Mes Maîtres à penser : Paul Damblon, Chritian de Duve et Jean d'Ormesson.

Si les aléas de la vie ne m’avaient pas livré pieds et poings liés à l’implacable philosophie du comptable sec et froid, disséquant tout, penché sur ses livres de comptes où la rigueur des chiffres prédomine et où un franc ou un euro restera toujours un franc ou un euro, complice des dieux de la fortune, au service de l’enrichissement et du pouvoir par l’argent, il est probable que le poète aurait vécu dans ses nuages et ses rêves et qu’il aurait cru et aimé le Dieu d’idéal et de ciel des croyants qui lui aurait ouvert tout grand son jardin de l’irréel et de la contemplation suprême.

Le comptable aride et dur se meurt maintenant, mais il n’a pas étouffé le poète qui sur la fin de ses jours retrouve les envolées éthérées de ses vingt ans et son appétit du sublime des mystiques, celui qui restera toujours sentimentalement chrétien de cœur malgré ses entraves d’agnostique par loyauté de pensée.

Cette position ambiguë peut en surprendre plus d’un. Pourtant n’a-t-elle pas le mérite d’accepter et surtout de comprendre ceux qui restent attachés aux traditions et enseignements d’un milieu qui reste le mien !

J’ai beaucoup d’estime et d’affinité pour la libre pensée. Avec mon épouse, nous avons toujours été, en esprit, proches d’un de ses principaux animateurs : Paul Damblon.

Son livre, où je retrouve un parcours semblable au mien, est un long plaidoyer en faveur de l’agnosticisme. C’est le cri d’appel d’un scientifique vulgarisateur mais aussi d’un poète-musicien et je m’associe totalement à sa pensée quand il se définit comme agnostique avec hypothèse de travail athée.

Il apporte à la libre pensée un humanisme chaleureux d’idéaliste-rêveur bien qu’il s’en défende farouchement. Ses rapports avec les penseurs chrétiens actuels, sont un modèle de tolérance, de compréhension et de chaleur humaine qui me ravit.

Il est heureux de constater que les autres s’en inspirent, l’intolérance qui se retrouve dans un camp comme dans l’autre, se polissant des contacts qui s’établissent pour adoucir des aspérités qui les blessent si souvent et inutilement.

La foi est un sentiment profondément humain. Intellectuelle, elle est défendue par les plus grands penseurs, les plus grands scientifiques souvent empêtrés dans des arguments ambigus.

{26} J’ai lu avec le plus grand respect et la plus grande attention le livre de Christian de Duve, prix Nobel de médecine, savant émérite sorti de l’université catholique de Louvain : « A l’écoute du vivant » et surtout son chapitre 18 intitulé : « Et Dieu dans tout cela ».

J’ai été conquis par ses conclusions et les directives éthiques qu’il préconise pour l’homme d’aujourd’hui. Il dit en substance ce qui suit :

« Il faut encore des prêtres ou guides spirituels qui, en dehors de tout dogmatisme et fondamentalisme, peuvent inspirer, aider, orienter … La société a besoin de règles morales en dehors des lois naturelles où prédominent les lois aveugles de la sélection … Les lois morales évoluent avec les connaissances, les mentalités et les situations nouvelles… Cependant les enseignements du passé conservent toute leur valeur quels qu’en soient les maîtres (Moïse, Jésus-Christ, Confucius, Bouddha, Mahomet) à condition de ne pas lier cette allégeance à un dogmatisme intolérant, prosélyte et dominateur … »

J’ai repris intégralement le dernier paragraphe de ce chapitre essentiel, tellement les conclusions fondamentales de ce grand savant sont dictées par l’intelligence, la grandeur et une connaissance profonde de notre monde civilisé occidental :

« Les religions ne doivent pas être abandonnées. Elles doivent se débarrasser de leurs croyances mythiques, de leurs déclarations irrationnelles, de leurs enseignements obscurantistes, de leurs rituels magiques, de leurs prétentions abusives à une légitimité supérieure, de leurs recours au chantage moral, sans compter parfois leur appel à la violence. Dépouillées de tous ces accessoires, mais en conservant intact le sens du sacré, elles doivent être soutenues et protégées afin de continuer à nous aider à contempler le mystère, respecter des préceptes éthiques, célébrer nos fêtes, partager nos joies et nos tristesses, supporter nos épreuves. »

