Paris, le Louvre, Versailles

{9} En juillet 1962, nous décidâmes de revisiter Paris, ses musées et lieux célèbres. Ce fut, davantage encore que la première fois en 1959, une fantastique aventure de l'esprit et des sens que nous entreprîmes avec Daniel.

La ville « lumière » dans toute l'acceptation du mot, nous envoûta, nous fascina autant par son mystère que par la grandeur de son histoire que nous découvrions à chaque tournant de rue, dans ses monuments et dans ses prestigieux édifices.

Bien entendu, nous étions surtout venus pour ses musées mais déçu, je n'ai plus retrouvé l'emballement mystique de mes dix-huit ans en Italie.

J'avais trente-deux ans et la sécheresse d'un métier ne m'autorisant aucune fantaisie m'avait poussé à me vider de tout emportement irraisonné. C'était dommage pour le poète que se tenait bien penaud dans son tout petit coin.

Craintivement, de temps à autre, il passait une petite tête timide pour me souffler dans l'oreille quelques vers que j'écrivais à la hâte, comme l'écolier qui craint d'être pris en flagrant délit de dissipation.

Au Louvre, Daniel et ma « pitchounette », « ma chérie au cœur d'or » s'enthousiasmaient de tout ; quant à moi, je jouais de mon mieux la comédie du passionné qui partageait leur emportement.

J'étais certes intéressé, mais plus par devoir culturel que par réelle émotion artistique. J'avais besoin de temps, je devais me mettre en condition intellectuelle de recevoir le message de l'artiste et pour cela il me fallait une démarche recueillie dans le silence de mon bureau et devant mon écran. Je crois que j'ai bien caché mes sentiments et que mes compagnons de visite ne s'en sont pas aperçus.

J'ai revu le Louvre depuis, dans sa nouvelle présentation due au « règne-soleil » de Mitterrand, mais, tout en appréciant une mise en valeur remarquable des œuvres exposées, j'ai été forcé de constater la constance de mes sentiments à cet égard.

Au risque d'en scandaliser plus d'un, le tableau de Mona Lisa, La Joconde du célèbre Léonard de Vinci, me parut aussi lointain et impersonnel que la plus inexistante des croûtes. Quant à sa personnalité, je dois dire que derrière son carreau à faux reflets, elle me paraissait aussi quelconque que celle d'une concierge de garni.

Du fond de mes réminiscences picturales seules surnageait l'émotion juvénile suscitée par le doux visage ovoïde de la Vénus de Botticelli, prolongé de sa chaude et pudique chevelure de soleil couchant.

Les impressionnistes avaient leur musée et nous nous y sommes précipités, impatients d'y contempler les œuvres originales. Mes compagnons étaient aux anges.

Je fus une fois de plus déçu : rien à voir avec le lyrisme qui m'avait gagné en Italie. L'œuvre originale ne m'apportait rien de plus que ne l'avait fait sa copie.

Depuis, je n'ai plus visité les musées, mes livres et mes « cd » m'apportant plus de satisfaction : il faut dire qu'on est gâté par leurs supports d'une fidélité de reproduction presque parfaite.

Et puis, quel confort de vision : on éclaire, on agrandit... et quel outil de travail : on revoit, on prend le temps de réfléchir, de comparer, d'intellectualiser sa démarche... de développer une émotion...

Enfin, mais ça ne vaut que pour moi qui suis handicapé, depuis vingt-cinq ans, par une infirmité visuelle qui ne m'autorise plus la vision complète d'une œuvre, je dois m'y prendre en deux temps : d'abord mémoriser la moitié du champ, ensuite visualiser l'autre et reconstituer le tout en imagination.

Je dois ajouter cependant que les nouvelles techniques informatiques de traitement des données m'ont ouvert des horizons nouveaux grâce à la consultation sur « cd » ou « dvd » de musées virtuels qui me permettent de moduler la taille des reproductions et maximaliser mon confort visuel.

Nous avons cependant gardé de cette incursion dans ce monde troublant de l'impressionnisme, un souvenir chaud d'ambiance feutrée et de recueillement de visiteurs attentifs et de connaisseurs qui paraissaient envoûtés par la magie des Degas, Manet, Monet et autre Renoir.

J'ai cru quitter un sanctuaire dans lequel sourdaient ferveur et émerveillement de l'âme.

Autre « magie » aussi, celle de l'envoûtement de la ville elle-même, du Paris mythique aux racines plongées profondément dans l'histoire qui nous fascinera toujours.

Chaque coin de rue, chaque boulevard, chaque bâtiment nous laissaient rêveurs. Quand j'y suis retourné après, j'y ai été pris de la même ferveur, les yeux tout grands, l'estomac noué. J'ai toujours trouvé qu'on y atteignait les sommets de la culture raffinée.

Et quel plaisir intense ce fut pour moi de partager ce sentiment avec mon jeune beau-frère et mon épouse dont les regards brillaient d'une profonde joie intérieure. Et pourtant, comme Rome, cette ville de grandeur avait également ses turpitudes qu'inconsciemment je préférais ignorer.

Souvenirs piquants pour la petite histoire de notre voyage, nos moyens financiers étant encore un peu « serrés » et sans doute aussi par propension naturelle à l'économie, nous nous contentions de deux petites chambres au troisième d'un petit hôtel pour étudiants, situé dans le quartier Latin.

Nous pouvions y fricoter quelques repas « spaghetti » arrosés de gros rouge. Nous aménageâmes aussi dans le coffre de notre Opel un matériel de « camping-gaz » destiné à nous restaurer lors d'expéditions moins urbaines.

Ces souvenirs de bouffes à la sauvette, d'inconfort et d'expédients de jeunes désargentés resteront toujours pour nous parmi ceux qui ont le plus marqué notre passé.

Quant à moi, rappel personnel désagréable, au moment du départ de Bruxelles, j'eus la malencontreuse et sotte idée de vouloir graisser le rouage de l'essuie-glace de la voiture avec le bout d'un index que le mécanisme happa et déchira.

Je fus condamné à conduire mon véhicule et à me déplacer pendant tout le séjour, index levé, tel le prof morigénant ses potaches, le doigt bien emmailloté comme il se devait en pareil cas.

L'une des visites de lieux historiques entreprises hors de Paris fut Versailles, elle restera à jamais mémorable pour nous en raison de l'état d'esprit dans lequel nous l'avons abordé.

Cette outrance du luxe des Bourbons, nous mit mal à l'aise et nous n'avons pu nous empêcher d'entendre le peuple de Paris qui hurlait sa haine.

Daniel et sa sœur ne manquaient pas d'en parler et comme eux, je déplorais la débauche de richesse et de frivolité que révélait ce monument de l'égoïsme de quelques-uns au détriment d'une collectivité misérable.

Ce soir-là nous en avons longuement discuté jusque bien tard dans la nuit.

Paris, ô grand Paris,
Tes muses t'ont décrit
Beau joyau des orfèvres,
Fragile oiseau de nuit.

Ton sang brûlant de fièvre,
En flots s'écoule et fuit
Le long des avenues
Qu'ont tant porté aux nues
Ecrivains et poètes,
Chantant ton peuple en fête.

Hurle la carmagnole
En abattant ton roi,
Affole les nuits folles
De ton peuple en émoi.

Agite tes bouffons
Au son de leurs grelots,
Etale tes chiffons,
Lâche tes camelots.

Paris, mage des mots,
Et reine des lumières,
Au parvis des prières,
Refuge des poulbots.

Paris, belle de France,
Paris, au cœur immense,
Havre des grands amours :
Ceux qui rêvent toujours.

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