Rome et Florence - Michel-Ange, Botticelli, Léonard de Vinci.

Pigeons volent... Plumes volent... Il y a des pigeons partout... Nous avons des ailes dans les yeux... Nous avons du soleil dans les yeux : il écrase nos épaules de son joug brûlant...

Nous sommes hébétés de fatigue, de chaleur et de l'inconfort d'un train bondé duquel nous venons de nous extirper difficilement.

Devant nous, « il duomo » de Milan, immense et ciselée cathédrale gothique avec à ses pieds, une place à sa démesure sur laquelle nous titubons dans le bruit et la chaleur.

Les pigeons volent... Ils sont partout : dans nos pieds, dans nos mains, sur nos épaules... Ils voguent en nuages bruyants qui nous atterrissent dessus en soulevant poussière et déchets plumeux blancs crottés.

Nous en avions tant parlé, de ce périple en Italie, un rêve impossible que George, l'homme des miracles, a quand même réalisé. Il faut remettre les choses dans leur contexte.

A l'époque (on était en 1947), on voyageait peu, c'était un luxe réservé à quelques bien nantis, les profiteurs enrichis du moment.

L'Italie sortait meurtrie, exsangue d'une guerre aux fortunes diverses avec révolution et chute de régime, combats longs et rudes dans les villes et les points stratégiques âprement disputés par les alliés aux forces de l'axe.

La population, misérable, vivait difficilement ; le marché noir régnait en maître et les maffias aussi.

Nous en avions tant rêvé de ce voyage, enfoncés dans nos oreillers et coussins, transposant en rêves notre besoin inassouvi de beau et d'art.

Souvent, en silence, les yeux sur de mauvaises reproductions, nous imaginions ce lointain merveilleux, de l'autre côté des Alpes, là-bas devant nous, par delà la vallée et qui devenait possible, accessible : Rome !

George, le rêveur qui réalise des rêves, tint le pari impossible d'une épopée de trente jours accomplie par deux convalescents pas bien guéris, en sursis de rechute et qui plus est, la faisait avec des moyens qui tenaient de la gageure.

En effet, nos finances étaient très réduites et nos familles avaient dû se priver pour payer notre séjour et nos soins. Aussi, George avait-il limité notre budget à un billet de mille francs belges (environ 25 euros).

Nous devions nous en tirer, pendant un mois, avec ce billet converti en francs suisses et troqué au marché noir en lires au fur et à mesure des besoins.

Sans égards pour les lettres affolées de nos parents inquiets, ni pour l'ultime tentative d'appel à la raison de l'oncle de Gentinnes qui me révélait les conditions financières dans lesquelles se débattaient les miens, nous tînmes bon, tant ce rêve dépassait pour nous toute autre considération.

George, comme un grand frère, avait tout préparé : je n'avais qu'à suivre comme un petit garçon que je restais toujours à cette époque.

Il avait tout prévu, sachant profiter au maximum de ses relations scoutes qui le mirent en rapport avec la fédération italienne. (Le scoutisme, interdit sous Mussolini, était balbutiant et quelques troupes fleurissaient çà et là, avides de contacts, ce qui faisait notre affaire.)

Les autorités spiritaines de la « Villa Notre-dame », quant à elles, contactèrent leur maison de Rome qui nous procura un logement chez eux pour une quinzaine de jours, à des conditions avantageuses.

Nous étions donc parés pour réaliser ce rêve fou de nos « vingt ans ».

Je crois que le lecteur de la génération actuelle des voyages démocratiques, ne réalisera jamais ce que c'était pour nous. Il faut se remettre dans un contexte d'époque.

Cette « expédition » était aussi incongrue et difficile que celle qui serait entreprise maintenant aux confins les plus reculés du monde avec des moyens financiers très réduits et dans un état physique déficient.

Pour nous, c'était surtout Rome, la ville des contrastes, la ville de notre histoire, la ville-berceau de notre civilisation, la ville tourmentée de son humanité trouble faite de vices et vertus...

C'était surtout Rome que nous voulions atteindre, Rome que nous voulions respirer, Rome que nous voulions aimer ou haïr tout à la fois.

Rome, dans nos fièvres,
Ville de nos cieux,
Cœur au bord des lèvres,
Fièvre dans nos yeux.

Nous tenons ton âme
Captive de ton feu.
Ta louve se couche
Sur ton marbre blanc.

Ta ville est de sang,
Ta ville est de joie,
Ta ville est de meurtre,
Ta ville est de rire.

Ton cœur est de crimes.
Ton cœur est de saints.
Ton cœur est de papes
Et de martyrs et de bourreaux.

Rome, perfide Rome,
Aux relents d'arènes,
De Titus et Néron,
D'Octave et Cléopâtre,
De Lucrèce, la diablesse
Et des Borgia goutteux.

Rome, grande Rome,
D'Auguste et César,
De Pierre et Paul,
De Michel-Ange et Botticelli,
Rome des belles martyres
Qui s'offrent à leur Dieu
Dans des arènes brûlantes
Du sang et du cri
Des agneaux saignés.

