Mes vrais amis, George (sans s) et Christian (le petit frère) - Ils m'ont formé quand j'avais besoin d'eux - Idéalistes, ils m'ont enseigné l'élévation du coeur vers les cimes

{9.1} Il est grand et mince, il a des yeux et des lèvres qui sourient, légèrement ironiques. Asthmatique, il a la respiration courte et marche lentement avec une majesté de prince.

Il parle vite par courtes phrases incisives, souvent teintées d’humour. Il est bavard, mais le sait et se corrige, abandonne la place à son interlocuteur en lui disant « raconte » ; il encourage, il console, il distribue l’amitié à cœur ouvert.

Son grand corps maigre est l’esclave de ses projets : sa vitalité se trouve en porte à faux de son physique.

Il dévore la vie, frôle la mort qu’il nargue à grands pieds de nez. Il bouillonne de projets qu’il réalise toujours. Meneur, il prend la tête.

Il écrit son prénom George sans s (il n’est pas du tout anglophile, mais à sa naissance il a été repris ainsi à l’état civil, à la suite d’un séjour de sa famille en Angleterre.)

Voilà mal dépeint celui que j’avais été accueillir, ce jour-là, au funiculaire. On m’avait demandé de remplacer le frère Eligius, occupé, qui se chargerait par la suite d’acheminer ses bagages.

Nous marchions lentement, il faisait beau et agréable et la nature sifflotait gentiment.

Il m’a tout de suite convenu, parce que j’avais besoin de mon Grand Meaulnes. Poète, il me disait de belles choses : j’avais dix-sept ans et l’âme du potache.

Un ciel bleu sec et dur se ciselait autour des crêtes. Des nuages de blanc battu en neige s’étiraient longuement sur les flancs de la montagne, comme le ferait une chatte étendue au soleil.

- Tu as vu, me glissa-t-il malicieusement, la montagne fait le gros dos au soleil.

- C’est un endroit merveilleux, ai-je continué, il faut s’en mettre plein les yeux.

- Voyeur, a-t-il rétorqué, en éclatant de rire.

Un peu surpris, je n’eus pas la répartie voulue. Timide à l’époque, je perdais facilement mes moyens, sachant que ma réaction viendrait à contre-temps.

J’appris qu’il habitait Bruxelles comme moi et qu’il faisait aussi du scoutisme en tant que dirigeant. Il me demanda :

- Est-ce qu’il y a des jeunes comme toi dans l’établissement, on pourrait créer une activité scoute ?

- Je suis le plus jeune mais je pense qu’on pourrait intéresser mes amis, Jean et Pol.

Ce projet fut concrétisé dès que George fut physiquement en état de le faire, ainsi que je le raconterai plus loin.

Le hasard faisant bien les choses, il se retrouva dans la même chambre de quatre que moi. Après la mort de Dolph, on nous avait, Pol et moi, très humainement changés de chambre.

George, cependant, n’y resta pas bien longtemps. Un matin, je le vis verdir, se lever et gagner en titubant un lavabo en faïence mis à notre disposition en face de nos lits.

Je me précipitai pour le soutenir : il vomissait du sang à grands flots. C’était ce qui s’appelait dans le milieu une hémoptysie(rupture d’une veine pulmonaire endommagée).

On le transféra de suite en chambre seule, au même étage, pas bien loin de moi ce qui nous permettait de nous retrouver tant qu’il nous plaisait.

Merci au bon mais toujours austère Père Cournol (que George qui n’en ratait pas une, transformait irrévérencieusement en « couille molle », sans aucune certitude quant à la vérité anatomique de la chose, bien entendu) qui ferma toujours les yeux sur mes nombreuses entorses aux règles de discipline de la maison.

C’est ainsi que débuta une amitié de plus d’un demi-siècle qui a duré jusqu'à son décès en 2009. George, souvent entre la vie et la mort, asthmatique, il a  vécu avec des bouteilles d’oxygène. Il défiait le destin, plein de projets qu'il réalisait et aidait avec son épouse des jeunes désemparés et les sauvait.

