Mes débuts à Petrofina : Moyens archaïques de l'époque - L'univers des chiffres.

 

Le 10 octobre 1952, je commence une carrière qui durera près de quarante ans dans une société en devenir qui reconstruisait avec dynamisme son potentiel de travail, complètement anéanti, passé la démentielle déferlante hitlérienne.

Devant moi, de l’autre côté de la rue de la Loi, un bâtiment enserré dans les échafaudages de ses travaux d’agrandissement, livre à mon regard inquiet une entrée de pierre de taille, protégée par des planches de coffrage.

J’ai l’estomac noué. Il est sept heures trente. On m’a dit de venir à huit heures et de demander le directeur financier et chef du personnel qui me présentera à mon chef de service et à mes collègues.

C’est lui qui m’avait donné la trouille de ma vie, dans l’ascenseur, en me racontant que le candidat qui me précédait avait été refoulé, handicapé du mal que, moi, je lui avais camouflé.

Je fis d’abord antichambre à l’accueil, auprès d’une pétulante hôtesse, assise derrière une sorte de haut comptoir, dans le décor peu engageant d’un hall en chantier, encombré de caisses, outils et câbles électriques. (le bâtiment de la rue de la Loi était en pleine constuction)

Un petit homme mince, aussi fébrile et inquiet que moi, tentait tant bien que mal de contrôler sa nervosité et ses tics. L’hôtesse, du bout du menton, me le désigna en disant :

- Monsieur qui attend commence aussi ce matin - puis lorgnant ses papiers - Ah ! Tiens…, Monsieur est au même service que vous !

Comme un diable qui surgit de sa boîte, le futur collègue se précipita vers moi, main tendue…

- Guy Van der Smissen, vous êtes également attendu par Monsieur Clément ; on commence à huit heures, je crois ?

Le « je crois » purement supplétif et inutile s’était intercalé machinalement dans l’énervement du moment.

Nous nous mîmes à bavarder d’une manière décousue et inattentive de tout et de rien, plus préoccupés à surveiller les sources possibles de convocation : le téléphone de la réceptionniste ou qui sait quelqu’un qui viendrait nous prendre, sortant de l’ascenseur ou débouchant des escaliers qu’on entrevoyait entre deux bâches bleues.

Ce décor « chantier » était très représentatif du renouveau dynamique que voulait se donner la société que j’allais servir et qui assurerait bien-être et confort à tous les miens.

Ce fut la chance de ma vie : je lui dois une carrière porteuse d’expériences enthousiasmantes et de contacts humains d’une richesse inouïe.

Le « petit comptable » timide que j’étais alors gravira, dans l’ombre de ses grands patrons, les plus hauts échelons de sa société, toujours dévoué à leur cause, au détriment de sa santé, de son confort et de sa disponibilité aux siens.

Bien rangées maintenant dans un grenier, des valises usées et fatiguées rêvent d’un passé lointain où, en se gonflant orgueilleusement les flancs, elles ramenaient des dossiers importants qui seraient compulsés et traités dans ce halo de lumière crue qui a troué tant de soirs et de nuits laborieuses.

L’imposant, impressionnant Chef du Personnel et Directeur Financier, Clément de son nom  (de bon augure quant à sa bienveillance) m’accueillit très cordialement.

Assez sûr de moi, je faisais tout pour crâner et me donner l’allure la plus désinvolte qui soit.

Après un entretien très agréable et détendu, il m’invita à le suivre pour la traditionnelle présentation aux collègues.

La première confrontation se passa dans le local voisin qu’on appelait alors, la « mécanographie ».

A cette époque où le matériel informatique n’était qu’expérimental, la comptabilité la plus évoluée se tenait sur d’importants appareils mécaniques, très bruyants ; il s’agissait d’énormes machines à écrire dotées de compteurs pour enregistrer les données chiffrées et les transmettre à d’autres qui avaient gardé les soldes préalablement introduits.

La technique, inspirée de la comptabilité dite à décalque, consistait à inscrire sur une fiche représentative de chaque poste du bilan les opérations le concernant.