{2} A Milan, quand nous fûmes reposés et restaurés, nous nous prélassâmes, vautrés dans la fraîcheur de son immense cathédrale, pur joyau gothique, aussi impressionnante dedans que dehors, de son toit où nous flânâmes à l'ombre de ses tourelles et de ses nombreuses arches et arcs-boutants finement découpés mais « fienteux » que la gent colombine sans vergogne soulignait de son incessant roucoulement.

Ce premier contact avec une église italienne fut pour moi très déconcertant : c'était la première fois que je pénétrais dans un édifice religieux sans bancs ni chaises.

J'étais aspiré par ce vide, je me sentais minuscule, les colonnades m'écrasaient... On y parlait sans retenue comme sur la place publique : il perdait le caractère sacré que je connaissais chez nous.

Plus tard, au Vatican, je fus déconcerté et dérangé par cette ambiance de salle de gare, de même que je n'appréciais pas du tout les applaudissements, ovations et les « viva il Papa » hurlés par les fidèles dans la basilique Saint Pierre.

Dès notre arrivée à Milan, notre uniforme scout fut le « sésame » qui nous ouvrit les portes des jeunes bourgeois de Milan, seuls privilégiés pouvant se permettre le « luxe » du scoutisme.

A peine sortis de la gare, nous fûmes accaparés par des jeunes gens, enchantés d'un contact avec des représentants belges. Il faut préciser qu'ils devaient tout reconstruire et tout apprendre.

Depuis plus de vingt ans, le régime fasciste totalitaire de Mussolini avait interdit tous les mouvements de jeunesse en dehors des « Chemises Brunes» ; aussi le mouvement embryonnaire était-il avide de contact avec des représentants de fédérations qui ne connurent pas de tels « ukases ».

Nous fûmes retenus quelques jours à Milan tant ces jeunes troupes étaient heureuses de nous rencontrer, de s'informer et de partager avec nous leur expérience naissante.

Mais notre ambition était surtout d'atteindre Rome, ce qui était, à l'époque une aventure. La guerre avait tout détruit et les moyens de communication s'étaient difficilement rétablis. Les voyages en chemin de fer étaient longs et pénibles.

Nos moyens limités nous forçaient à la promiscuité et l'inconfort de couloirs de train encombrés de clochards comme nous qui ne pouvions nous payer une place assise.

{3} Le plan de George était simple : après Milan, passage obligé en venant de Suisse, nous devions atteindre Rome avec la seule étape - mais combien prestigieuse et culturellement riche - de Florence, idéalement située à mi-chemin.

Ce fut donc cette ville mythique, le «cœur du monde », que nous atteignîmes, un jour de ciel et de lumière, un jour où l'univers et le temps n'étaient plus, un jour où le beau nous fouaillait la gorge, le cœur nous frappait aux tempes et nos yeux étaient avides de voir.

Cette émotion, nous l'avions préparée, lentement distillée dans notre repère de Montana pour mieux la savourer quand notre rêve serait éveillé. Nous en frissonnions d'excitation et c'est ivres de fatigue et de bonheur que nous avons longuement flâné à la fraîcheur naissante du soir dans les « via » avoisinant la cathédrale et le baptistère de Saint Jean Baptiste.

Nos nouveaux amis de Milan nous avaient ménagé des contacts avec des troupes de Florence qui nous procurèrent du logement dans des locaux scouts.

Nous étions donc parés pour l'enivrante aventure culturelle que nous nous promettions de vivre intensément.

Comme il se devait, ce fut l'ensemble des monuments situés non loin de la gare qui devait faire l'objet de notre premier émerveillement.

Je dois avouer que je fus d'abord écrasé par ces édifices religieux étouffants de proximité, de magnificence et de gigantisme : presque l'un contre l'autre étaient rassemblés le Baptistère de Saint Jean Baptiste, la cathédrale, le campanile de Giotto et la loge du Bigallo, sans parler de l'église Sainte Marie nouvelle à quelques centaines de mètres de là.

Cependant, passé ce sentiment, c'est gagné par l'enthousiasme et l'éclectisme de George que j'entrai en transe mystique et artistique.

Il faut dire qu'à dix-huit ans, j'avais tout à apprendre : une vraie terre vierge qui se devait d'être défrichée et cultivée. La documentation que nous avions consultée à Montana était minable et les rares reproductions noir et blanc de qualité médiocre.

C'est donc le cœur palpitant que nous entrâmes dans le Baptistère de Saint Jean Baptiste - Dante l'appelait « Mon beau Saint Jean » - comme nous le révélait un dépliant déniché à l'entrée.

Sa forme octogonale nous avait surpris de même que ses marbres extérieurs blancs et verts. Le dépliant nous recommandait la porte de l'est face à la cathédrale en nous signalant que Michel Ange l'appelait « La Porte du Paradis ».

Je me trouvai en pleine élévation mystique. Ma fameuse « vocation », objet de débats intérieurs inavoués, me parut alors vraiment réelle et d'autant plus rassurante que sa confirmation résolvait mes plus épineux problèmes.