Dans sa chambre de malade, nous créâmes un nouvel univers pour les hommes. Nous divaguions, … imaginions, échafaudions des projets généreux pour les jeunes.

Nous y refaisions le monde en l’idéalisant, en y mettant le merveilleux qui lui manquera toujours. Nous réalisâmes en projet et en rêve un château pour y accueillir ceux qui étaient en difficulté, des jeunes surtout.

C’est lui qui m’entrouvrit des jardins que je ne connaissais pas où la littérature, l’art et la poésie ont des rythmes qui enchantent et font rêver un jeune garçon de dix-sept ans.

Il me fit découvrir les classiques autrement et nous nous compromîmes avec les inquiétants Verlaine, Baudelaire et autres Rimbaud.

Cependant, marqués par notre éducation pudibonde et nos projets sacerdotaux, nous abordions les passages scabreux avec le frisson troublant de pénétrer dans des domaines envoûtants mais défendus.

Il me parlait de son ami Charles Moeller, poète-philosophe qui l’avait fait tomber sous le charme des poèmes de Luc Lialine, Maurice Carême, Jacques Soenens…et de tant d’autres qui se réunissaient à Bruxelles avec lui, peu après la guerre.

J’étais fou de poésie que George disait ou me lisait si bien. Je dévorais tous les livres qu’il me passait (sa mère lui en avait envoyé une petite malle ainsi que son agrandisseur de photos) et nous en parlions en rêvant longuement.

Un imposant père parisien, pensionnaire comme nous, me donnait des cours de français et de littérature.

Il m’appelait « cornichon » en riant grassement, mais je n’étais pas fort intéressé par ses « morceaux choisis » peu affriolants. Je préférais la littérature audacieuse tant par la forme que par le fond que je découvrais avec George.

Nous passions des soirées et même des nuits merveilleuses à écouter chanter les mots, à dire de jolies choses.

Je m’installais sur sa chaise longue de terrasse, tandis que lui se calait dans des oreillers et nous avions devant nous le spectacle grandiose de la vallée. Mon âme de jeune potache planait dans les nuages.

George était surtout altruiste et très empreint d’idéal chrétien, d’oubli de soi et du souci du bonheur des autres. Il aurait aimé me faire partager son idéal, mais déjà confronté à des débats métaphysiques intérieurs, je le suivais difficilement mais ne voulais absolument pas lui en révéler la raison.

Il débordait de projets qu’il me faisait partager. J’étais emballé et prêt à le suivre dans les étoiles. C’est ainsi que nous passâmes des heures et des jours à créer notre « château » pour tous les malheureux de la terre. Nous l’avions baptisé « Moulinsart » (pardon, Hergé).

Dans le rêve, j’étais bien à mon affaire et, poussé par George, je modifiai ma technique : fini les êtres abracadabrants, les personnages bizarres, place aux copains-collaborateurs qui nous aideraient à réaliser les plus grandes choses.

Henri-Georges, par exemple, qui était étudiant en médecine et qu’on appelait « Doc » était le toubib tout trouvé pour nos nombreux malades et infirmes.

Jean et Pol, bien sûr, seraient de la partie et même l’indispensable et dévoué frère Eligius pour l’intendance. Quant au reste et suivant notre fantaisie et nos besoins, nous n’avions qu’à puiser autour de nous.

En dédoublement, ça donnait à peu près ceci :

« Moulinsart » était un vieux château pittoresque avec des couloirs de contes de fée et de belles salles gothiques dans lesquelles des vitraux jouaient avec le soleil partout et toujours.

Nous y avions établi notre salle d’état-major dans une grande rotonde qui dominait l’allée d’accès au château. George y trônait dans son vieux fauteuil de cuir repoussé et sa table de chêne, mobilier qui lui convenait si bien. (C’était celui que je retrouvais quand, revenu à Bruxelles, j’allais chez lui).