Il s’agissait d’un travail fastidieux et peu valorisant consistant à recopier les données transmises par les comptables qui les rédigeaient à leur intention sur des « manifolds », documents pré-imprimés sur lesquels ceux-ci mentionnaient les opérations qu’ils enregistraient dans la journée.

Aussi les deux « mécanographes » complexés par ce rôle subalterne, ne manquaient-ils pas de le faire sentir aux « nouveaux jeunes blancs-becs » comme moi pour les mettre au pas.

Cette hostilité me glaça et me fit perdre mes moyens ; je me sentis tout petit et minable, très intimidé, rouge jusqu'à la racine des cheveux, à tel point que mon mentor qui me les présentait me ramena charitablement dans son bureau, afin de me permettre de reprendre mes esprits.

Je vis à ses deux yeux étonnés que ma réaction le laissait pantois, lui qui avait fondé certains espoirs sur mes possibilités futures de meneur d’homme.

« Vous ne voulez pas attendre un peu » me dit-il en m’invitant à m’asseoir. C’était pourtant dit avec beaucoup de bonhomie, mais pour moi c’était l’humiliation suprême et, avec la rage du désespoir, je refusai et me jetai dans la fournaise du grand bureau des comptables.

Jeunet fragile, je serrai la main de chacun, le patron assez goguenard derrière moi.

Maintenant encore, je ressens la blessure d’humiliation que représentait pour moi la petite lueur ironique et amusée que je lisais dans tous les yeux.

Le calvaire terminé, je pris place derrière le bureau qui m’était réservé. J’étais en nage et brûlais ma honte dans des joues rubicondes.

Condescendant et protecteur, un de mes nouveaux collègues vint me donner quelques documentations sur la société que j’allais servir.

Le grand bureau des comptables était une longue salle où se trouvaient alignés les uns derrière les autres six bureaux qu’occupaient un chef absent pour l’heure et cinq employés.

Les deux « mécanographes » causes de mon « entrée » ratée et deux secrétaires-dactylos logées dans d’autres locaux, complétaient le personnel d’un département qui s’arrogeait le titre ronflant de « Financier ».

Il convient en outre, parce qu’il était important à l’époque, de ne pas ignorer le caissier, petit personnage remuant, qui avait fort à faire à régner sur les décomptes et avoirs en devises que lui présentait un personnel qui s’égaillait à travers le monde en missi dominici de leur maison-mère.

Ce petit monde des « Finances » se partagea rapidement en deux clans. Les trois vieux, rescapés des avatars que la guerre avait fait subir à la société : un inénarrable et folklorique chef, le petit caissier ainsi qu’un vieil employé aux statistiques placide et complètement détaché des choses du monde turbulent de l’après-guerre.

Les autres, nous, n’étions que des « gamins » farceurs (entre vingt-trois et vingt-huit ans), toujours prêts à en découdre avec le « pion » que la société nous imposait.

Mon interlouteur du hall d’entrée avait semble-t-il disparu – s’était-il empêtré ou égaré dans les bâches ou les couloirs ? - toujours est-il que je fus fort étonné de son absence et surpris quand il apparut beaucoup plus tard, pour être présenté par notre affable directeur toujours aussi impérial qu’obligeant.

Réussissant mieux son entrée, mon nouveau collègue, eut l’avantage de camoufler son probable désarroi par une pâleur qui lui seyait fort bien en la circonstance ; il prit place, après les présentations, au bureau qui se trouvait en face du vieil employé aux statistiques et analyses.

Il avait vingt-trois ans comme moi et les premiers temps nous avons copiné, devisant joyeusement lors de trajets qui nous ramenaient à nos domiciles proches, jusqu’à ce qu’il s’achetât, un peu plus de deux ans après, une belle voiture neuve ce qui était encore un luxe à l’époque.

Il n’en profitera que quelques semaines car la société qui devait envoyer un célibataire dans les déserts d’Egypte pour y organiser l’intendance des stocks de forage, le désigna sans se soucier de son avis.

Le pauvre dut bazarder sa bagnole, s’équiper et se documenter en une dizaine de jours.

Je l’échappai belle, car sans charges familiales, je me trouvais dans les mêmes conditions de disponibilité que lui et fus sauvé par une grippe qui m’avait momentanément cloué au lit.