La Porte du Paradis s'offrait à nos yeux, toute noire et ternie de dorures usées (on les a restaurées depuis). George qui s'était documenté m'expliqua que Lorenzo Ghiberti avait accompli ce chef-d'œuvre, représentant dix scènes bibliques de l'ancien testament, en vingt-sept ans, comme il réalisa pendant les vingt années précédentes la porte du nord qu'il réserva au Nouveau Testament.

J'étais ravi car je pensais que ce serait la meilleure entrée en matière pour ce pèlerinage mystique dont je venais d'échafauder le projet.

Bible sacrée, en lettres noires,
Gravée en bronze, perdant l'or,
Nos yeux, nos âmes guettent encor
La vraie raison de ton histoire.

Livre sacré d'Eve et d'Adam,
Du coupable péché des hommes
D'avoir déjà croqué la pomme
En condamnant leurs descendants.

Bible sacrée d' Esaü,
Du fier Jacob et Rébecca,
Du vieux Noé qui a trop bu,
De Moïse devant ses lois.

Livre sacré de Josué
En conquête de Jéricho,
Clamant au ciel, à tous échos
La mort de ceux qu'il va tuer.

Livre sacré de notre enfance
Créant en nous le merveilleux,
Mais aussi rêves de souffrance
Au tendre cœur de petits gueux.

Livre sacré des saints de Dieu
Clamant leur foi à tous les cieux,
Chantant Sa gloire avec les anges
Tout en proclamant Ses louanges

Après cette entrée en matière recueillie, nous nous précipitâmes comme deux fous dans la cathédrale Santa Maria del fiore qui majestueusement gothique nous avala par ses grands portails béants.

Immense, grandiose et austère, elle nous écrasa de sa superbe ; aussi nous nous réfugiâmes comme des enfants apeurés dans l'ombre d'un de ses immenses pilastres, ce qui nous permit de mieux apprécier ses grandes voûtes ogivales.

{4} George, dans sa documentation, avait repéré qu'une Piéta inachevée de Michel-Ange qu'il destinait à son tombeau devait se trouver dans une des chapelles du transept.

Ce premier contact avec une œuvre du grand maître nous coupa le souffle. Nous étions sous le charme et ne demandions qu'à nous enivrer de beau, de pur et de marbre.

Cette matière des dieux, polie par l'amour patient d'un génie, se révélait chair vivante, paradoxalement chaude de sa vie minérale. Mes yeux se plaisaient à caresser ce corps d'un Dieu mort, aussi vibrant dans ses muscles détendus que le plus frémissant des éphèbes.

A Florence, comme à Rome, mes rendez-vous avec Michel-Ange furent nombreux, mais jamais autant que ce premier contact dans une petite chapelle légèrement obscure. Jamais plus je n'éprouverai une telle passion intérieure et un tel enchantement pour ce « monstre génial ».

Dehors, un peu ivre sous le soleil brûlant, nous nous regardâmes en silence, avec dans les yeux beaucoup de choses inexprimables.

Nous étions sur la place Saint-Jean, groggy de monuments grandioses : à notre droite, la cathédrale (il duomo) et le baptistère que nous venions de visiter, devant nous élancé et brillant, le campanile de Giotto et le gracieux petit palais du Bigallo. Le ciel d'un bleu lourd révélait l'élégance de l'un et le charme de l'autre.

Cette nuit-là, je n'arrivais pas à dormir sur mon sac de couchage, dans un local scout. George se mit alors à parler comme seul il savait le faire, du beau et de la poésie, du religieux et de l'art, de ce que nous avions vu et de ce que nous verrions encore.

Je l'écoutais, les yeux au faîte du campanile, la tête flottant dans les arches de la cathédrale, tandis que les muscles et les drapés de la Piéta se mêlaient aux scènes alambiquées de la porte du Paradis.

Le lendemain, quelques scouts qui parlaient un peu le français, nous proposèrent un programme plus copieux encore que celui de la veille : la Place de la Seigneurie, le Vieux Palais, la Galerie des Offices et le Vieux Pont au-dessus de l'Arno ; tout ça quasi juxtaposés les uns aux autres.

C'était de trop pour un jour, aussi George tempéra les ardeurs de nos si gentils guides qui débitaient avec volubilité un mélange de français et d'italien, tuant à décoder. Aussi leur proposa-t-il une approche « guidée » de choses qu'ils estimeraient essentielles à notre toute neuve culture florentine.

Rien n'y fit et nous fûmes forcés de subir l'envahissante gentillesse de nos si dévoués mentors qui se disputaient l'honneur de nous dégrossir de notre évidente ignorance.

Ce soir-là je fus vidé, George, lui, avec une faculté d'adaptation qui lui est bien caractéristique, survolait tout ça, olympien mais peu disert, contrairement à son habitude.

Un passant, aux cheveux noir-jais bien gominés qui s'était approché, m'expliqua avec force gestes et dans un sabir épouvantable qu'à l'endroit où je me trouvais sur la place où nous nous étions donné rendez-vous, un bûcher avait grillé le pauvre Savonarole parce qu'un peu avant quinze cents il avait osé s'en prendre aux mœurs de l'époque.