Voici l’aventure étonnante que j’avais imaginée dans ce cadre idyllique :

« Moulinsart » était complet et nous avions fort à faire. Le château bourdonnait comme une ruche et tout tournait idéalement. George était partout et je faisais de mon mieux pour le seconder.

Henri-Georges, le toubib, « Doc » pour faire plus court, cherchait à soulager et soigner tout ce misérable monde et parmi celui-ci, une petite fille sans âge, au joli nom de Badine, bossue et maigrichonne avec un pauvre visage terne et fané.

Ses jambes molles et flasques pendaient lamentablement dans sa chaise d’infirme. Quand nous la prenions dans nos bras pour lui manifester notre affection ou la promener, sa tête tombait comme cassée de sa colonne vertébrale et ses jambes flageolaient comme celles d’un pantin de coton.

Mais ses yeux, des yeux incroyablement malicieux, illuminaient son visage fade de poupée abîmée. Il y avait dans son regard les flammes pétillantes d’un feu de bois crépitant joyeusement.

Désolés de voir ce malheureux pantin désarticulé s’effondrer dans sa chaise d’infirme, nous avions demandé à la sœur Alphonse,bonne et dévouée sœur alsacienne de la villa, de lui confectionner des capitonnages de toile rembourrés de crin. Coincée dans tout ça, elle s’effondrait toujours. C’était vraiment lamentable et nous avions l’âme dans les chaussettes.

- J’ai connu un feu follet dans mon cimetière, ai-je affirmé à George. Laisse-moi l’appeler, il va sûrement l’aider.

- Qu’est-ce que tu me racontes là  ? s’étonna George.

- Tu es avec moi dans mon monde, tu ne dois plus t’étonner de rien, lui ai-je répondu.

Affable accourut tout de suite à mon premier appel, honoré d’être le seul personnage survivant dans le massacre de mon passé imaginaire. Il sautillait sur sa petite pointe bleue en lançant des reflets verts et rouges qui nous enveloppaient comme le ferait un gyrophare d’ambulance. George et Doc en étaient médusés, écarquillant les yeux.

- Je peux faire beaucoup pour elle, nous transmit-il en pensée. Vous avez bien fait de m’appeler, je vais tout arranger. J’ai le pouvoir d’embellir ce que je touche.

- Je te fais confiance, mon bon affable, ai-je acquiescé en utilisant la même technique de communication que lui.

Affable se glissa alors sur les mains maigres et difformes de la petite et, devant nos yeux émerveillés autant qu’effrayés, une étrange métamorphose se produisit, transformant ses atroces griffes craquelées et parcheminées en merveilleux doigts de madone.

Affable, vidé, en avait perdu son éclat et, pâlot, ne flamboyait plus.

- Ce genre d’intervention m’épuise énormément, nous révéla-t-il.

- Il faut continuer, disait George en pensant bien ses paroles pour qu’Affable les enregistre.

- Je vais essayer, lui fut-il répondu.

L’opération reprit longuement et lentement, mais la transformation ne fut plus aussi parfaite. Le vilain corps s’améliora pourtant et Badine devint une jeune fille un peu pâlotte et fluette, qui avait des doigts de rêve et des petits pieds en pointe comme Affable, et comme les ballerines.

Elle prit rapidement des forces et, joyeuse, sautilla sur ses pointes en chantant dans les jardins de « Moulinsart » comme l’aurait fait le gentil feu follet.

Ses jolis doigts, aussi souples que ceux des danseuses tonkinoises, découpaient dans la pénombre du soir ou dans l’ombre des grands arbres des déchirures de lumière qui se perdaient lentement en caressant les feuillages.

Le feu follet, quant à lui, totalement épuisé après sa généreuse intervention, il s’éteignit et je ne pus jamais ranimer sa flamme. Il s’était généreusement sacrifié pour transformer Badine.

Badine aux yeux de ciel,

Badine aux yeux de fleurs,

Tes atroces mains de sorcière

Ont révélé

Des doigts de fée.

 

Badine au regard d’ange

Pour des ciels de longues nuits,

Ecarte-moi ce cadavre

Dont je maudis la bosse.

