Petrofina - (La société que j'ai servie)


Les premières actions de la société

J'ai eu la chance d'entrer dans la maison-mère de ce groupe, à l'âge de 23 ans, en 1952, au tout début de sa renaissance et en 1956, j'ai été transféré comme comptable de sa filiale Labofina (devenu Fina Research ensuite) centre de recherches du groupe qui venait d'être créé.

Le 25 février 1920, un groupe d'investisseurs anversois fonde la Compagnie financière belge des pétroles - qui prend rapidement le nom de son adresse télégraphique, PetroFina : son activité : explorer, produire et raffiner en Roumanie via la société Concordia créée à cet effet. En mai 1920, PetroFina et la Pure Oil of Delaware fondent Purfina, chargée de la distribution en Belgique et en Hollande de leurs produits En 1923, Purfina devient filiale à 100% de PetroFina et achète une petite raffinerie à Ertvelde, près de Gand. La part la plus importante du marché de Purfina sera la distribution, à partir de charrettes-citernes tirées par un cheval, de pétrole lampant destiné aux lampes et réchauds à pétrole, qui était distribué dans les épiceries.

Distribution en 1923

Ventes de flacons en magasin


Un bateau, le « Président Franqui », amarré au dépôt pour produits finis de Neder-Over-Hembeek, assurait les liaisons avec les sources d'approvisionnement. Ce bateau sera coulé, pendant la guerre, le 29 décembre 1942 ainsi que toute la flotte de Petrofina qui sera détruite à l'exception du « Laurent Meeus » qui évita miraculeusement les mines et sous-marins allemands (l'histoire de ce navire est incroyable - voir texte de Gérard Locquet en dessous

 

Laurent Meeus, Armement Purfina / Petrofina 

Le Laurent Meeus, photo extraite du site : 
belgian-ships.be 

 

Principales dates de l'histoire de Petrofina :

Fondation, en 1920, de la société Concordia pour reprendre les activités de quatre compagnies pétrolières roumaines reprises aux allemands après la première guerre mondiale et commercialisation des produits par la société Purfina à Anvers qui les distribuera en Europe occidentale. En 1923, la B.U.P. (Banque de l'Union Parisienne) devient un gros actionnaire qui est intéressé pour une diversification de ses sources d'approvisionnement (USA) vers les pays de l'Est. La crise de 1930 n'affectera pas trop les activités du groupe, si ce ne sont les nouvelles dispositions belges de la loi de 1935, obligeant les sociétés bancaires à transférer leurs activités industrielles dans des sociétés indépendantes de la finance. La seconde guerre mondiale fut catastrophique pour les avoirs de la société (confiscation des sources pétrolières et des points de vente de Hongrie et Bulgarie par les régimes communistes - raffineries, camions-citernes détruits et flotte anéantie en dehors du « Laurent Meeus - il ne restera comme valeur active que quelques points de vente).

 

purfina_large.jpg (413×550)

Comble de malheur pour la société, ses principaux dirigeants furent accusés de « collaboration économique » avec l'ennemi. La direction qui tentait de sauver ce qu'elle pouvait dans la débâcle de cette « drôle de guerre » fut condamnée d'une manière excessive. L'un des fondateurs, Hector Carlier, se suicida pour éviter la honte d'un jugement et ses descendants se sont terrés dans leur propriété du Boterberg à Kalmthout. Les autres, son frère Fernand, Laurent Meeus et Albéric Maistriau furent condamnés à sept ans de prison (1). La « vindicte déraisonnable » des vainqueurs de l'époque a condamné des hommes de grandes valeurs qui n'avaient causé la mort de personne et avaient seulement tenté de sauver un patrimoine belge ...

 


Faire-part de décès de Hector Carlier.


 Laurent Boris Wolters, chef d'un groupe de résistants et son trésorier, Maurice Clément, tous deux employés de la société pendant la guerre, purent exercer leur activité clandestine sous le couvert (probablement complice) de leurs patrons (2). Pour se dédouaner, le nouveau conseil d'administration choisira ces deux résistants pour conduire la société lorsqu'elle obtint la levée du séquestre vers 1950. Laurent Wolters en devint le président et Maurice Clément, le directeur financier.

Ce sont ces deux-là qui m'ont engagé le 20 octobre 1952 pour occuper le poste de comptable en charge des écritures diverses. A l'époque, la comptabilité de Petrofina n'employait que cinq comptables. J'y ai exercé ce métier pendant quatre ans et ce fut pendant cette période que Petrofina acquerra ses plus beaux fleurons, tout en rajeunissant ses anciennes installations : réseau de distributions plus avenant, trois navires flambant neufs, restructuration des réseaux français, anglais, hollandais, congolais, modernisation de la raffinerie d'Anvers (une des plus grandes au monde), alliance aussi avec BP (British Pétroléun) avant la nationalisation, en 1979, de leurs avoirs en Iran par l'ayatollah Khomeiny.