{5} Je mis pas mal de temps à déchiffrer que c'était de lui qu'il s'agissait quand il roucoulait d'une traite « Girolamo Savonarola ». Heureux fut le hasard qui avait voulu qu'à Montana, je fus attiré par l'existence de ce moine dont la mine austère et rébarbative dominait une de nos documentations.

Pendant ce temps, les autres se disputaient George parmi les nombreuses et majestueuses statues situées devant le Vieux Palais, autour de la place et dans la loge de la Signoria (Seigneurie).

Avec un enthousiasme bien florentin, jacassant d'exubérance, ils nous traînèrent d'une statue à l'autre, nous autorisant au passage à apprécier « Judith et Holopherne » de Donatello, le « Persée » de Cellini et dans la loge de nombreuses et pathétiques statues évoquant des scènes de la mythologie grecque.

J'eus la bonne fortune, devant la copie du « Moïse » de Michel-Ange (l'original se trouvant à la Galerie de l'Académie) de perdre mon adorable guide, accaparé par un passant qui lui racontait beaucoup de choses importantes avec forces gestes et éclats de voix.

Cette deuxième confrontation avec le génial Florentin me déconcerta terriblement. Etait-ce le contexte perturbant de notre entourage ou l'aveuglant soleil qui assommait hommes et choses ?

Toujours est-il que je fus surpris de le trouver moins vivant que le corps mort que des disciples allaient ensevelir qui m'avait tant troublé la veille.

Le lendemain, nous consacrâmes un jour tout entier, que je n'oublierai jamais, à la visite de la Galerie des Offices, le long de l'Arno, juste avant le « Vieux pont ».

Ce musée contient la plus importante collection de peintures en Italie (avant les impressionnistes) et une des plus prestigieuses au monde.

Nous avons pu bénéficier d'un regroupement des plus diversifiés des œuvres de grands maîtres tels que Giotto, Lorenzetti, Fra Filippo Lippi, Van der Weyden, Memling, Van der Goes, Verrocchio, della Francesca, Pérugin, Durer, Holbein, Le Corrège, Raphaël, del Sarto, Le Titien, Véronèse, le Tintoret, Rubens et bien sûr, L. de Vinci, Michel-Ange et Botticelli, ainsi que de nombreux autres.

Ce jour et ce lieu marquèrent mon existence car ils furent à l'origine d'une passion que j'éprouverai toujours pour l'art pictural.

C'est dans les salles de ce temple que George éveilla en moi mes premières réelles émotions esthétiques devant une oeuvre. Poète, il trouvait si bien les mots qui faisaient vibrer des cordes qu'ils avaient effleurées.

La symphonie des formes et des couleurs que les peintres exprimaient dans leurs œuvres complétait idéalement le chant poétique intérieur qui m'habitait, révélant des sentiments que je traduisais en vers colorés et chantants.

Mais à l'instar du peintre avec son pinceau et ses couleurs, je disposais les mots sur ma toile en les choisissant, épars, sur ma palette de vocabulaire : je jouais avec eux, je les écoutais chanter, j'appréciais leur sonorité, j'aimais leur graphisme, leur concision ou leur longueur.

En ce jour merveilleux grandit tout doucement en moi un sentiment très subtil de satisfaction esthétique difficile à décrire : un bonheur profond d'une qualité rare, résultant d'une mélodie intérieure que l'association des mots et des idées me révélait.

Cette Galerie des Offices restera d'autant plus ancrée dans mes souvenirs qu'elle suscita également une émotion nouvelle pour moi, subtile et sensuelle, me faisant entrevoir des horizons que j'avais jusqu'alors refusé d'approcher.

{6} Comme je le décrirai plus loin, ce fut, dans la salle dix, réservée au tendre Botticelli, devant sa délicieuse « Naissance de Vénus » que s'installa dans mon cœur d'innocent et chaste jeune homme la première image d'un corps de femme nue, pudiquement candide.

Nous passâmes deux semaines merveilleuses dans ce Florence qui se révélait à nous. Obnubilé par le prestige de Rome, nous ne nous attendions pas à ressentir un tel engouement, nous portant au septième ciel.

C'est animé de cette ferveur enthousiaste que nous visitâmes, les jours suivants, d'autres endroits prestigieux de la ville tels l'église et le musée de Saint Marc, l'église de l'Annonciation, la chapelle des Médicis et de l'autre côté du Vieux Pont, le Palais Pitti, la Galerie Palatine, les jardins de Boboli et de nombreuses et prestigieuses églises.

Nous alternions ces dures journées avec des périodes de repos, car nous étions fragiles et très fatigués. Ces arrêts nous permettaient des contacts avec des organisations de jeunes et notamment avec une troupe de scouts marins qui nous offrirent, dans leur grande barque, un agréable parcours sur l'Arno.

Epuisés, mais ravis, nous nous autorisâmes, en fin de séjour, un jour de détente dans un dortoir de collège que nos amis scouts, secourables, nous avaient procuré pour restaurer nos mines passablement défaites. C'était plus confortable que les paillasses (sacs de paille) des locaux de patrouille !