Je veux les voir dans ta marre

Avec des restes de licorne.

 

Badine aux doigts de ciel,

Aux beaux yeux alanguis et doux,

Aux jambes et aux genoux,

Aux pieds en pures flammes,

Viens semer, petite femme

Dans nos beaux rêves,

Des vols d’oiseaux fous.

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Dans la malle que la mère de George lui avait envoyée se trouvait aussi un agrandisseur qu’il avait ingénieusement bricolé avec un appareil photo à soufflet. Il s’en sert encore maintenant pour réaliser des agrandissements magnifiques, l’optique étant exceptionnelle.

Ce fut donc pour moi l’occasion de m’initier à l’art de la belle image. C’était passionnant et nous nous ingéniions à découvrir ou trouver les meilleurs trucages pour réaliser d’étonnantes créations que nous prétendions « artistiques ».

George allait de mieux en mieux et commençait à se sentir fort à l’étroit dans l’espace étriqué de la « villa ». Aussi se mit-il à chercher à se rendre utile en dehors de notre petit univers.

C’est ainsi qu’il créa une petite troupe de scouts avec des gosses malades et handicapés soignés dans un établissement de sœurs voisin.

Il parvint même à convaincre la sœur supérieure de lui confier les plus valides pour un camp de deux à trois jours que nous établirions un peu plus haut dans la montagne.

Ce fut idyllique et les gosses étaient ravis. Imaginez ce cadre enchanteur d’un versant verdoyant parsemé de fleurs délicatement colorées et, dans le lointain, le tintement métallique et court, très particulier, des cloches accompagnant les troupeaux paissant paisiblement.

Il y avait aussi le murmure feutré de la vie dans l’herbe, le long frémissement des plantes sous la légère brise et la lointaine fraîcheur que chantaient en sourdine les rigoles d’arrosage serpentant dans les alpages.

Nos petits étaient heureux et nous tout autant qu’eux en privilégiant des moments de ciel que nous aurions voulu éternels.

Ils étaient orphelins et s’accrochaient à nous, avides d’un regard d’affection et d’un rien de tendresse.

Nous aurions tant aimé les leur donner, serrer dans nos bras et embrasser dans les cheveux ces petits frères, mais notre réponse avait la franchise et la rigueur de garçons prudents qui avaient connu de la part de certains éducateurs des débordements jugés douteux et puis surtout c’était de solides gaillards que nous devions faire de ces pauvres petits diables abandonnés.

Parmi eux, il y en avait un, qu’on appelait Jean-Jean. Son épaule déformée faisait bosse. Malingre, il tenait dans une petite charrette avec un bassin trop court et des jambes trop longues.

Son petit visage émacié portait des yeux tristes qui semblaient demander raison de son injuste sort. Il n’avait pas d’âge ou peut-être une douzaine d’années.

Il mendiait la tendresse que nous ne pouvions lui donner et nous sortait des choses profondes et dures.

- Cigogne (c’était mon totem), m’a-t-il dit un jour, alors qu’il m’aidait à préparer un repas, crois-tu que j’aurai le même corps quand je serai mort, si je vais au ciel ?

- Pourquoi me demandes-tu ça, lui ai-je répondu, assez interloqué et ne sachant que dire.

- Parce que je voudrais savoir. On me raconte tant de choses que je ne crois pas.

J’étais très perplexe, confronté moi-même à des problèmes d’ordre métaphysique. Cherchant l’échappatoire, je lui ai répondu :

- Je n’en sais rien, mais quand on aime quelqu’un, on veut qu’il soit heureux et puisque Dieu aime les hommes et toi en particulier, il fera en sorte que tu sois heureux et fera tout ce qu’il faut pour ça, après ta mort.

Je ne saurai jamais s’il fut satisfait de ma réponse, car il me sourit, me regarda de ses grands yeux mystérieux, mais je n’y trouvai pas la flamme que j’avais espéré allumer.

Il avait le cœur frêle

Du pauvre oiseau blessé

Qui a perdu ses ailes,

Que les pattes ont laissé.