Pendant cette période de quatre ans, je fus chargé de finaliser les acquisitions prestigieuses du groupe aux USA et au Canada (cette dernière par souscription à une augmentation de capital donnant droit à des titres « Petrocan »). Je garderai « éternellement » le souvenir des nuits de cauchemar que cette difficile opération me fit endurer, tellement « l'imbroglio » des opérations dans toutes les devises du monde fut « inextricables » (Il ne faut pas oublier que l'informatique n'existait pas et que nos moyens étaient archaïques) et je n'en serais jamais sorti si mon collègue, le génial Léon Jaumotte, avec son cerveau d'ordinateur, qui s'occupait des comptes de notre mission d'exploration pétrolière en Angola, ne m'avait sauvé ... Je lui en serai « éternellement » reconnaissant ...

Par la suite, vinrent s'ajouter les réseaux de distribution en Allemagne, Italie, Suède, Norvège, Tunisie, Suisse. La fermeture du canal de Suez en 1956 provoqua la mise en chantier de supertankers et Petrofina fut à la pointe du mouvement en s'équipant prématurément.

Avant la guerre, Petrofina avait créé une filiale Palmafina qui commercialisait et fabriquait des margarines et des huiles comestibles ainsi que des savons qui furent les bienvenus pendant la guerre. Ensuite, cette activité fut développée pour répondre à une demande accrue par les besoins nouveaux des ménages de l'après guerre, ce qui incita le groupe à s'investir dans le domaine des acides gras et glycérines à l'usine d'Ertvelde.

Facture : PALMAFINA (savon-zeep) Rue du Commerce, Bruxelles

Facture Palmafina de 1935 avec application de la taxe de transmission  

par demi timbres fiscaux, l'autre moitié étant collée sur le document classé au facturier

(Original en vente chez Marie-France - 2ememain.be)

En 1954, le groupe s'intéressa à la pétrochimie avec l'américain Philips Pétroléum pour devenir un des leaders mondiaux dans le domaine avec pipeline acheminant les produits des raffineries aux centres de production de produits finis, situés à l'intérieur du pays, à Feluy en Belgique. Aux USA, il en sera de même avec Cosden à Big Spring.

En 1969, associé à Philips Pétroléum, Petrofina découvre un gisement important en Mer du Nord (Ekofisk). Ses réserves de pétrole et de gaz naturel, grâce à la mise en place d'une récupération par injection d'eau permettra de prolonger la durée de l'exploitation à 2050, en portant la récupération du pétrole en place à 50% au lieu de 17%. Ce fut le départ d'une expansion mondiale gigantesque amenant la société à se placer parmi les grands d'Europe et la première société de Belgique. D'importantes mesures de rationalisation furent également entreprises dans tous les secteurs pour réduire le nombre de sites de fabrication et de raffinage.

En 1970, Laurent Wolters, atteint par la limite d'âge, se retire et cède la place à Jacques Meeus, le neveu de Laurent Meeus, qui sera lui-même remplacé, en 1975, par Adolphe Demeure de Lespaul, que j'ai très bien connus à ses débuts, car nous étions voisins de bureau, en 1953, quand il était stagiaire.

Un long pipeline sous-marin relia Ekofisk à une station d'épuration à Emden en Allemagne pour alimenter la France, la Hollande et la Belgique et la mise en place, en Belgique à partir de 1972, d'un vaste programme de rationalisation « verticale » pour amener les produits par pipeline depuis Anvers (Petrochim alimenté par la raffinerie SIBP) jusqu'à Feluy (Belgochim) pour la matière première et (Synfina) pour le produit fini. C'est à cette époque, que le groupe consolide les installations de peinture de Sygma Coatings qui contrôle 20 usines de peinture et fusionne Oléochim et Palmafina (huiles ménagères et savons).

En 1977, PetroFina et l'italien Montedison créent Montefina avec intégration de Belgochim et construction d'un laboratoire de recherches moderne sur le même site de Feluy que Labofina devenu Fina Research. Aux USA, Hercofina devient un très gros producteur de styrène et polystyrène.4

En 1980, à Ekofisk, on injecte de l'eau pour accroître les réserves récupérables et en 1986, augmentation importante des réserves par l'acquisition des champs de Maureen au large de l'Écosse ainsi que de nombreux autre champs dans le monde. C'est en 1980 aussi, que Petrofina Canada est racheté par la Compagnie Pétrolière Nationale du Canada par décision canadienne de nationalisation.