Etendus sur nos plumards, les membres engourdis de lassitude et le dos cassé, nous nous mîmes à parler et rêver de Rome, l'inaccessible Rome qui nous avait parut toujours aussi lointaine qu'Uranus ou Jupiter.

Rome, maintenant à notre portée ; Rome, le cœur de notre civilisation chrétienne et le siège de son chef et meneur spirituel : le Pape.

George voulait me faire partager sa foi enthousiasmante, mais j'étais déchiré par le débat contradictoire qui me torturait. Je restais obsédés par les corps de femmes que les peintres m'avaient révélés : Le Titien, Tintoret et surtout Botticelli et sa « Naissance de Vénus ».

Ce tableau et ce peintre s'installèrent dans mon subconscient et n'en ressortirent que lorsque je pus me libérer du poids d'une contrainte morale déjà évoquée.

Mes yeux, alors, se plurent à caresser ces corps légers que le peintre révélait avec une troublante fausse pudeur.

George n'était-il pas lui aussi torturé par un même débat intérieur, qu'il n'avait garde de me révéler ? Certainement ! J'y pense souvent depuis.

J'idéalisais George. C'était mon « Grand Meaulnes » qui n'avait rien à voir avec celui d'Alain-Fournier. Il était ma personnalisation d'une amitié éthérée, humainement impossible.

Alain-Fournier avait transposé son idéal irréalisable sur le personnage principal de son livre qu'il entraînait dans des aventures féeriques, romanesques, aux rebondissements contradictoires.

Comme le Grand Meaulnes dans ses déchirements amoureux, nos débats intérieurs de vocation religieuse ou de spiritualité dont nous ne parlions jamais et qu'inconsciemment nous rejetions, étaient des sentiments équivoques que nous aurions peut-être pu, comme Alain-Fournier, confier à la confidentialité d'un carnet intime.

Je comprends l'étonnement et peut-être l'incompréhension d'un jeune lecteur qui réalisera avec difficulté le déchirement que de telles situations, en apparence anodines, pouvaient créer chez nous, leurs aînés.

Il demeure cependant dramatiquement important que certains milieux chrétiens restés farouchement traditionalistes comprennent qu'ils commettent les mêmes erreurs en exposant les jeunes qu'ils éduquent à ce genre de dilemme douloureux : prendre du recul par rapport aux traditions philosophiques et religieuses de son milieu et s'exposer à sa réprobation et même à son courroux ou s'aligner passivement et hypocritement sur la démarche spirituelle de son environnement en contradiction avec ses propres aspirations intérieures.

{7} C'est donc dans un état d'esprit ambigu et troublé que j'abordai Rome aux côtés de George, tiraillé par divers sentiments : l'admiration sans borne que j'éprouvais toujours pour lui et une inextinguible soif d'indépendance intellectuelle que je n'osais exprimer, ni avouer.

J'avais tort, bien sûr, et l'état de soumission dans lequel je me trouvais ne pouvait qu'étouffer ma personnalité naissante.

Rome était devant nous, grandiose, majestueuse, chaude de soleil et de population grouillante et volubile. Rome, rien que prononcer son nom donnait le vertige, nous faisait les yeux tout grands, remplissait nos crânes de réminiscences tumultueuses et nous mettait le cœur dans la gorge.

Nous nous rendîmes à la maison des Spiritains qui avaient accepté de nous héberger pendant quinze jours.

Grand luxe pour nous qui n'avions connu que locaux scouts et dortoirs d'école, nous disposions, ô confort suprême, d'une chambrette austère de couvent à la dure et inconfortable couchette des moines.

Gratitude éternelle en soit exprimée au Père Martin, disert économe qui nous invita souvent à sa table, ce qui nous permit d'apprécier sa bonne humeur et sa qualité d'agréable commensal.

Idéalement situé, l'établissement des confrères de mon oncle était quasi central par rapport au Vatican et aux choses intéressantes à voir à Rome.

Le Père Martin nous conseilla, clin d'œil et sourire amusé à l'appui, de débuter notre visite par la Fontaine de Trèves, à deux pas de là, pour y jeter la traditionnelle pièce de monnaie assurant, suivant la tradition, un autre séjour à Rome.

Ce fut fait dans une populeuse ambiance de canicule, de cascades bruyantes et de cris d'irrévérencieux pataugeurs. Cette pittoresque entrée en matière nous donna l'entrain voulu pour nous lancer à l'assaut de la « ville éternelle » et de ses trésors.

Me remémorant tout ça, plus de soixante ans après, j'en ressens toujours les mêmes sentiments contradictoires, difficiles à décrire : un mélange d'enthousiasme délirant sur fond de fatigue immense, de joie étouffée par la chaleur difficilement endurée, d'éveil intellectuel dans l'avidité de son terreau vierge, d'angoisse de ne rien perdre et de tout garder et aussi et surtout des déchirements philosophiques et religieux intérieurs provoqués par l'ambiguïté de l'histoire du berceau de notre civilisation au passé de turpitude et de sainteté.

Aussi dans les lignes qui vont suivre, je vais tenter de restituer ces sentiments et de les décrire avec le plus de fidélité possible.