{27} Aux alentours des années 1991, j’ai lu avec intérêt et attention le livre-entretien, qui venait de paraître, des frères Bogdanov, physiciens vulgarisateurs, (accusés, à tort ou à raison, de plagiaires, ce qui n’enlève rien à la valeur de leurs écrits) avecJean Guitton, qualifié de dernier grand penseur chrétien. ° Igor et Grichka Bogdanov – Jean Guitton - Dieu et la science – Grasset °

J’y ai relevé des choses intéressantes pour étayer ma réflexion :

« … nous sommes à l’orée d’une révolution de la pensée, d’une rupture épistémologique (rupture du savoir) telle que la philosophie n’en a pas connu depuis plusieurs siècles… »

Plus loin, les auteurs prétendent qu’à travers les voies ouvertes par la théorie quantique survient une conception nouvelle (qu’ils appelleront métaréalisme) en deçà du spiritualisme mais au-delà du matérialisme qui effacerait les frontières entre l’esprit et la matière 

La lecture de cet ouvrage m’avait fort interpellé à une époque où je cherchais mes marques. En substance voici ce que j’y avais coché comme important :

« Peu avant sa mort, Bergson a légué son « testament de pensée » à quatre philosophes : Gabriel Marcel, Jacques Maritain, Vladimir Jankélévitch, et moi-même. Je serai donc le messager de son intuition : Bergson avait pressenti, plus que tout autre les grands changements conceptuels induits par la théorie quantique. A ses yeux – tout comme dans la physique quantique - la réalité n’est ni causale, ni locale : l’espace et le temps y sont des abstractions, de pures illusions…..le réel est voilé, inaccessible…Face à cette énigme, il n’existe que deux attitudes : l’une nous conduit vers l’absurde, l’autre vers le mystère : le choix ultime entre l’une ou l’autre est, au sens philosophique, la plus haute de mes décisions. » °propos de Jean Guitton dans l’avertissement - page 31 et 32 °

« … Le vide absolu caractérisé par une absence totale de matière et d’énergie n’existe pas … le vide à l’état pur est une abstraction … le vide quantique est différent en ce sens qu’il est le théâtre d’un ballet incessant de particules, celles-ci apparaissant et disparaissant dans un temps extrêmement bref, inconcevable à l’échelle humaine …°tiré des propos de Grichka Bogdanov – Dieu et la science – page 50 »

« … une particule n’existe pas par elle-même mais uniquement à travers les effets qu’elle engendre. Cet ensemble d’effets s’appelle un « champ ». Ainsi les objets qui nous entourent ne sont autres que des ensembles de champs (champ électromagnétique, champ de gravitation, champ protonique, champ électronique) ; la réalité essentielle, fondamentale, est un ensemble de champs qui interagissent en permanence entre eux. ° propos de Igor Bogdanov - ibidem – page 114 »

« … rien de ce que nous pouvons percevoir n’est vraiment « réel », au sens que nous donnons habituellement à ce mot. D’une certaine manière, nous sommes plongés au cœur d’une illusion qui déploie autour de nous un cortège d’apparence, de leurres que nous identifions à la réalité … tout cela n’est qu’une immense et perpétuelle hallucination, qui recouvre la réalité d’un voile opaque. Une réalité étrange, profonde existe sous ce voile ; une réalité qui ne serait pas faite de matière, mais d’esprit ; une vaste pensée qu’après un demi-siècle de tâtonnement, la nouvelle physique commence à comprendre, invitant les rêveurs que nous sommes à éclairer d’un feu naissant la nuit de nos rêves. » °propos de Jean Guitton - ibidem – page 117°

{28} Un paragraphe et une conclusion de Jean Guitton sont mis en exergue par le professeur Christian de Duve, à la page 261 de son ouvrage « A l’écoute du vivant » °édition Odile Jacob – octobre 2002 ° :

«  Si l’esprit et la matière ont pour origine un spectre commun, il devient clair que leur dualité est une illusion, due au fait que l’on ne considère que les aspects mécaniques de la matière et la qualité intangible de l’esprit … » » ° propos de Jean Guitton – Dieu et la science – page 182 ° et le philosophe chrétien de conclure :« L’esprit et la matière forment une seule et même réalité » °ibidem page 184°

Dont commentaires de Ch. De Duve : «  Sous la plume d’un catholique pratiquant considéré comme un des penseurs chrétiens les plus éminents de notre époque, une telle phrase est en même temps surprenante et révélatrice. »

Le troisième de mes « maîtres à penser » est Jean d’Ormessonqui dans son livre de 400 pages : « Presque rien sur presque tout » a exprimé, avec son talent d’écrivain profond, l’essentiel des questions qu’un homme intelligent se pose quand il cherche à comprendre le pourquoi de l’existence des choses et des êtres vivants.

