Réflexion sur les origines de la pensée depuis ses origines jusqu'à nous.

{18.5} Quel sentiment subtil et raffiné, est celui qui nous pousse aux élévations lyriques et qui préside aux démarches intellectuelles du cerveau humain !

Souvent je me penche, perplexe, sur ce constat. Persuadé que nous sommes avant tout un mécanisme de pensée supérieurement développé par les civilisations avancées et surtout par celles qui ont privilégié l'abstraction, je ne peux que me perdre en conjectures et rester interrogatif sur mes propres conclusions.

Par anthropomorphisme, je serais tenté comme tout un chacun de privilégier une intervention intellectuelle extérieure, divine ou non, pour donner à l'intelligence humaine sa raison d'être.

Cependant par cheminement personnel, mieux développé dans l'appendice à cet ouvrage « Considérations fondamentales sur l'existence », devenu « La symphonie de l'harmonieux, mélodies de l'existence », je m'en tiens (très modestement) à la conviction que la pensée est la résultante d'un processus biologique qui s'est mis en place et a évolué au fil du temps.

L'exponentialité du phénomène, bien qu'en en développant la complexité, devrait donner aux humains la possibilité de mieux décrypter le système, grâce à une meilleure compréhension de la mécanique universelle.

Ma réflexion consciente s'est prise alors à voguer dans cet espace troublant de la pensée, en remontant à ses sources. Là où devrait se trouver la clef d'un mystère qui tourmentera éternellement les hommes. Là où la pensée s'est construite, lentement élaborée, patiemment sortie du néant.

Par la magie de mes rêves éveillés ou dédoublements, j'ai retrouvé mon collaborateur obligé, Diaphane-prof, qui depuis longtemps déjà y avait réalisé une bonne partie du travail en organisant rationnellement ma réflexion subconsciente.

De nombreux êtres informes s'y mouvaient dans un clair-obscur paléolithique. On y percevait des cris stridents ou rauques sortis du fond des âges, premiers efforts de l'être primate pour communiquer et les premiers gestes pour les appuyer.

« L'Intelligence » les contenait tous au fond de ses origines et se mit à nous conter son histoire :

- Je ne fus, d'abord, qu'un son pour manifester ma joie ou effrayer un concurrent, je n'étais qu'un geste pour prendre la nourriture ou pour me défendre.

Dans la savane où les miens se sont retrouvés après la rupture du Rift Valley ou après d'autres cataclysmes qui m'ont isolé de mon milieu naturel, j'ai communiqué, j'ai modulé les cris, j'ai pris conscience des gestes qui expliquent, j'ai ressenti la tristesse ou la joie des groupes qui s'étaient formés pour se nourrir ou pour se défendre...

- C'est alors, continua Diaphane-prof, que tu as fait chanter l'un d'entre eux, quand, gavé de viande chapardée aux charognards, il digérait avec les autres, heureux et repu dans la fraîcheur de la grotte qui les protégeait tous. Ce fut un son rauque mais modulé que les autres reprenaient en cherchant à l'imiter. Ce fut le premier chant, la première chorale.

J'étais songeur, conscient de me trouver à l'aube du savoir quand les hommes ont débuté la pensée.

A ce moment-là ou à un autre, un groupe a partagé un bonheur et c'est alors qu'il s'est formé, solidarisé, qu'il a cherché autre chose que satisfaire un instinct de meute.

« L'Intelligence » reprit, poursuivant son histoire :

- Je me suis exprimée par gestes et puis par signes associés aux sons que je parvenais de plus en plus à sortir de la gorge.

Le larynx de mon corps s'est perfectionné et la voix est née en modulant des sons. Les lèvres, la langue et la gorge s'y sont mis pour mieux réaliser ce que je commençais à créer : le langage.

Diaphane-prof, enthousiaste, les bras au ciel, s'écriait :

- La pensée,... la pensée abstraite...c'est alors que, lentement et patiemment, l'abstraction a débuté, balbutiante, oiseau fragile, dans le cerveau des hommes.