Utilisant mes facultés ubiquitaires de dédoublement, je vais voguer dans mon passé pour rencontrer œuvres et maîtres que j'ai installés dans un musée de ciels et nuages.

Ce musée s'étend dans un monde de rêve et de pensée bleue dans lequel les œuvres et leurs auteurs dialoguent avec l'esthétisme subconscient que mon imaginaire s'est construit au fil de ma vie.

{8} A tout seigneur, tout honneur, ce songe d'initiation se devait au géant de l'art florentin et romain : Michel-Ange.

Ce premier « choc-découverte » dans le « paradis » de l'art, on s'en souvient, avait été la Piéta de Florence, triomphante, tellement humaine, se dressant dans l'ambiance feutrée de sa chapelle claire-obscure.

Dans cette œuvre dramatique de fin de vie, le puissant Florentin, aurait pris la place spirituelle de Joseph d'Arimathie (ou Nicodème) qui, suivant les évangiles, avait aidé les « Saintes Femmes » à ensevelir Jésus.

- Je me suis installé dans ta mémoire et tu seras toujours troublé par ce Dieu mort plein de vie, me souffla doucement Michel-Ange.

- Mais toi, ai-je rétorqué, tu t'es substitué à Joseph d'Arimathie pour soutenir le crucifié avec Marie-Madeleine et dans ton regard attendri posé sur le couple, le fils, la tête tendrement abandonnée sur celle de sa mère, je ressens toute l'ampleur de ton interrogation métaphysique : tu refuses la mort de l'un et la douleur de l'autre.

- J'ai toujours refusé la mort et le sang et la torture, me répondit le grand homme, je les vois assez dans les caves de dissection, aussi je magnifie la vie jusqu'à son paroxysme qu'est l'amour.

Une fenêtre s'ouvrit dans mon imaginaire et, somptueuse, apparut la Piéta de Saint Pierre au Vatican.

Le marbre luisant appelait la lumière, le corps du supplicié abandonné dans les drapés du linceul et les vêtements de la Vierge, semblait reposer, détendu dans une attitude de décontraction suprême.

- Ce que j'ai longuement poli ce corps pour lui donner la vie ! Ce que j'ai amoureusement caressé le visage de la Vierge pour la rendre plus pure, pour la rendre plus jeune, reprit Michel-Ange !

Son visage de Madone, ce n'est plus seulement celui de la mère, mais aussi celui de la sœur ou de l'amante spirituelle que j'ai tenté de révéler !

Et les drapés, que de fois mes doigts se sont perdus dans leur tiédeur troublante ! Et ces mains combien de fois je les ai tenues dans mes grosses pattes de tailleur de pierre.

Ces divines mains abandonnées du Dieu mort : je les ai voulues si vivantes qu'elles paraissent en caresser les plis. Pendant quatre ans, j'ai taillé, poli, pendant des jours et des nuits, ce marbre que je réchauffais de passion et de fièvre.

- Dans un geste d'appel de la main gauche, la Vierge semble nous inviter à contempler ton chef d'œuvre, ai-je interrompu, comme pour dire : voyez comme il est vivant ce cadavre de supplicié qui ne porte aucune trace de ses tortures.

- Mon trouble mystique n'a pas pu trouver la conclusion que je recherchais, continua-t-il, ma Piéta de Milan que j'ai si souvent travaillée et interrogée reste ébauchée, sans réponse, fatiguée des retouches et coups de burin qui n'ont cessé de l'émacier.

C'est un Christ redressé, inexprimable, débarrassé de son enveloppe charnelle que Marie, debout, soutient de ses bras tremblants.

Michel-Ange se tourna alors vers son immense David, il Gigante, qui m'avait tant déconcerté dans l'étouffoir de la place du dôme de Florence.

Il se dressait non loin de moi sur un fond de ciel dur, bel éphèbe, immense et puissant, anatomie idéale que le sculpteur mangeait des yeux avec une évidente délectation. Ce fut comme un coup à l'estomac et je ne pus m'empêcher de m'écrier :

- Ce corps est parfait, mais je ne sais pourquoi il m'indispose tant. Peut-être suis-je troublé par son évidente masculinité dont mon éducation pudibonde rejette durement la représentation.

Outré, Michel-Ange, me saisissant à la nuque, me traîna alors en pleine chapelle sixtine et me tordant la tête pour mieux en voir le plafond, s'emporta :

- Puceau, vautre-toi dans ces corps que j'ai livrés aux regards scandalisés ou complices des révoltés de la Renaissance, contemporains débauchés des Borgia ou esthètes avertis que les papes de l'époque protégeaient.

Ces murs et ces plafonds ne sont que corps et vie de chairs nues lumineuses de leur propre lumière. Que tes yeux vertueux ne s'affolent surtout pas, quand je ne serai plus là, le pape Paul IV y fit peindre des « cache-sexe » par Daniele da Voltera «Le Braghettone » comme l'ont surnommé ses contemporains.