Il me sert de livre de chevet que je consulte dans mes insomnies pour servir de tremplin à des réflexions passionnantes sur le pourquoi et le comment de tout.

Je livre, ci-après, quelques-unes de ces notes alimentant mes réflexions :

« Le souvenir de ce qui a disparu … il existe dans la pensée. Et il n’existe que dans la pensée … Aussi longtemps que la pensée n’avait pas apparu dans le tout, le passé ne cessait jamais de tomber dans le néant … » ° page 773°

« Il n’est pourtant pas acquis d’avance que le destin de l’homme soit de connaître l’univers et que le destin de l’univers soit d’être connu par l’homme … » °page 261°

« Les choses, dans l’univers, sont combinées de telle sorte qu’elles peuvent mener, avec autant d’évidence d’un côté et de l’autre, à deux convictions radicalement opposées : qu’un Dieu est nécessaire et qu’un Dieu est inutile. » °page 260°

« L’être est. Un point c’est tout. On ne peut pas en dire grand-chose. On ne peut pas en parler. On ne peut rien en dire du tout. Sauf qu’il est : il faut bien qu’il soit puisqu’il y a autre chose au lieu de rien. L’être est parce qu’il y a du temps, de l’espace, de la matière, de la vie, de la pensée et un tout. » °page 336°

« La pensée n’est qu’un sous-produit de la vie, qui est un sous-produit de la Terre, qui est un sous-produit de mon tout. L’ennui c’est que je suis, en un sens, le sous-produit de ce sous-produit … Il n’y a de tout que parce qu’il y a de la pensée … » °page 337°

« Voilà ce que je suis : un miracle. A des milliards et des milliards d’exemplaires. C’est parce qu’il est si répandu que sa qualité de miracle est si peu reconnue et à peine célébrée. Un miracle si fréquent, est-ce encore un miracle ? Mais le tout est un miracle. La vie est un miracle. Et, plus que le tout et la vie, l’homme, qui est seul à penser le miracle et à le chanter dans ses œuvres, fut-ce en le niant et en le piétinant de fureur et d’orgueil, est le miracle des miracles. » °page 365°

« Si une âme immortelle habite mon corps mortel, il faut qu’elle ait été introduite dans mon enveloppe charnelle au moment même où l’homme se dégageait de l’animal. Et qu’une créature mortelle donne tout à coup le jour à un être immortel. Autant dire qu’il s’agit d’une nouvelle création et de l’irruption d’un Dieu créateur et tout-puissant au sein des mécanismes de la nécessité … Si ce ferment d’éternité n’a pas été glissé en moi, je ne suis rien d’autre qu’une algue sur qui le temps a évolué » °page 367°

« Ma seule limite est le temps. Mon seul maître est le temps. Je ne parviendrai ni à le remonter, ni à l’arrêter, ni à le ralentir, ni à l’éviter. Je n’échapperai pas à la mort. … Je me changerai moi-même. Je découvrirai le tout et le soumettrai à mon pouvoir. Et j’inventerai un homme qui sera plus et mieux que l’homme … Il ne m’est rien d’impossible parce que je suis l’esprit … Peut-être dans quelques milliards d’années, n’y aura-t-il plus d’homme sur la surface de la Terre. Mais quelque chose d’innommable, et d’encore innomé, entre le monstre et la merveille, entre la machine et l’esprit, et qui se répandra à travers l’espace. » °page 369°

« Je chante, moi aussi, la gloire du tout d’où je sors. Je veux bien aller jusqu’à chanter la gloire de l’être d’où est sorti le tout. Mais c’est une gloire lointaine et abstraite. L’être règne peut-être. Mais il ne gouverne pas. Qui gouverne ? C’es t moi … » °page 370°

« Monologue de l’être : Tout n’existe que par moi. Je soutiens à chaque instant et l’espace et le temps et le tout et les hommes. Il y a un tout parce qu’il y a de l’être. Il y a du temps parce qu’il y a de l’être. Il y a des hommes parce qu’il y a de l’être … Dans un tout surgi de l’être et que vous ignorez et que malgré tant d’orgueil et tant de vains efforts, vous ne cesserez jamais de poursuivre et pourtant d’ignorer. Car sur presque tout, pauvres, pauvres enfants imbéciles, vous ne savez presque rien. Et sur le Tout, comme sur l’être, vous ne savez rien du tout. » °dernière page°

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{29} En appendice de mon livre, je traduirai en « symphonies » mes réflexions intimes sur le pourquoi et le comment de l’existence, en quelque sorte la somme de mes « considérations fondamentales sur l’existence », titre que je leur donnerai longtemps. J’y consignerai l’essentiel d’une démarche qui hanta toute ma vie, mais qui m’interpella durement lorsque je dus soutenir les derniers moments d’un être aussi cher que ne le fut ma mère, personne scrupuleuse très croyante, en grande crainte de la mort et « du châtiment éternel » et à qui j’ai pu imposer mes convictions métaphysiques et lui procurer ainsi une fin paisible.