En 1988, rachat des parts de BP (50%) de la raffinerie SIBP à Anvers qui devient une des plus performante au monde surtout en production d'essence sans plomb et de cracking et par la suite, avec les filiales d'Anvers du groupe, se place comme un des plus gros producteurs européens de polyéthylène haute densité et l'achat d'une usine de polypropylène au Texas, en 1984, lui permet de produire neuf pour cent de la production annuelle des USA.

La dernière décade du deuxième millénaire fut difficile suite à la chute des prix en produits chimiques et aux excédents de raffinage, mais compensée cependant par une meilleure rentabilité de ses champs pétroliers.

Adolphe Demeure de Lespaul décédera en 1985 des suites d'un cancer. Pour son personnel, il sera un exemple de courage et d'abnégation remarquable, se dévouant pour sa société jusqu'au dernier jour.

Adolphe demeure de Lespaul, personnage, haut en couleur, véritable gentilhomme de vieille souche, créera dans la société une "geste" de noblesse paternaliste dévouée à son personnel.  Il restera à son poste jusqu'au bout dans l'admiration de tous.

Il fut remplacé par Jean-Pierre Amory pendant cinq ans, jusqu'à ce que le principal actionnaire de PetroFina, le Holding Bruxelles-Lambert mené par Albert Frère, porta celui-ci à la présidence du groupe en 1990. Les vice-présidents en seront Etienne Davignon, président de la Société Générale de Belgique, deuxième actionnaire et François Cornelis, en tant que « patron exécutif ».

A partir de 1990, la société connut une période de développement considérable, malgré les difficultés rencontrées dans le secteur (problèmes avec le gouvernement norvégien - abandon de certains sites de production en raison de l'instabilité politique : Angola, Congo, Gabon, Burundi, Rwanda). Mais ce fut l'époque du développement d'énormes nouveaux champs : en Italie, en mer Caspienne, en Azerbaïdjan et en Alaska et en chimie : le contrôle complet de Montefina, devenu Fina Chemicals, partenariat avec BASF, accord avec Solvay dans le domaine des polyéthylènes hautes densités, fusion de Sigma avec Lafarge.

En 1997, PetroFina lance une vaste opération de rachat des actions Fina en bourse américaine, renforçant ainsi sa présence aux USA avec introduction au NYSE (New York Stock Exchange), devenant ainsi la première société belge à y figurer.

Enfin, fin de l'année 1998, tombe l'annonce de la reprise de PetroFina par le français Total, au nez et à la barbe du français Elf Aquitaine et de l'italien ENI. Peu de temps après Elf se fit également absorber par Total qui devint ainsi, dans un classement par chiffre d'affaires de 2008, le quatrième au monde après Exxon Mobil (USA), Royal Dutch Shell (Pays-Bas et Royaume-Uni, BP (Royaume-Uni) ; les suivants étant dans l'ordre Chevron (USA), Amoco Phillips (USA), Sinopec (Chine), China National Petroleum, corp (Chine), ENI (Italie), Valero Energy (USA)

 

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NOTE :  Pour en savoir plus sur ma vie à Petrofina et dans sa filiale de recherches consultez dans la colonne de gauche : 16.2 - Petrofina ;  17.1,2 et 3 - Fina Research (Labofina) et 26.b - Entourage professionnel;

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ANNEXES DIVERSES.

(1) Voir à ce sujet l'article paru dans le Soir du 16/5/2008 signalant le décès de Marie-Antoinette Carlier, dernier enfant d'Hector Carlier, un des fondateurs de PetroFina. Celui-ci s'était suicidé en 1986 et avait laissé son immense fortune à ses enfants restés depuis sans descendance.

Il est important de signaler que la fortune des héritiers d'Hector Carlier était devenue considérable parce qu'elle était constituée surtout des titres Petrofina que le fondateur de la société possédait depuis l'origine et que ses héritiers avaient respectueusement conservés. Avec le temps et les opérations d'échange, de bonification et de rachat, ces actions avaient pris une valeur estimée à 0,5 % du capital de la société Total lorsqu'elle avait absorbé Petrofina.

Suivant l'article du Soir (voir plus bas), la dernière des héritières, décédée en octobre 2007, aurait légué ses biens, estimés, après paiement des droits de succession et affectation à des legs privés, à une trentaine de millions d'euros, à la fondation Roi Baudouin avec mission de s'en servir pour développer des projets en Afrique dans le domaine de l'approvisionnement en eau et de l'éducation. En 1988, le « condottiere » Carlo de Benedetti aurait approché Madame Marie-Antoinette Carlier pour lui racheter ses actions pour un montant considérable. Elle refusa par fidélité à la mémoire de son père.