Il avait les yeux tristes

De l’enfant si mal né

Qu’il était sur la liste

De ceux qu’on a trouvés.

 

Il était tout petit

Dans sa vieille charrette,

N’avait plus d’appétit,

Mais ramassait les miettes

Qu’on avait délaissées,

Pour la chose mal née.


Nous avions établi notre pseudo-campement, un peu plus haut dans la montagne, pas très loin de l’établissement des sœurs afin de parer à toute éventualité : il s’agissait d’enfants malades et fragiles.

Effectivement, nous eûmes quelques problèmes de dérangement gastrique. George et moi avons pensé que ça se situait plus dans la tête que dans le ventre.

Les problèmes de ce genre dans les camps proviennent de la nourriture, de la boisson ou du changement d’air. Or, rien de tout cela ici : nous nous trouvions à une quinzaine de minutes de leur établissement où tout était préparé.

Il suffisait d’aller chercher les marmites chaudes dans une petite charrette et nous n’avions plus qu’à servir dans les gamelles scoutes. Il n’y avait donc aucune raison de suspecter une nourriture à laquelle ils étaient habitués.

A cette occasion, je me suis souvenu d’un remède souverain, qu’on utilisait souvent dans ma famille : le bicarbonate de soude qui sert de ferment en pâtisserie et qui a en outre le pouvoir d’aider la digestion.

Je me suis mis à l’administrer bien délayé dans un verre d’eau pour en atténuer le goût : ce fut souverain et on en redemanda. Je suppose que l’effet fut plus psychologique que médical.

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{9.3} J’ai eu la chance et le grand privilège de bénéficier de la plus pure, de la plus désintéressée et de la plus fidèle amitié qui soit au monde. Avec le recul du temps et la rédaction de mon passé, je me sens coupable de ne pas en avoir apprécié toute la valeur.

 

Je l’ai découvert ce trésor

Que mes nuages avaient caché

Là, dans l’anfractuosité

Si noire d’un très vieux rocher.

 

Le beau diamant clair

De la pure amitié.

Celle de l’amitié fidèle

Qui toujours est donnée,

Et qu’on ne rendra pas assez.

 

Christian, ô mon ami !

Si gentil et toujours constant,

Ton émouvante fidélité

Que je n’ai jamais méritée

Fut un défi au temps.

 

Christian, celui que tout le monde appelait le « Petit Frère » nous tomba du ciel, un jour, sans qu’on ne l’ait remarqué.

Humble et effacé, il était partout où il pouvait aider. Toujours de bonne humeur, Parisien jovial et primesautier, il se rendait utile suivant ses possibilités.

Petit, léger et mince, il avait le gabarit idéal du jockey. Est-ce pour cela qu’il fit son service militaire à la cavalerie !

Attiré par l’idéal religieux des missionnaires d’Afrique, il entra comme frère convers chez les spiritains, l’ordre de mon oncle.

Très intelligent et cultivé, il aurait aimé poursuivre des études jusqu’à l’ordination, mais de violents maux de tête qui le prenaient lors de grands efforts cérébraux le forcèrent à abandonner les études de philosophie qui le préparaient à la prêtrise.

C’est la raison pour laquelle, il se contenta modestement du statut de frère convers. Cependant son ordre l’affecta à des tâches administratives et intellectuelles qui ne demandaient pas trop d’efforts de mémorisation.

Atteint du même mal que nous, il avait la santé fragile et comme George, il frôla la mort à de nombreuses reprises, mais, habité comme lui d’une énergie et une vitalité incroyable, il défiait son destin misérable de tuberculeux et de migraineux en rendant les plus grands services à sa communauté.

Comme George, il était indestructible et surmontait toujours avec courage et détermination tous ses handicaps, il s’est éteint cependant dans la nuit du 29 novembre 2005 en Suisse à Fribourg dans la section médicalisée d’une institution religieuse qui l’avait accueilli depuis quelques mois.