Derrière mon bureau s’en trouvait un autre, plus imposant, le double de celui qui nous était attribué, devant lequel devait trôner le chef, un personnage absent que je n’avais pas encore vu.

Agé d’une cinquantaine d’années, il prendra une place importante dans ma vie, tant nos relations professionnelles furent chaotiques, tantôt tendues et incohérentes, tantôt amicales et chaleureuses.

Il commençait à souffrir de sclérose cérébrale, ce qui expliquait ses sautes d’humeur : ce fut d’ailleurs ce qui lui fit interrompre sa carrière professionnelle avant la retraite.

Cela dura dix années qui furent lourdes à porter, tellement j’étais fragile à ce genre de confrontation.

Quand j’y pense avec le recul du temps, elles me paraissent avoir duré aussi longtemps que le reste de mon existence ; mais elles eurent le grand mérite de me former à la patience et à la compréhension et d’améliorer une susceptibilité à fleur de peau.

Pour l’heure, il finit par prendre place, après que le plus ancien des employés me l’ait présenté.

J’eu la chance, pendant trois ans et demi, de bénéficier d’une expérience professionnelle inouïe, tant par l’importance des opérations réalisées que par l’impact qu’elles auront sur l’avenir du groupe Petrofina.

Ce fut, en effet, pendant cette courte période de temps que furent réalisés les plus importants investissements de la société dans le monde ; en tous cas ceux qui lui vaudront ses plus beaux fleurons.

Epoque enthousiasmante de renouveau économique et d’expansion, à mettre en parallèle sans exagérer la comparaison avec le phénomène actuel du regroupement et du gigantisme que provoque l’avènement de l’Europe unie et de sa monnaie.

Performance, pourtant, à mettre à l’actif de mes contemporains, sera la pauvreté des moyens de calcul et de mémorisation des données dont ils disposaient pour gérer cette effervescente expansion. L’informatique était balbutiante ou inconnue à cette époque.

Les ingénieurs et techniciens travaillaient avec la règle à calcul, les dessinateurs utilisaient le papier calque et le pantographe et les comptables, des comptomètres, des multiplicateurs mécaniques et des machines comptables à compteur.

Je ne m’étendrai pas sur la règle à calcul qui est encore accessoirement utilisée actuellement et que tout le monde connaît, mais il est utile que je décrive les engins qu’utilisaient les comptables, employés de banque et autres ronds-de-cuir.

Le multiplicateur mécanique, invention suédoise, appelé aussi« moulin » était un petit appareil en fonte avec à sa droite une manivelle que l’on faisait tourner en avant ou en arrière selon que l’on voulait additionner ou soustraire, multiplier ou diviser.

Cela fonctionnait grâce à des rouages décimaux (en nombre suffisant pour représenter les plus grandes opérations) disposés sur un arbre-chariot qui était entraîné par les dentures de l’axe de la manivelle, cet arbre étant lui-même couplé à d’autres axes dont l’un comportait des roues chiffrées de zéro à neuf.

Quand on devait multiplier, on inscrivait le multiplicande et on tournait la manivelle autant de fois que représentait d’abord le chiffre des unités du multiplicateur ; on actionnait ensuite un levier mécanique qui faisait avancer le chariot pour effectuer la même opération au rang suivant des dizaines et ainsi de suite. Le résultat se lisait, à travers un regard vitré, sur le dessus chiffré des roues dentées numérotées de un à dix.

La division s’effectuait par soustraction successive en tournant la manivelle dans l’autre sens en partant du dividende et en notant le nombre de tours effectués avec le diviseur pour obtenir un reste.

L’appareil procédait donc comme dans une division écrite. On travaillait par additions successives pour la multiplication et par soustractions successives pour la division.

Quant au comptomètre, c’était un engin assez encombrant : une sorte de caisse métallique haute d’une dizaine de centimètres, large de trente centimètres et longue de quarante, d’où sortaient des touches légèrement incurvées pour le confort des doigts, marquées en gras des dix chiffres de la dizaine et en petit de leur complément arithmétique.

