillonne toujours en masse quand elle est laissée à elle-même ?

 

Des mains de griffes se tendent

Avides et cruelles.

Elles sont jeunes, elles sont belles

Et eux sont sales,

Les yeux vides et fous.

 

Elles sont nues, au pilori,

Les cheveux fauchés en blé

Comme moisson, à leurs pieds.

Ils sont sales, ils sont fous,

Hurlant leur turpitude.

 

Elles sont belles, elles sont pâles,

Aux tempes des galops de chevaux fous.

On hurle, on crie, breugueulant

La bière qui coule en bave.

 

On relâcha  mes deux voisines que je n’ai plus jamais revues, elles furent sans doute recueillies par leur famille.

Quant au père, il ne résista pas et mourut quelques semaines plus tard, terrassé par une crise cardiaque.  Pendant les jours d’ignominies, on avait tracé au goudron, sur sa devanture, un cercueil avec une croix gammée.

{2} Ces événements m’ont toujours amené à les mettre en parallèle avec d’autres situations : ainsi, je n’ai pas manqué d’établir un rapport de causalité en ce qui concerne le sort de mes deux voisines et celui de mes anciens compagnons de collège exécutés à Kongolo. 

J’entendais la même clameur monter des même foules avec la toujours même avilissante cruauté. Je n’ai pu m’empêcher d’associer ces deux souillures : celle des hommes blancs abandonnés par leur civilisation et celle des hommes noirs, eux aussi laissés aux primaires instincts de leurs congénères.


Leurs mains de griffes se tendent

 Avides et si cruelles.

Eux si bons, eux si doux,

Les regardent tristement.

 

Ils sont sales,

Les yeux vides et fous,

Eux sont nus au pilori,

Dépouillés, fauchés en blé

En moisson qui ne peut plus lever.

 

Ils sont sales, ivres et fous

Hurlant leur turpitude.

Eux sont beaux, eux sont pâles,

Aux tempes des galops de chevaux fous.

On hurle, on crie, breugueulant

La bière qui coule en bave.

 

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{3} Le scoutisme intégral instauré dans le collège me plaisait beaucoup, mais ce n’était pas l’avis de tout le monde. Les congés du dimanche et du jeudi après-midi (trois heures) ainsi que les autres périodes de détente étaient principalement consacrés à des activités de patrouille qu’on le veuille ou non.

Cette contrainte devint finalement beaucoup trop lourde, difficile à supporter et sans doute contraire au développement de nos personnalités. Cette expérience de scoutisme intégral fut d’ailleurs abandonnée après quelques années.

Nous avions chaque dimanche un « grand jeu » pour lequel nos chefs s’ingéniaient à nous créer des situations, décors et atmosphères dignes des plus romanesques épopées.

Cette activité extérieure hebdomadaire nous libérait de notre « prison » et des jeux d’équipe bien combinés par un chef de troupe astucieux devaient combler nos natures imaginatives. 

La première année, j’eus la chance d’avoir un chef de patrouille très large d’esprit. Il s’appelait Jules (totem Poulain). Très ouvert et jovial, il nous accordait beaucoup de liberté, sous sa responsabilité, en nous laissant le champ libre, ce qui me permettait de donner libre cours à mes besoins d’évasion dans des lieux interdits comme les bords de l’étang.

4} Nous, ses petits scouts, étions loin de nous imaginer que ce CP (chef de patrouille) au grand cœur, serait plus tard le seul survivant du massacre de Kongolo, le premier janvier 1962. 

Vingt missionnaires y seront tués par une soldatesque ivre.  Unique rescapé, il sera sauvé de justesse par un soldat et rapatrié en Belgique par un officier de l’ONU.

Le plus surprenant et le plus admirable fut que cet homme, étonnant de courage et de témérité, retourna quelques mois plus tard, en mai 1962, seul survivant de la mission saccagée, pour sauver ce qui pouvait l’être encore et tout refaire avec l’aide des autochtones auprès desquels il jouira de la plus grande considération,  en le respectant comme un sorcier.

Héros d’une épopée remarquable sous le ciel embrasé du Congo en pleine folie anarchique, il se dépensera, au péril de sa vie, pendant près de deux ans, revenant inlassablement reconstruire des lieux que des Mulélistes, Simbas et autres Maï-Maï ne cessaient de saccager, massacrant tout sur leur passage.

Dans mes cogitations métaphysiques, je pense souvent à lui, à sa destinée, à son idéal de candidat martyr, à ses motivations… 

Pendant quarante ans, asthmatique, il se surpassera physiquement, infatigable, indomptable, merveilleux d’idéal… 

Quand il revenait en Europe, comment surmontait-il le découragement provoqué par la vision de son Eglise malade à mourir ?

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