Il m’écrivait trois à quatre fois par an avec une constance et une fidélité extraordinaire qui dura plus de soixante ans et je me sens très coupable d’y avoir répondu si mal, plus par nonchalance épistolaire que par coupable indifférence.

Sa foi était convaincante et belle à voir. Sa dévotion à la Madone était attendrissante et chaque fois qu’i l m’écrivait, il me parlait avec amour et poésie d’un Dieu et d’une Vierge de rêve qui devraient exister.

 

D’où viens-tu si fier univers

Très, très haut dans ta tour d’argent ?

Donne à Christian, le petit frère

Ta réponse et ton boniment.

 

Garde-lui son cœur et sa foi

Qui lui ont imposé ses lois.

Garde-lui son Dieu et sa Vierge

Comme ses prières et ses cierges,

Sa dévotion et sa flamme,

Pour toujours combler sa belle âme.

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{9.4} George, infatigable, se mit en tête de créer une troupe théâtrale qui devint vite itinérante. Son premier objectif fut de faire quelque chose pour Noël et il constitua son équipe.

J’en étais, bien sûr, ainsi que Popol, Jean et le petit frère. S’y ajoutèrent le père Loudot, un Breton supérieurement cultivé,Jimmig, un Parisien très dévoué et un jeune garçon talentueux que George avait déniché, je ne sais trop où.

Ce fut une réussite, au programme une « clownerie » que nous avions préparée, Popol et moi, à partir d’un scénario et texte qui avait eu du succès à Gentinnes et le « Noël sur la place » de Henri Ghéon que George avait un peu raccourci.

Le pitre que j’étais au collège se réveilla et notre numéro de clown eut un franc succès car j’étais à mon affaire dans ce genre d’exercice. Par la suite, dans nos démarches itinérantes, une bonne partie du programme était occupée par mes clowneries. (J’adorais ça, car rien n’est plus enivrant que le rire d’un public.)

Le frère Eligius nous avait arrangé un traîneau pour donner des petites représentations dans les établissements voisins où nous devions tout amener et aménager : la scène sur tréteaux, les décors, accessoires et costumes.

Quant au « Noël sur la place », il fut très apprécié. George était, bien sûr, le conteur qui convenait et Popol, bien grimé, faisait une Marie très émouvante.

Il avait réussi à poser sa voix, toute en douceur, pour une émouvante Madone. Jimmig était un Saint Joseph à la fière stature et à la belle et authentique barbe. Le reste de la troupe se partageait les autres rôles.

J’étais très excité par tout ça et ne pus m’empêcher de continuer en transposant l’action dans mes rêves.

Nous étions de beaux saltimbanques qui, de bourgades en bourgades, donnaient sur les places publiques des représentations qui avaient beaucoup de succès.

George était, bien entendu, le chef de la troupe : il était coiffé d’un beau turban et d’un long manteau de mage, rouge étoilé d’argent.

J’avais transformé Jean, Popol et le père Loudot en jolies et accortes comédiennes en m’inspirant des traits caractéristiques et de la physionomie des pensionnaires féminines de la « villa ». J’y avais introduit la plus jolie d’entre elles, au joli nom d’Henriette, pour laquelle j’éprouvais un petit béguin.

Je m’étais composé un profil de jeune premier dans l’intention de l’impressionner. (A ce propos, j’ai le souvenir d’une confusion ridicule éprouvée lorsque j’ai rougi jusqu’aux doigts de pied devant sa cour habituelle de jeunes gens : elle m’avait complimenté pour le rire que j’avais provoqué chez elle lors de ma prestation clownesque de Noël.)

Mais revenons à notre histoire. Nous avions, ce jour-là, établi nos roulottes sur la place d’un gros, mais étrange village où tout était endormi comme dans le château de la Belle au bois dormant.

Assez intrigués, nous avons poussé quelques portes pour y trouver des personnages endormis très étranges : des rouquins avec un gros nez rouge de clown, vêtus d’habits grotesques.

Pourquoi étaient-ils tous endormis et pourquoi ces accoutrements ridicules ?

Nous allions bientôt le savoir.

