Rwanda par Aimable Mouniourangabo

{16} Aimable Mouniourangabo nous présenta le 29 novembre 1985 son malheureux pays, le Rwanda, le pays des mille collines, et nous fit toucher du doigt toute la grandeur de l'âme rwandaise et sa qualité de vie malgré les malheurs qui n'ont cessé de l'accabler..

Avec son voisin le Burundi, il est un des plus petits États d'Afrique, sa population est extrêmement dense (8.387.000 en 2003 - 320 habitants au Km³ pour 342 à la Belgique qui est un des plus denses d'Europe). La langue du pays est le Kinyarwanda.

Ce pays est confronté à des problèmes économiques graves qui ne feront que s'accroître dans l'avenir : il est très éloigné des mers (plus de 1000 km) - il est surpeuplé et sa natalité est galopante (plus de 60% de la population a moins de 20 ans) - deux ethnies (Tutsis et Hutus) se livrent à un génocide permanent - surtout pasteurs et agriculteurs, ils ont un avenir industriel fort limité.

Les Tutsis sont des pasteurs d'origine nord-africaine (peut-être Éthiopie) aux traits raffinés, à la taille élevée (1m80). Les Hutus, principalement agriculteurs, plus petits d'une dizaine de centimètres, ont toujours été traités en race subalterne par les Tutsis, sous l'autorité de roitelets que dirigeait un mwami (roi) Tutsi, considéré comme un descendant des divinités locales.

Il y a aussi un pour cent de pygmées, les Batwas (1,50m), chasseurs, considérés comme race inférieure par la société rwandaise. Ils sont potiers, bouffons, danseurs.... Ils pourraient être les premiers habitants de la région.

Les vaches du royaume représentaient dans la passé la richesse du pays et appartenaient au roi qui les confiait à la garde de ses sujets Tutsis ; ceux-ci estimant que seul l'élevage était une tâche noble, ne se nourrissaient que de ses produits : lait caillé, sang prélevé par saignée et viande.

Ils considéraient la nourriture des Hutus (haricots, pois, millet, maïs, patates douces et le sorgho qui est une sorte de gros millet) inférieure à leur condition, mais la prélevaient pour compléter leur alimentation insuffisante (Les vaches, mauvaises laitières, produisaient peu de lait et de sang et n'étaient abattues pour la viande que parcimonieusement parce qu'elles représentaient la richesse et le pouvoir)

L'armée, constituée uniquement de jeunes Tutsis qui y recevaient une éducation sévère mais assortie d'un programme raffiné de conversation, poésie et danse, était aussi entretenue par les Hutus et les Batwas qui de plus devaient l'impôt au roi, sa famille et les chefs militaires.

L'exogamie (mariage entre des clans différents est une particularité propre à ce genre d'ethnie, de même que la polygamie afin de former la « maison » ou « inzu », sorte de noyau familial provenant des hommes. Les Tutsis n'hésitent pas à y introduire des épouses Hutus et même Twas.

Dès la fin du 19ème siècle, le Rwanda fut sous tutelle allemande et ouvert aux missions religieuses européennes. En 1916, les troupes belges l'envahissent dans le cadre de leur guerre contre les Allemands et en 1919, le traité de Versailles attribuera la gestion de ces régions à la Belgique, un mandat de tutelle lui étant confié en 1926 par la Société des Nations.

Les Belges renforceront le pouvoir Tutsi et contrôleront les Hutus en se servant de moyens administratifs et fiscaux inspirés de ceux en vigueur dans leur pays et au Congo.

Les Tutsis très minoritaires (10 à 15 %) perdront de plus en plus de leur pouvoir au profit des Hutus encouragés et soutenus par l'Église avec comme conséquence la destitution en 1931 du mwami Musinga qui ne s'était pas converti au catholicisme : son fils, l'ayant fait, lui succédera.

Pendant la seconde guerre mondiale, une famine provoquée par la sécheresse causa la mort de près de 300.000 victimes sur une population à l'époque de 2.000.000 d'habitants.

En 1959, l'Église s'en prend violemment au mwami contestant son pouvoir dictatorial et divin. Peu après, celui-ci décèdera en clinique dans des conditions jugées par certains anormales.

Des élections communales auront lieu en 1960 avec la victoire du parti hutu de Grégoire Kayibanda de même qu'en 1961 aux élections législatives avec un score de 78% des voix.