- Le cri est devenu mot, ai-je continué, le mot s'est épanoui en paroles qui se sont regroupées en phrases comme le chant des oiseaux, mais ces phrases, elles, étaient porteuses de messages cohérents augmentant les performances de nos lointains ancêtres.

- Les mains des humains sont devenues habiles, continua Diaphane-prof, et les mains ont gravé des signes sur la pierre des cavernes ; ensuite les mains ont dessiné des formes et les formes se sont muées en incantations au soleil, au feu, à la terre.

Les hommes se sont mis à penser, se sont mis à lever les yeux vers le ciel pour l'implorer quand ils souffraient, quand ils mouraient...

Ils ont appris la peur et l'angoisse, ils ont appris la tristesse, ils ont appris la joie... Ils ont appris l'absence et la chaude présence... Ils ont appris l'amour...

- Quant à moi, « l'Intelligence », au gré du hasard des découvertes réalisées par certains humains, plus évolués, j'ai poussé leur groupe à se développer, j'ai incité les plus forts, les plus malins a dominer et les faibles ont été asservis.

Les bandes sont devenues des peuples, les peuples des nations et les nations des civilisations.

« L'Intelligence » se permit alors un long silence, comme pour mieux mettre en valeur un événement d'importance...celui qui déclenchera l'explosion de la connaissance...

- Les hommes ont gravé des signes sur la pierre, les signes étaient objets qui devinrent les mots qui devinrent des phrases et les phrases furent des messages qui demeureront dans la pierre pour toujours tant que la pierre durera.

« L'Intelligence » une fois encore fit une pause. Diaphane-prof et moi, retenions notre souffle, conscient de l'importance de ce qui allait suivre...

- Sur des ardoises de schiste, les hommes ont gravé ... sur des peaux de bêtes, les hommes ont dessiné... sur des parchemins, les hommes ont écrit... les hommes ont inventé le livre et le livre, toujours plus développé des techniques nouvelles de reproduction, sera la mémoire de l'humanité et le véhicule de la connaissance...

Alors, discrètement comme elle était venue, « L'Intelligence » s'évanouit dans son histoire des hommes comme pour mieux faire comprendre que c'était là qu'était son origine.

Les tourments de l'histoire se sont calmés

Dans le cœur des hommes éprouvés.

Les sources du savoir

Du fond des âges, se sont animées,

Timides lucioles, tendres feu-follets

Grandissant toujours,

S'élevant toujours.


La pensée fut étincelle,

La pensée fut amadou,

La pensée sortit des âges

Pour très haut s'enivrer,

Pour s'amouracher de cimes

Et enfanter le cœur des hommes.


Le cri rauque des cavernes,

L'appel long des sentiers,

Le cri mâle des amours,

L'appel des angoisses,

Le cri des peurs,

L'appel de tendresse,

Sont les blessures de l'être

Qui, soudain, s'est révélé


La voix s'est envolée

De sa source endormie

Pour moduler le chant

Pour éveiller l'âme

Qui somnolait toujours

En quête d'amour.


La parole fut printemps,

La parole fut prière,

La parole fut oiseau,

La parole fut chanson,

Les yeux des hommes se sont levés

Pour découvrir le ciel

Et se mettre à rêver.


Les mots se sont assemblés

Comme des petits frères,

Les mots se sont éternisés

Gravés dans la pierre,

Les mots ont recherché les livres

Comme de lents oiseaux ivres

En s'enivrant de pages

Qu'ils transmettront à tous les âges.


La mémoire s'est recueillie

En songe d'éternel.

La mémoire s'est endormie

En rêvant de ciels.


Les hommes se sont dressés

Pour clamer leur histoire

Les hommes se sont levés

Pour mieux chanter leur gloire.

Les hommes se sont couchés

Tout en rêvant d'espoir.


-------