Au crépuscule de ma vie, je tiens à laisser à ma postérité un témoignage constitué par plus de soixante années de recherches sur le sens de l’existence et la motivation d’exister.

J’ai dû me rendre à l’évidence, la seule qui résulte d’une analyse systématique des croyances qui ont abouti aux phénomènes de la religiosité, confrontée à sa vraisemblance fondamentale.

A la lumière des connaissances actuelles, aucune religion ne résiste à une analyse sérieuse, historique, scientifique ou logique.

Le milieu éducatif, par son contexte familial et historique, force le cloisonnement entre d’une part la raison et les évidences scientifiques et d’autre part le carcan atavique constitué par les croyances dogmatiques du milieu. Les plus grands penseurs en sont tributaires et sont forcés aux plus originales et plus spectaculaires prouesses intellectuelles pour se donner raison malgré l’évidence des arguments que les scientifiques libérés de leur contexte historique de milieu, avancent constamment.

Le temps et l’évolution ont « créés » la vie … la vie a créé les micro-organismes et les êtres vivants qui ont envahi la planète terre, minuscule satellite d’une minuscule étoile dans un cosmos tellement immense qu’il est incommensurable … (Nous n’en connaissons véritablement pas les limites)

Avec la complicité du temps, à coup d’échecs, de tâtonnements, de recommencements, la vie a perfectionné les êtres vivants en les dotant de facultés spécifiques d’adaptation à leur environnement …

En l’état actuel des connaissances de la science, de nombreux phénomènes ne trouvent pas d’explications valables. On doit s’en tenir à des hypothèses « pseudo-scientifiques » d’inter-connectivité entre les êtres vivants ou de codifications programmées transmissibles par les gènes.

La nature nous en livre de continuels exemples … comme la mémoire génétique … la simultanéité de réaction des bancs de poissons et des troupeaux … la transmission de messages collectifs ou individuels à distance dans les colonies d’insectes (fourmis, termites, abeilles, guêpes, frelons. Dans l’un comme dans l’autre, l’ensemble des individus réagit comme si l’espace – l’univers - n’était qu’un immense organisme dont ils sont un des éléments)

Par la sélection et le dressage, l’homme a développé chez certains animaux des facultés qui le servent : la connexion à distance du pigeon voyageur avec sa femelle … le flair du chien-pisteur qui détecte les traces même lointaines du passage d’un être vivant, à partir d’un objet qui a pris son odeur qui se maintient un certain temps et reste présente malgré la distance parcourue par « l’émetteur ».

Quant à l’homme, il a développé la bipédie et l’habileté manuelle qui lui a permis « d’inventer l’outil » cet auxiliaire de sa survie. L’utilisation de l’outil a suscité « l’intelligence » et la vie en société lui a fait découvrir la parole et la communication qui ont conduit à l’expérience, l’apprentissage, la transmission du savoir par la création de moyens pour en garder la trace et en faciliter la reproduction (l’écriture, le livre et maintenant le matériel informatique)

Sa faiblesse physique de primate l’a forcé a l’association par petits groupes de chasseurs avec des « leaders » (de l’anglais to lead : conduire) … le stade suivant fut le nomadisme avec des troupeaux d’ovins dont ils tiraient la viande, le lait, la peau et la laine, en association avec la chasse et la cueillette … pour aboutir au stade final de la sédentarisation avec les cultures, l’élevage en pâturage, l’habitation et … l’urbanisation.

Finalement, l’homme sédentaire s’est organisé en nation avec des chefs. Il a développé la connaissance, la pensée, la mémoire et la conscience. Il s’est créé des prêtres qui devaient conjurer le sort, intercéder auprès des « êtres supérieurs » pour qu’ils le protègent du malheur, de la souffrance et … de la mort …

L’évolution des civilisations en a privilégié certaines qui ont développé la connaissance à un point extrême de réalisation, leur permettant les prouesses que leurs « découvreurs » réalisent tous les jours, en les dotant des possibilités extraordinaires dont ils disposent maintenant pour jouir d’un confort de vie inégalé et disposer des moyens nécessaires pour rechercher les raisons de son existence.


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