Je viens de découvrir avec étonnement des articles de la « Dernière Heure » qui relate une version surprenante de la fin d'Hector Carlier qui « serait mort deux fois », due à l'historien-journaliste Guy Van den Broek. Selon lui, les obsèques se seraient déroulées devant un cercueil vide lesté de pavés, avec la complicité d'un médecin et d'un fonctionnaire de l'état civil. Hector Carlier se serait réfugié au Brésil jusqu'à sa véritable mort, 10 ans après, à l'âge de 72 ans. Ce rebondissement s'il s'avère exact, n'enlève rien à l'estime que je porte à un homme dont l'existence antérieure aux faits était remarquable tant par la probité que par la noblesse des sentiments et la qualité de sa gestion.

D'autre part, une branche brésilienne des descendants du frère (réfugié au brésil après avoir purgé sa peine) se serait manifestée et aurait confié la défense de ses droits de succession à un avocat mais semble-t-il sans grandes chances s'il s'avère que la prescription est établie.

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Copie de l'article du journaliste-historien, Gilbert Dupont

Bataille sur l'héritage du fondateur de Fina : 200 millions recueillis par la Fondation Roi Baudouin

Pour sauver sa fortune colossale, un des fondateurs de PétroFina, le Belge Hector Carlier, officiellement décédé le 1er janvier 1946, aurait... mis en scène sa propre mort et encore vécu dix ans en Amérique du Sud, au Brésil où il est mort en 1956.

Dernière héritière directe, sa fille Marie-Antoinette Carlier est décédée en octobre 2007. Et c'est la Fondation Roi Baudouin à Bruxelles qui hérite de la fortune de 200 millions d'euros (ou 8 milliards d'anciens francs belges) de son père.

Or, dans le numéro d'avril 2009 de la revue De Spycker , un historien belge, Guy Van den Broek, révèle la vérité sur la vraie mort de Hector Carlier. Un rebondissement, selon nos infos toujours, dont veut à présent profiter la branche brésilienne de la famille Carlier : un procès en contestation de testament est initié devant le tribunal de 1re instance. Me Patrick Hoffströssler défend les Carlier brésiliens . Aucun commentaire à la Fondation Roi Baudouin.

Selon l'historien Guy Van den Broek à l'origine des révélations, la mise en scène de la fausse mort du fondateur de PétroFina aurait été parfaite dans ses moindres détails, jusqu'à alourdir "avec des pavés" le "cercueil vide" de l'industriel, "pour faire poids". Elle s'est faite avec la complicité d'un médecin et d'un fonctionnaire de l'état civil.

Dans la version officielle, Carlier s'est suicidé le 1er janvier 1946 pour échapper au déshonneur d'une condamnation pour collaboration économique. Cette condamnation, qui était imminente, aurait signifié pour lui prison et surtout confiscation de tous ses biens.

Me Patrick Hoffströssler confirme les recherches publiées sur la fuite et la vraie mort de l'industriel belge. Ses clients possèdent de nombreuses preuves que le Belge a encore vécu longtemps au Brésil, jusqu'à sa mort en 1956, à l'âge de 72 ans.

Depuis l'an passé, sa fortune bénéficie en partie à la Fondation Roi Baudouin; celle-ci a d'ailleurs déjà versé 75 millions de droits de succession.

Interrogé, l'exécuteur testamentaire de la succession Carlier semble croire que les cousins brésiliens n'auraient "aucune chance" . Pas question, en tout cas, d'exhumer le cercueil officiel du fondateur de PétroFina pour vérifier si Hector est toujours là. Pour le parquet, les complicités pénales éventuelles sont en tout état de cause prescrites. Quant à la procédure civile en contestation du testament, elle sera longue. Plus aucune décision n'est attendue cette année.

Gilbert Dupont

© La Dernière Heure 2009

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(2) J'ai eu le privilège de connaître deux témoins important de cette époque tumultueuse : Léon Wolters, le frère du grand patron qui avait son bureau à côté du mien quand nous nous occupions tous les deux de la filiale Plycol-Fina, qui fabriquait des colles et adhésifs.

Après sa journée, il lui arrivait souvent de venir bavarder avec moi. C'est ainsi qu'il m'a souvent parlé de son frère qu'il voyait toutes les semaines au château du Bisdom ; cependant, autant il était disert sur la plus grosse partie de son existence passée, autant il devenait rêveur et secret sur certaines époques, comme s'il partageait les regrets de son frère de n'avoir pu intervenir pour sauver de la honte ces personnages de grande valeur, victimes des aléas de l'histoire.