Ensuite le bouillant Florentin m'entraînant dans la « nouvelle sacristie » attenante à la chapelle des Médicis à Florence m'abandonna pour aller de ses mains dures et calleuses, caresser les chairs plantureuses, lascives et provocantes des couples de la nuit et du jour, de l'aurore et du crépuscule couchés sur les tombeaux des ducs de Médicis.

- Viens toucher ces corps généreux, viens te réchauffer à la chaleur du jour brûlant, viens caresser les ombres de la nuit, t'enivrer des senteurs brutales de l'aurore et t'engourdir de la lascivité du crépuscule.

Et soudain, dans une perspective immense, Moïse apparut, biblique et majestueux, vieillard puissant, taillé du fond des âges, entouré de la majesté architecturale du dôme de Saint Pierre et de la chapelle des Médicis en passant par les merveilleuses trouvailles du vestibule et de l'escalier de la bibliothèque laurentienne.


Très grand Michel-Ange,
Puissant dans les cieux,
De glaise et de fange
Tu feras des dieux.

Tes doigts noueux ont caressé
Des corps de pierre et de lumière,
Qui étaient perdus dans la terre
Dont tes bras s'étaient enlacés.

Fier géant sorti de l'Olympe,
Tordant les bras du Laocoon,
Te dures mains de ciel se nimbent
Faisant fi des ignares abscons.

Tes Christs et tes belles Madones
Sont des songes que tu nous donnes
Quand nous contemplons, à genoux
Leurs sereins visages si doux.

Ô, Divin Michel-Ange,
Bien plus haut que les anges
Tu atteins tous les cieux,
Grand génie des dieux.


°°°°°


{9} Dans un décor d'un rouge très pâle, presque rose, un beau jeune homme, aux yeux complices, me souriait en posant une main chaude sur mon épaule. Je ne sais pour quelle raison, je l'ai reconnu tout de suite : Botticelli.

- Je t'ai ouvert les yeux sur la beauté des corps de femme, me dit-il en me serrant l'épaule.

Devant ma « Naissance de Vénus » tu as osé regarder un ventre satiné sans rougir et tes yeux se sont attardés sur le galbe d'un sein blanc. J'ai vu la fièvre monter dans tes yeux !

- Quelle émotion j'ai ressentie alors : le sang m'en battait les tempes, une poigne me tordait le ventre, ai-je confirmé.

George, lui, ne s'y attarda longtemps et je le suivis à contre-cœur. Mais je profitai de la conversation qu'il entamait avec un petit homme bedonnant pour revenir devant le tableau voisin en me donnant l'air du connaisseur qui se pâme devant : je voulais surtout zieuter ce corps merveilleux en me tordant les yeux de côté.

C'était le premier « coup de canif » au contrat tacite que je pensais devoir respecter pour être en accord avec les impératifs rigoristes de mon éducation et de ma destinée de futur « curé ».

- Et pourtant ce qu'elle est pure et chaste ma « Vénus » avec son visage aux fins traits allongés de céleste madone. Comment a-t-elle bien pu te troubler à ce point ? me confia Botticelli.

Je la revois toujours et je ressens le même émoi en écrivant ces lignes, mes yeux et mon âme se perdent dans le lointain de mon passé à la recherche de cette émotion physique, sexuellement humaine, si élevée, si douce, si riche dans sa candeur.

Je ne regretterai jamais le parcours laborieux que sera l'évolution de ma sexualité. Cette progression difficile et lente contribuera a lui donner une qualité incomparable et une profondeur de jouissance mentale et charnelle dont je me réjouis.

Le poème qui va suivre m'est sorti du cœur et des sens et je le dédie à la Vénus de mes dix-huit ans et à son chantre.

J'ai caressé tes cheveux roux,
J'ai mis mon front sur ton cœur
Et affolé de nacre
J'ai baisé tes genoux.

Pensant t'y trouver.
J'ai remué toute la terre,
En secret, jamais apaisé.
J'ai craché sur mes yeux ;
J'avais des mains de sorcière
Qui ne pouvaient plus te toucher
Et j'ai pleuré de rage.

J'ai arraché ton voile
Pour mieux te regarder,
Mais j'ai pleuré de rage
De ne pas te voir
De ne pas te trouver.

Ta torture est si douce
Que je ne peux plus m'en passer.
Mon angoisse est si chaude
Qu'elle brûle mon corps de fièvre,
Tandis que mon âme se réclame
D'anciens jours de calme.

Je reste penché sur mon texte et rêveur, je revis mes souvenirs et revois cette salle dix de la Galerie des Offices à Florence dans laquelle flamboyait cette peinture et ce corps de femme que je porterai toujours au fond de moi-même.

{10} Plus tard, en parcourant un ouvrage sur ce prestigieux musée, je m'arrêtai devant la page qui traitait de la merveilleuse « Annonciation » de Léonard de Vinci. Je me laissai, alors, emporter dans un rêve étrange dû à mes facultés ubiquistes dans l'espace et le temps. Ma mémoire en a fait un tout que je vais tenter de restituer fidèlement.

Je me retrouvai plus loin dans le temps, près de trente ans après, plongé dans les réminiscences vaporeuses d'un voyage culturel entrepris avec ma famille, au manoir de Clos Lucé à Amboise.