Ce gros « machin » était utilisé principalement par les comptables et employés de banque ; en fait c’était un perfectionnement mécanique du boulier des Chinois.

Avec un peu d’entraînement, on parvenait à gagner de la vitesse en n’utilisant que le bloc des lignes de chiffres de un à cinq, six devenant deux fois trois, sept trois et quatre, huit deux fois quatre et neuf quatre et cinq. Ce procédé permettait de grandes vitesses d’exécution, suite au mouvement des doigts sur une surface plus réduite sans déplacer la main.

Avant l’apparition des machines comptables mécaniques dotées de compteurs, les banques et les grosses affaires équipaient leurs services des comptes non seulement de pools dactylographiques pour la confection du courrier, mais également d’équipes de « comptométrices » qui se chargeaient d’effectuer les longues additions des employés aux comptes que des « garçons de bureau » leur transmettaient.

Il existait d’ailleurs des écoles pour les former au même titre que les dactylographes, sténographes et les sténotypistes.

Ces dames étaient d’une dextérité spectaculaire, additionnant des pages de journaux comptables aux nombreuses colonnes de chiffres avec une rapidité incroyable ; ce qui n’était pourtant rien à côté de leurs prouesses en soustraction et division où elles se servaient des compléments inscrits en petit sur les touches.

Pour la multiplication et la division, cela tenait de la manipulation acrobatique des prestidigitateurs. Il fallait, en premier lieu, inscrire le multiplicande ; ensuite avec une adresse « asiatique », en une fois poser autant de doigts que comportait le chiffre du multiplicateur et dans cette position difficile enfoncer les touches autant de fois que représentait chaque chiffre de ce multiplicateur, en veillant bien à garder la même position digitale. La division tenait de la prouesse surtout avec de grands nombres, puisqu’il s’agissait alors de procéder par soustractions successives avec les compléments inscrit en petit sur les touches dont en retient le nombre, ensuite en déplaçant les doigts continuer jusqu’à obtenir un reste inférieur au diviseur.

En dehors de ces engins archaïques, notre bureau disposait également d’une machine suédoise dernier cri dans le domaine, qui coûtait très cher (entre cinquante et soixante mille francs de l’époque - 1250 à 1500 euros - ce qui était le prix d’une voiture moyenne).

Il va sans dire qu’il n’y en avait que deux dans le bureau à la disposition de ceux qui devaient convertir le plus de monnaies ; je reste souvent rêveur quand je tiens dans ma main ces petites merveilles actuelles, actionnées par la lumière, qui ne coûtent rien et qui sont beaucoup plus performantes.

Cette « Madas » comme on l’appelait, du nom de son constructeur, ressemblait un peu à une machine à écrire avec clavier réduit pour opérations mathématiques et un chariot actionné par un moteur électrique ; ce dispositif permettait grâce à d’astucieux et savants engrenages mécaniques, couplés à des rouages chiffrés, de réaliser en une fois des opérations comportant trois sous-totaux différents.

J’espère ne pas avoir importuné ou lassé le lecteur en m’étendant aussi longuement sur les moyens mécaniques ou électromécaniques utilisés à ces époques pour traiter la masse des informations chiffrées que le développement des affaires générait.

J’eus le privilège d’être un témoin actif de ces époques, d’œuvrer avec les sans grades, les tâcherons des bureaux, les gratte-papier et autres ronds-de-cuir.

Pendant cinquante ans, je dus m’adapter à la plupart des systèmes depuis les plus archaïques utilisés à l’époque jusqu’aux plus performants à notre disposition actuellement et évoluer avec eux ; aussi ne puis-je m’empêcher de m’enthousiasmer en contemplant le nouveau matériel.

J’écris ce livre dans des conditions idéales avec un portable que j’ai amélioré en le dotant, grâce à la puissance de ses mémoires et de mini-lecteurs externes, de nombreux dictionnaires, encyclopédies et disques compacts (Littré, Hachette, Larousse, le grand et petit Robert, Britannica et de l’énorme encyclopédie Universalis) le tout représentant des centaines de milliers de pages de textes en petits caractères, plus reproductions en couleur et animations cinématographiques ou musicales.