L'autre témoin de cette époque douloureuse, fut notre chef-comptable, Robert Cirquin, vieux serviteur de la société, qui par ses fonctions de comptable de la maison-mère, était bien placé pour en connaître tous les « dessous ». Il fut transféré avec moi, en 1956, pour gérer administrativement Labofina, centre de recherches qui venait d'être créé pour appuyer les nouvelles extensions du groupe. Nous nous sommes connus une dizaine d'années et il me parlait souvent de son passé. C'est ainsi qu'il me confia son sentiment sur le comportement de la direction de PetroFina pendant la guerre, convaincu que ceux qui furent condamnés pour collaboration financière, n'ignoraient pas les activités clandestines de deux de leurs employés-cadre : Laurent Wolters et Maurice Clément, et « fermaient les yeux », comme s'ils les approuvaient. Il me révéla avoir lui-même participé indirectement à certaines actions sans beaucoup se cacher, tellement il se sentait couvert. Ce vieux bonhomme qui connaissait beaucoup de choses était particulièrement protégé par Maurice Clément, qui a toujours été son chef direct, sans doute reconnaissant des services passés et de sa discrétion.

Je tiens, quant à moi, puisque je reste un des derniers témoins d'une époque sombre et malheureuse, marquée par les excès vindicatifs de certains vainqueurs, à rendre justice à la mémoire de victimes qui furent sacrifiées à l'intérêt supérieur d'une grande société qui voulut occulter certaines périodes troubles de son passé.

 

Roger Saint-Mard et le Laurent Meeus

Lettre du 23 octobre 1980

Provenance : Petrofina Société Anonyme; Rue de la Loi 33; 1040 Bruxelles

Auteur : Gérard Locquet

 

"Cher Commandant St Mard,

Comme promis, je vous fais parvenir ci-joint la vue d'ensemble de l'action du "Laurent Meeus" durant la guerre, que je compte intégrer dans l'histoire de Pétrofina.

Je profite de l'occasion pour vous remercier du chaleureux accueil que vous m'avez réservé lors de ma visite à Nothomb.

A bientôt le plaisir de vous revoir.

Voulez-vous présenter mes hommages à Madame St Mard.

Bien cordialement"

 

Laurent Meeus, Armement Purfina / Petrofina 

Le Laurent Meeus, photo extraite du site : 
belgian-ships.be 

Laurent Meeus, Armement Purfina / Petrofina 

Le Laurent Meeus, photo extraite du site : 
Rotterdamsche Droogdok Maatschappij
- Agrandir l'image -

Texte annexé à la lettre

Auteur : Gérard Locquet. La version définitive du texte a probablement été publiée dans LOCQUET Gérard, ed., Contribution à l'histoire de Pétrofina, Bruxelles, Pétrofina, 1980.

"Quant à la flotte de Petrofina, elle va payer à la guerre sous-marine, un tribut très lourd. Seul le "Laurent Meeus" échappera à la destruction. Etonnante odyssée que celle du "Laurent Meeus". Elle se confond avec l'histoire de la guerre elle-même. L'Atlantique, la Méditerranée, l'Afrique du Nord, la Sicile, l'Italie, les ports du sud de la France: il sera sur tous les théâtres d'opération - à l'exception de la Manche se jouant des mines, navigant en zigzag pour éviter d'être une cible pour les U-Boote, ces redoutables sous-marins allemands qui sèment la terreur parmi les navires-citernes; attaqué cent fois; touché, jamais.

Le 8 mai 1940 au soir, il quitte l'écluse d'Ijmuiden, dans le nord des Pays-Bas: sa mission est d'aller charger des produits à Port Arthur, sur le golfe du Mexique.

Il est à Beachy Head, sur la côte sud-est de l'Angleterre, le 10 mai au matin, quand toutes les radios annoncent l'invasion de la Belgique. Il est à Port Arthur à la mi-juin, quand Paris tombe et que la France demande l'armistice. Dans la guerre, il y sera le 20 novembre, lorsqu'à San Pedro, en Californie, un ordre de réquisition sera apposé sur le mât avant, à la requête de la mission économique, qui relève du gouvernement belge en exil.

A ce moment-là, la Grande-Bretagne est seule dans la guerre. Le "Laurent Meeus" est associé aux convois qui la ravitaillent en pétrole brut. Puis il participe à l'approvisionnement en produits de deux pays du Commonwealth de l'Afrique Occidentale: la Sierra Leone et la Gold Coast qui, plus tard, deviendra le Ghana. C'est là notamment que la Grande-Bretagne trouve ce qui sert à faire la guerre: le fer et la bauxite - exploité comme minerai d'aluminium - en Sierra Leone; la bauxite et le manganèse - utilisé dans fabrication des aciers spéciaux - de la Gold Coast. C'est là qu'elle trouve aussi ce qui sert à la payer: l'or et les diamants. Le "Laurent Meeus" fera trois voyages de la raffinerie de Curaçao dans les Antilles néerlandaises à Freetown, capitale de la Sierra Leone, devenu la plaque tournante du trafic entre l'Amérique à l'Afrique Occidentale, et deux autres de Curaçao à Takoradi, en Gold Coast. Au court d'un de ces voyages, vingt-quatre hommes de l'équipage d'un pétrolier (...) torpillé sont recueillies en mer.