A midi, une horloge, aux chiffres de faïence, très hautaine là-haut dans son clocher, se mit à sonner les douze coups qui s’imposaient.

La nuit, sans doute distraite ce jour-là, assombrit subitement tout le village. Le soleil, estomaqué, tomba en pâmoison, en perdit son éclat et ne fut plus qu’un disque diaphane.

C’était, semblait-il, ce qu’attendaient les clowns roux qui se réveillèrent et commencèrent le plus grand tapage comme, c’est bien connu, ils en ont seuls le secret.

Un grand escogriffe s’est planté devant ma dulcinée en lui déclamant, en s’inclinant cérémonieusement, le nez presque par terre :

- Je te cote ma yoyote,

N’oublie pas tes papillotes.

Assez interloqué, je reconnus une sottise que mon cousin Jim se plaisait à chantonner.

Henriette se mit à rire, très amusée, tandis que le clown tentait de l’entraîner dans une folle sarabande, mais je m’interposai rapidement et, l’enlaçant, je partis avec elle en virevoltes frénétiques.

Excités, les clowns roux en serpentins multicolores nous accompagnaient en criant, chantant, agitant sonnettes et tambourins et en jonglant avec toutes sortes d’instruments.

C’était l’enivrement suprême et j’étais aux anges. J’exigeai de mon histoire la délocalisation qui s’imposait pour nous transposer sur une superbe et lumineuse piste aux étoiles sur laquelle, transformés en couple vedette, nous nous produisions accompagnés de danseurs déguisés en clowns.

Je vous aide à imaginer la scène :

C’était un plateau immense avec en fond de décor le dôme d’une nuit mouchetée d’étoiles clignotantes que traversaient des météorites brillants.

Dans le fond se profilaient en ombres chinoises de petites bourgades avec églises, châteaux et maisons de tous genres.

Nous évoluions comme des étoiles, bien moulés dans nos maillots blancs, en exécutant des figures de haute envolée artistique.

Les clowns nous suivaient, tapageurs, caracolant en sarabandes, abandonnant derrière eux une longue traînée multicolore.

Henriette se déplaçait avec grâce, son corps souple se prêtant aux plus audacieuses figures. La foule des spectateurs en extase applaudissait à tout rompre. Je passai des moments merveilleux que mon pouvoir permettait de prolonger et de varier à l’infini.

Ces moments d’éternité se prolongèrent dans un sommeil magique où tout s’affola, transformant en orgie amoureuse l’étreinte voluptueuse de deux jeunes corps subitement dénudés et qui se cherchaient avidement.

Je me réveillai, au petit matin, délicieusement épuisé avec en fond sonore lointain les bruits familiers des services matinaux qui s’affairaient dans les couloirs.

Ce dédoublement-rêve et tous les autres que je ne pouvais écarter me troublaient et me culpabilisaient profondément. Aussi les tiendrai-je longtemps enfouis au plus profond de moi-même.

Ce coin intime que je gardais honteusement secret, je n’osais le révéler à personne. J’étais prisonnier de l’engrenage qui s’était mis en place, dans un contexte d’époque.

Même avec George et Christian qui étaient mes confidents, jamais je n’ai osé effleurer ce domaine, tant je craignais de les scandaliser et de les perdre : j’avais tort, bien entendu !

 

Mon jardin était secret,

Caché dans tant de ronces

Et de croix et d’abnégation

Qu’il était plus lointain

Qu’une étoile

Qui fuit le temps.

 

Ce jardin que je voulais ignorer

Me creusait le ventre

Et m’obsédait les yeux.

C’était mon jardin de honte

Que je voulais enterrer.

 

J’ai vu dans mon jardin

Un petit papillon

Tout frileux, tout en soie,

Qui s’envolait soudain

Vers son bel horizon.

 

J’ai vu dans la nuit bleue

Mon papillon tout en feu

Qui perçait la toile

D’une nuit sans étoile.

 

Mon papillon tout de feu

Sautille dans mes étoiles

Tel un bel oiseau bleu

Abandonnant son voile.

 

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