Cette énorme documentation, je peux la consulter instantanément en passant de l’un à l’autre au moyen d’un « clic » sur son « icône » reprise sur l’écran. La plupart étant ouverts en permanence, je saute de l’un à l’autre selon les besoins. L’ensemble tient dans une petite valise que je peux utiliser n’importe où la fantaisie me prend de le faire.  Que dire alors de ces petites tablettes (ipod) avec des mémoires énormes qui tiennent dans une poche et qui peuvent tout faire même photographier et "surfer" ... !

Que dire aussi des moyens mis à la disposition des comptables, architectes, dessinateurs, ingénieurs, chercheurs et techniciens de toutes disciplines !

Mon épouse et moi le réalisons d’autant mieux que nous utilisons actuellement un programme super performant pour tenir la comptabilité de la société de notre fils.

Quel incroyable chemin parcouru depuis l’époque des cartes perforées, seul moyen de transfert des données et des énormes appareils contenus dans d’immenses salles climatisées !

Enthousiasme et lyrisme me prennent au souvenir de ces époques phénoménales couvrant plus d’un demi-siècle que j’ai eu la chance de connaître et dans lesquelles je me suis investi intensément.

Comme je bénis la destinée de m’avoir fait participer à tant d’expériences novatrices et tellement riches sur tous les plans qu’ils soient techniques, humains, et même, mais dans une moindre mesure, philosophiques et littéraires.

Par dédoublement interposé, j’ai retrouvé le personnage qui ne se définit jamais mais que je soupçonne appartenir à mon subconscient pour me complaire avec lui de l’ambiance ordonnée de ce monde d’harmonie et de méthode.

C’était un «faux  paradis » où tout semblait paix et calme, où tout était à sa place. Une ambiance feutrée dans une lumière douce, une ruche endormie où personne ne dérangeait personne jusqu’à ce que, de temps à autre, un bourdonnement scandaleux, vite réprimé, ne vienne importuner tout le monde.

C’était l’univers des chiffres et des signes, des équations et des théorèmes, des axiomes intransigeants, des infinis mathématiques, de l’harmonie exigeante des égalités : tout ce monde inquiétant en quête de l’inconnue et de la solution des systèmes.

Dans ce contexte très particulier où discipline et rigueur imposaient leurs lois, l’outil gestionnaire de la tenue des comptes quand il appartenait au monde de la finance ou à celui des affaires qui se suffisait de la seule et primaire opération mathématique de la somme des nombres, était au bas de l’échelle de cet univers mystérieux et envoûtant du chiffre. Aussi les employés comptables et teneurs de comptes se sentaient-ils complexés d’un rôle jugé par d’aucuns comme subalterne et intellectuellement primaire.

Beaucoup d’entre eux d’ailleurs élargiront leur compétence en y ajoutant des formations en études supérieures dans les domaines du droit social, fiscal et des affaires.

Quant à moi, poète, j’aimais suivre la fascinante musicalité des chiffres et des comptes qui me semblaient inscrits sur la portée des journaux pour trouver l’harmonie des balances.

Combien de fois, après des heures de fatigues et d’inquiétude, j’ai découvert la petite note qui manquait à l’œuvre pour s’achever dans l’apothéose de centaines de comptes équilibrés dans la jungle complexe des écritures comptables ; avec cette satisfaction profonde de l’artisan qui voit son modeste travail accompli dans la perfection de son art !

Dans mes rêves conscients, l’univers mystérieux des mathématiques me fascinait et m’envoûtait. Mon subconscient avait pris les traits d’un émule d’Einstein qui se nourrissait d’équations et de chiffres, toujours rêveur, très peu sur terre, obsédé de formules et de démonstrations telles l’impossibilité de trouver la quadrature du cercle avec une règle et un compas alors qu’il pouvait le faire quand il s’agissait d’une parabole.

Je lui demandai où il situait le solitaire zéro qui seul n’est rien et accompagné d’autres chiffres le début ou l’accomplissement de tout.

Il me confia que seule notre intelligence conditionnée par l’espace-temps, éprouvait cette absolue nécessité de le concevoir.