Il en fera six pour amener de l'essence de New York à Londres, entre le mois d'août 1942 et le mois d'octobre 1943. C'est à New York, en novembre 1943, qu'on le dote d'un second pont, un échafaudage monté sur le pont existant, qui va lui permettre de transporter des avions, des chasseurs: quatre à l'avant, six à l'arrière. Ainsi lesté de sa double charge - des avions de guerre sur le pont, de l'essence dans ses réservoirs - le "Laurent Meeus" traverse à nouveau l'Atlantique. Mais pour une autre destination: la Méditerranée.

C'est que, dans l'entretemps, l'espoir à changé de camp. Le cours de la guerre s'est inversé. En novembre 1942, les Américains ont débarqué en Algérie et au Maroc. Les Britanniques, vainqueurs à El-Alamein, ont pris Tripoli (janvier 1943) et ouvert la route de la Tunisie où la résistance de l'Axe prend fin le 12 mai. L'attaque de la Sicile commence le 10 juillet. Celle du sud de l'Italie en septembre, par le débarquement des Anglais en Calabre et celui des Américains à Salerne. La Méditerranée absorbe la majeure partie de l'effort de guerre anglo-américain. Le " Laurent Meeus" décharge ses avions à Alger et sa cargaison d'essence à Cagliari en Sardaigne. Dès ce moment, le 5e armée américaine ne cessera de l'utiliser pour la conquête de l'Italie qui va durer un an et demi. Il est devenu le "Lucky ship", celui à qui jamais rien n'arrive. Parmi les équipages des autres tankers, on s'interroge: " Fera-t-il partie du prochain convoi ?" On se réjouit d'en être lorsqu'il joue le rôle de "Commodore ship". A vrai dire il est partout. Il charge à Naples; décharge à Porto San Stefano, entièrement rasé où, à défaut de possibilité d'amarrage, deux chars de quarante tonnes le maintiennent durant le déchargement de sa cargaison d'essence d'avion; ou à Livourne où les Américains ont libéré un étroit chenal jusqu'aux quais en découpant au chalumeau les tôles déformées des épaves. Il transporte tout: des camions, des munitions et, dans ses réservoirs, de l'essence, rouge pour les transports à terre, bleue pour les vedettes de l'US Navy, verte pour les avions. Il ramènera à Naples le "Long John", un canon de marine de 60 tonnes que les Américains avaient installé dans la poche d'Anzio, avant que Rome ne fût déclarée ville ouverte.

Après quoi, c'est le débarquement sur la Côte d'Azur qui se prépare. Et le "Laurent Meeus" transportera des milliers de tonnes d'essences de Bizertz à la Maddalena, la petite île située entre la Corse et la Sardaigne; puis une fois le débarquement réussi, de Bizerte vers les ports français de Port-de-Bouc, Marseille et Toulon.

Le 8 mai 1945, la guerre est finie en Europe. Elle ne l'est pas dans le Pacifique. Le 5 juin, le "Laurent Meeus" est à Port Saïd où on l'équipe pour la navigation en Extrême-Orient. Le Japon capitulera avant qu'il n'y arrive.

Son premier voyage de la paix, il le fera à Aruba, dans les Caraïbes, pour l'approvisionnement de la Belgique. Le 21 novembre 1945, il rentre à Anvers qu'il avait quitté le 28 août 1939: pas une avarie, pas une égratignure. La chance ? "L'homme n'est qu'une chance infinie, dit Albert Camus. Mais il est le responsable infini de cette chance".

Le "président Franqui" n'est pas un "lucky ship" ...."

Président Francqui

Preacute;sident Francqui, Armement Purfina / Petrofina 

Le Président Francqui, photo extraite du site : belgian-ships.be

Navire belge de l’armement Purfina, construit en 1928 et coulé par les sous-marins allemands U255 et/ou 336, le 29 décembre 1942. Le Président Francqui faisait partie du convoi ON.154. Le convoi quitta Liverpool le 18 décembre 1942 à destination de New-York City.
Cinq marins y ont perdu la vie. Le Capitaine Gilbert Bayot a été capturé par le sous-marin U225. Les quarante-trois survivants ont été recueillis par les corvettes canadiennes HMCS Prescott et HMCS Shediac.