C'est là que ce prodigieux génie, phare de la Renaissance, avait passé les dernières années de sa vie. Il était assis dans un petit fauteuil, menton sur le pouce et front sur l'index, dans une position de réflexion intense. Il parlait d'une voix blanche, déjà envahi par l'histoire pour mieux s'y confondre.

- Pourquoi ma « Mona Lisa » a-t-elle suscité tant de passion et de déséquilibre ? Pendant quatre ans, je venais me réfugier auprès d'elle pour la voir, pour la sentir palpiter sous mon pinceau comme un petit oiseau que j'aurais trop serré dans ma main.

Elle était toute simple, toute gentille... Pourquoi la postérité a-t-elle fait d‘elle un monstre sacré protégé des agressions de déséquilibrés par une outrageante vitre épaisse ?

- Pourtant son regard tendre apaise, son sourire à peine révélé accueille. Pourquoi cette passion malade l'entoure-t-elle ? Toi le génial sorcier, lui as-tu jeté un sort ? L'aurais-tu envoûtée ? Lui ai-je demandé.

- S'il y a envoûtement, ce n'est que celui dans lequel je me suis complu, obsédé par la recherche de la vie dans une bouche et dans des yeux.

Nous nous tûmes, chacun les yeux dans un lointain vague. Pourquoi l'histoire d'un tel génie est-elle si brumeuse ? Comment se fait-il qu'à part la Joconde, on manque de certitude quant à la paternité de la plupart de ses peintures qui seraient peut-être de la main de ses élèves ?

Sa personnalité équivoque et sa vie affective m'interpellaient : aussi ai-je évoqué avec beaucoup de doigté ce que j'avais appris plus tard concernant ses mœurs homosexuelles avec des jeunes garçons.

Visiblement le maître souffrait de ces atteintes à la splendeur de son histoire aussi me répondit-il avec beaucoup d'irritation :

- Pourquoi ce jugement moral ridicule sur mes relations affectives ? On m'accuse de pédérastie et de sodomie ! C'est mon affaire, tes contemporains m'attribuent des qualités de visionnaire, ne le suis-je pas également dans un domaine où je ne fais qu'anticiper les époques !

Effrayé par ces propos, je me hâtai de détourner la conversation.

- En tous cas, notre époque s'émerveille de tes géniales anticipations de découvertes que d'astucieux techniciens ont reproduites dans ta maison de Clos Lucé.

En me promenant dans ton beau manoir, je reste interpellé par l'équivoque de ton personnage déconcertant, profond dans ses écrits, prodigieux dans sa science de philosophe-technicien et merveilleux poète et artiste.

A la suite de ces propos, une mélopée troublante m'enveloppa d'un chant étrange.


Je crains tes yeux, je crains tes mains
Je suis ton antre.
J'ai le cœur odieux, l'âme triste
Suis-je ton chantre ?

Mes violons longs tout au fond
De mon lac aux larmes s'en vont.
Je les vois toujours au coucher du soir
S'endormir au bord de mes étangs noirs.

Tout au loin sonne le cor :
J'ai des arbres dans le corps
Et un faux cœur qui respire
Dans mon bois des faux soupirs.

Mona Lisa, ma si douce Joconde
Écarte de moi toute la faconde
De ces ignares bavards aux yeux mous
Qui sur toi soutiennent des propos fous.

La vague creuse ses flots aguichés
Par la caresse de tes chauds rivages,
Bordant la mer de ta Vierge aux rochers
En se perdant tout au long de tes plages.

Ô savant ermite de Clos Lucé,
Ecrivain, poète et ingénieur,
De la Renaissance, tu es seigneur
Et très grande figure du passé.

J'ai essayé d'exprimer dans ce poème toute la complexité des sentiments qui m'ont toujours perturbé. Quand j'avais dix-huit ans, à Rome comme à Florence, j'étais dépassé par le personnage de Léonard de Vinci dont on parlait beaucoup comme d'un génie inégalé, mais dont on voyait peu les œuvres, qui, à l'époque, était tant discutées et leur authenticité souvent contestée.

Aussi ma découverte picturale se cantonnait-elle à des maîtres comme Michel-Ange et Raphaël. Quant à ce dernier qui m'avait ébloui, j'étais étonné que George n'y attachât que peu d'importance, mais il m'expliqua que la peinture comme la sculpture avait subi les mêmes bouleversements de valeur que ceux qui se sont produits dans d'autres disciplines et que Raphaël devait être rangé aux côtés des Géricault, Millet, et autres David.

J'ai pu réaliser combien les tableaux de ce peintre des Madones qu'était Raphaël, étaient parfaits dans leur composition, de vrais chromos, une perfection dans la technique de la reproduction, mais où il manquait l'atmosphère, la chaleur, la vie.

Je ne remercierai jamais assez George de m'avoir patiemment ouvert cet univers subtil de l'éclectisme et du raffinement dans la culture. Plus tard quand je fus davantage versé dans ces domaines, je réalisai combien cette différenciation était utile et m'autorisait à porter sur ceux-ci un jugement valable.

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