Qu’il servait d’alibi de réponse à notre recherche de l’infini, mais serait toujours aussi inexistant et impossible que le néant.

Mon imaginaire avait retrouvé ce personnage venant de mon monde subconscient et que j’avais appelé Diaphane. Il avait pris l’apparence d’une sorte de professeur Tournesol, le front bombé, calvitie de l’occiput et couronne de cheveux à l’avenant.

Farfelu, il m’entraîna, un jour, par jeu, dans un monde de fantaisie, de mystère et de chiffres où neuf l’interpellait, en arbitre de son conflit avec deux :

- Je suis le plus important car après moi, dans le décimal, on saute de dizaines en dizaines et ainsi à l’infini. Et il se rengorgeait dans sa grosse tête de neuf : un ovoïde prolongé d’une queue, on aurait dit un spermatozoïde ahuri.

- Tu es dépassé, vieux sot, rétorquait deux, charnière du binaire. L’avenir est à moi dans le souffle affolé des processeurs avides de performances. Tu rejoindras dans l’histoire des humains papiers, stylos et crayons, machine à calculer et autres archaïques instruments pour la gloire du monde de la transmission vocale et cérébrale.

Sentencieux, Diaphane-prof releva son crâne dégarni et les toisant tous les deux, les fustigea de ses yeux perçants :

- Prétentieux signes graphiques, qu’êtes-vous pour vous ériger en censeur de vos propres créateurs ? Allez vous perdre dans les arcanes de vos combinaisons aussi débridées que des boules de loterie !

A l’écoute de tels propos, pensif, je m’égarai dans les mystères de la connaissance, des jeux de l’esprit et de la fragilité de la vérité.

En moi, revenaient, obsédantes, les éternelles interrogations quant au savoir universel, celui qui nous serait transcendant et dépasserait notre entendement.

J’étais de plus en plus perturbé par les problèmes relatifs à l’existence d’un « supérieur » omniscient et omnipotent.

Diaphane-prof, un jour, me vint bien en aide, en organisant son domaine, mon subconscient. Il se mit à voguer avec désinvolture dans mon cerveau, en y explorant les moindres recoins, tout en s’efforçant d’en ordonner méthodiquement ce qui s’y trouvait. Et pourtant quel foutoir !

Il y avait, dans un désordre scandaleux, des sentences emmagasinées ou ébauchées, des souvenirs d’instants magiques, des sarabandes de coups de cœur, des images folles, des strophes de rires en cascade, des oiseaux bleus ou roses ou mauves, des champs de fleurs et des chants de sirènes et tant de mots mélodieusement enlacés en vers enchanteurs gravés en lettres de ciel sur des parchemins d’or.

Il y avait aussi dans une prison noire, entassés derrière des barreaux noirs, enfermés par moi pour ne pas en sortir, toute la tristesse des mauvais jours, toute l’angoisse de la souffrance du monde, tout le désespoir des êtres abandonnés et puis notre impuissance devant leur misère et notre culpabilité de n’en jamais faire assez.

Enfin, quant à eux bien rangé par Diaphane-prof qui y avait son coin secret, dans un ordre de couvent, quelques livres de la connaissance, jaunis par l’âge et usés tellement ils avaient été compulsés, incomplets parce que la plupart des pages s’en étaient envolées ou ne s’y étaient jamais trouvées.

Nous les consultions inlassablement tous les deux, souvent dans nos nuits d’insomnies, à la recherche de l’inaccessible et toujours plus lointaine vérité.

 

Obscur et angoissant infini,

Poignant tourment du vide

Qui joue le jeu de l’espace

En se prolongeant toujours

Comme la droite éternelle.

 

Infini du temps,

Torture de l’inachevé.

Absurdité des mondes

Qui tournent sans s’arrêter.

 

Angoisse de l’impossible

Qui veut se réaliser,

Alors que la roue tourne

Mangeuse de rêves inassouvis.

 

L’âme des condamnés à la vie

Se promène sur des grèves d’espoir,

Chantant l’alléluia du sort

Dans leur cortège du soir.

 

Temps et espace sont réunis

Dans ce faux jeu du destin

Pour que nos corps soient soumis

A ce crapuleux festin.

 

 

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