Commandant St Mard

Roger Eugène Saint-Mard, né le 14 juillet 1912 à Sélange (Belgique), décédé le 25 mars 1994 à Nothomb (Belgique). Fils de Théophile Constant Saint-Mard (1881-1967) et Catherine Poekes (+1959). En 1942, à Cardiff, il épouse Mabel Quinton Julia Cooper (1913-2004).

Pêle-mêle (visite de Paul Saint-Mard, fils de Roger Saint-Mard, le 20-06-1997)

Roger Saint-Mard a quitté Arlon à 14 ans et a fait des études à l'école maritime à Anvers. Pour les payer, il travaillait comme marin sur des navires étrangers. A 21 ans, il est devenu Capitaine au long-cour, à 24 ans Commandant. Avant 30 ans, il prit le commandement du "Laurent Meeus".

Durant la deuxième guerre mondiale, lors d'une escale aux USA, il apprit la mort de son frère Jules. Ce dernier était pilote à St Athans (Cardif, Pays de Galle) et son avion s'écrasa suite à une panne. Jules logeait chez la famille Cooper. Roger en venant rechercher (et brûler) les affaires de son frère, rencontra celle qui allait devenir son épouse (Maby Cooper).

Après la guerre, Roger commanda d'autre pétrolier dont le "Turbine Tanker Elisabeth".

Tanker Elisabeth, Armement Purfina / Petrofina 

L'Elisabeth, photo extraite du site : belgian-ships.be

 

Roger n'a pas fait l'objet d'article dans la presse car il n'allait pas aux commémorations, sauf une fois en 1964, au Consulat de Belgique à Londres.

Ligue Maritime Belge a.s.b.l

Sommaire archives 1 : http://www.lmb-bzb.org/index_files/Sommaire.htm

Le Commandant Saint-Mard est cité dans l’article repris ci-dessous, à la page 45 du fichier Pdf :A. Delporte , M/S Fina Norvege : an illustration of naval construction surgery, Bruxelles, 01-12-2007 in Archive 1 du 01/09/2007 au 31/12/2007 (http://www.lmb-bzb.be/archives/archives%201.pdf)

 

« On October, 22nd 1967, the m/s FINA NORVEGE left Hoboken for Antwerp
With all of the control equipment etc that had to be loaded for the tests, the departure was delayed and the dock was not left before October, 24th. Captain Segers was in charge, and Mr. Saint Mard, the war hero of the LAURENT MEEUS was representing the owner. »

« Le 22 octobre 1967, le m / s FINA NORVEGE a quitté Hoboken pour Anvers.
Avec tous les équipements de contrôle… qui ont dû être chargés pour les essais, le départ a été retardé et le quai ne sera pas quitté avant le 24 octobre. Le Capitaine Segers était en charge, etM. Saint-Mard, le héros de guerre du LAURENT MEEUS représentait le propriétaire. » 

 

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  • Petrofina : plus de 80 ans d'histoire.
  • 25 février 1920 : Un groupe d'investisseurs anversois fonde la Compagnie financière belge des pétroles – qui prend rapidement le nom de son adresse télégraphique, PetroFina.

    Première activité : explorer, produire et raffiner en Roumanie via la société Concordia.

    Mai 1920 : PetroFina et la Pure Oil of Delaware fondent Purfina, chargée de la distribution en Belgique et en Hollande.
     
    En 1923, Purfina est une filiale à 100 % de PetroFina

    Le pétrole lampant, conditionné au dépôt d'Anvers, est vendu en bouteille dans les épiceries. Une part importante du marché de Purfina.

    Amarré au dépôt pour produits finis de Neder-over-Hembeek, le bateau Président Francqui assure les liaisons avec l'Orient.

    En 1923, l'achat de l'usine et de la petite raffinerie d'Ertwelde ouvre la voie des lubrifiants automobiles, des huiles médicinales et des produits comestibles. 

  • 1950 : L'ouverture sur le monde
  • Premier objectif de l'après-guerre : l'intégration industrielle qui passe par la maîtrise du raffinage. La Société industrielle belge des pétroles – SIBP – est fondée à Anvers en 1949 et commence à produire dès 1951.

    Le Congo, l'Angola, l'Afrique Equatoriale Française et la Tunisie constituent le pôle africain du Groupe. On y développe l'exploration, la production et la distribution.

    Les années 50 marquent l'ouverture sur le monde.
    PetroFina, lancée dans l'exploration et la production, réalise des découvertes capitales, notamment au Mexique. Le Canada, l'Angola et l'Egypte suivront avec autant de succès. 


    Labofina s'installe à Neder-over-Hembeek en 1954. Les simples tests de qualité ont fait place à la recherche intégrée, au service de l'industrie et du client. 

     

  • 1954 : Cap sur l'international
  • Le réseau se développe partout en Europe, en Amérique du Nord, en Afrique. 
    Le produit et le service sont orientés vers le client. 
    Ainsi le Groupe anticipe-t-il l'explosion du marché de l'automobile.




    PetroFina fait ses premiers pas en pétrochimie.
    L'intégration industrielle progresse, à l'aube de la civilisation du plastique. 
    Proche de la SIBP, l'usine Petrochim renforce ses installations d'Anvers.

    L'achat de Cosden Chemicals inaugure l'entrée du Groupe dans la pétrochimie aux États-Unis. 
    Le brut et les produits finis de PetroFina sont acheminés sur des bateaux comme le Reine Fabiola, baptisé en 1964


    Je me disais : "il faut aller en Amérique." Laurent Wolters.

     

  • 1960 : la conquête de territoires nouveaux
  • PetroFina explore un nouveau marché en pleine expansion : l'avitaillement des aéroports dans le monde



    Belgochim est établi à Feluy. C'est le début des activités dans cette région de la Belgique. Labofina - futur Fina Research - Montefina et Sigma s'y installeront à leur tour.


    Les bouées, les dauphins et les matelas de la campagne "Bonnes Vacances" envahissent les plages d'Europe.

    Pour des années...

     

    PetroFina se lance dans l'exploration en mer du Nord et découvre de nouveaux gisements de gaz en zone britannique, dès 1966.

  • 1972 : diversifier pour résister
  • Ekofisk et ses champs satellites symbolisent l'essor de l'exploration en mer du Nord. Un gazoduc relie le site à Emden en Allemagne, un pipe-line amène le brut à Teeside en Grande-Bretagne.

    PetroFina opère une diversification réussie dans les peintures et Sigma, groupe d'origine néerlandaise, étend ses activités dans toute l'Europe.

     

    Le Groupe se déploie sous la direction d'Adolphe Demeure de Lespaul.



    La vente fructueuse des activités de la Canadian PetroFina permet à PetroFina de traverser la crise des années 70, en renforçant ses atouts, notamment aux États-Unis.

  • 1988 : la consécration et l'affirmation d'une volonté de progrès
  • En rachetant la totalité de la Société industrielle belge des pétroles, PetroFina confirme sa présence dans le raffinage européen.

    En chimie, PetroFina mise en Europe et aux États-Unis sur trois produits-vedette : PS, PP et PEHD.



    Fina Italiana ouvre l'ère de l'exploration et de la production en Italie. La société connaît un premier succès en 1990 à Tempa Rossa.




    En 1991, Fina Europe construit une nouvelle usine de lubrifiants à Ertwelde. Cette unité ultra-sophistiquée est le noyau de la production et de la vente de produits d'une renommée internationale.




    Le 4 février 1993, le Roi Baudoin visite Fina Research à Feluy et le Centre de Formation de Seneffe.





  • 1995 : un développement tourné vers l'avenir
  • En 1994, le premier Eurodialogue qui réunit à Seneffe les représentants des filiales européennes de PetroFina illustre la mobilisation des ressources humaines, la première richesse de PetroFina.




    L'adaptation de la raffinerie d'Anvers à la conversion profonde permet d'anticiper les évolutions du marché et porte son efficience à un niveau record.



     

    1997 : introduction de Fina au New York Stock Exchange. 

     

     


    Tout comme le personnel, les actionnaires et le client,  la communauté est partenaire de l'entreprise. Le souci du Fonds de Mécénat est de s'associer à ses problèmes, à ses espoirs et à ses joies. 

    1999 : Rapprochement de Total et de PetroFina. Le Groupe prend le nom de Totalfina

     

  • 2000-2003 : le début d'une nouvelle ère
  • 2000 : Rapprochement de Totalfina et d'Elf Aquitaine : 
    Naissance de TotalFinaElf, 4e pétrolier mondial.
    Objectif : créer un leader pétrolier mondial, un Groupe plus vaste, plus solide, plus compétitif et capable de traiter d'égal à égal avec les géants du secteur. 

     


    Thierry Desmarest,
    Président-Directeur général du Groupe depuis 1995 
     

     

    2003 : TotalFinaElf devient Total. Au terme de deux fusions accomplies, le Groupe manifeste ainsi sa volonté de répondre durablement par l'innovation et l'action aux besoins des hommes en énergies.

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    Pour ceux qui seraient intéressés par l’histoire de Petrofina, voici un lien vers un « tableau chronologique » des dates marquantes des trois sociétés depuis leur création : Total, Elf, Petrofina (cliquer sur la date) … :

    http://histoire.total.com/index.html