La Belgique accordera l'indépendance au pays le 1er juillet 1962 et Kayibanda sera le premier président de la République rwandaise.

De 1959 à 1963 la moitié des Tutsis se réfugient dans les pays voisins (Ouganda, Burundi, Congo-Zaïre et Tanzanie). En 1963, ils reviendront chez eux en guerriers redoutables, forts de leurs traditions militaires ancestrales.

Ce fut le début d'un des génocides les plus graves du siècle dernier dont les causes ne sont pas faciles à déterminer. Les Hutus, les Tutsis et les Twas parlent la même langue, ont les mêmes coutumes, se marient de la même manière entre groupes ethniques, ont la même foi en un Dieu unique (Imana) et ont toujours vécu ensemble sur tout le territoire.

Il apparaîtrait que suivant décision royale, un agriculteur hutu pouvait devenir éleveur et, comme signalé plus haut, des Tutsis pouvaient prendre pour femme une Hutu.

Peut-être y a-t-il eu erreur de la part des colonisateurs belges qui se baseront sur des critères de mesures morphologiques pour les classer suivant des stéréotypes raciaux classiques à l'époque (les Tutsis, grands et minces, et les Hutus, petits et trapus).

Certains prétendront que la différence de taille entre les deux groupes provient plus de la nourriture d'origine bovine (lait, sang et viande) chez les éleveurs, alors qu'elle est végétarienne chez les agriculteurs, particularité que l'on rencontre également dans les populations américaines ou de l'Europe du Nord, grands consommateurs de produits laitiers et de viande de bœuf.

D'ailleurs, cette distinction était loin d'être tellement évidente puisque l'identité ethnique sera officiellement décrétée en 1931 par le port d'une carte d'identité ethnique. (Lors des massacres du génocide on a retrouvé ces cartes avec les cadavres)

L'Église catholique sera très embarrassée de n'avoir pu contrer ces violences et cette haine entre deux groupes « sociaux », favorisant d'abord les intellectuels Tutsis majoritaires pour ensuite les abandonner quand ils devinrent trop « libéraux » et que la démocratisation des institutions les représentera très minoritairement (10 à15 % de la population).

Pourtant Jean-Paul II après sa suggestion d'un dialogue avec les exilés en 1990, sera parmi les premiers à dénoncer le génocide à l'ONU dès le 27 avril 1994 et déclara en 1996 que si des représentants de l'Église étaient coupables, ils devaient être jugés.

Il n'empêche que l'attitude de l'Église locale fut très ambiguë. Deux religieuses rwandaises furent condamnées par la justice belge à 15 et 12 ans de réclusion pour avoir livré des familles tutsies réfugiées dans leur couvent.

On s'interroge aussi sur la responsabilité du père blanc Guy Theunis, qui a vécu au Rwanda de 1970 à 1994, directeur de revues catholiques, sans doute injustement accusé de partialité dans le génocide, ce qui suscita l'indignation de « Reporters sans frontières » qui le défendit.

Il est accusé d'avoir reproduit des extraits d'articles incitant au génocide en 1994 dans un magazine dont il était un des responsables. D'après « Reporters sans frontières » si le père a repris des passages extrémistes d'un journal, c'était pour mieux en dénoncer la haine et l'intolérance.

Il fut incarcéré le 5 septembre 2005 à la prison de Kigali pendant deux mois et demi puis transféré le 20 novembre 2005 en Belgique, suite à l'intervention du ministre de la justice belge, sans escorte policière en tant qu'homme libre, pour y être jugé en Belgique (celle-ci jugera-t-elle les faits suffisamment avérés pour le faire ?).

On ne peut évoquer ces périodes troublées sans parler de la mort des dix casques bleus belges le 7 avril 1994. Ils assuraient l'escorte du premier ministre de l'époque, Agathe Uwilingiyimana qui fut abattue avec les dix casques bleus par des soldats de l'armée régulière rwandaise.

Les familles des dix victimes belges accusent le général canadien Dallaire, qui dirigeait la mission d'assistance des Nations Unies au Rwanda (Minuar), d'être passé sans intervenir non loin de l'endroit où les paras se faisaient assassiner.

Le général Dallaire, a admis, début 2004, alors retraité, sa responsabilité dans la mort des casques bleus belges, tout en invoquant les nombreuses restrictions des mandats de cette force et les responsabilités de pays influents dont la Belgique.

Un procès a eu lieu le 19 avril 2007 devant la cour d'assises de Bruxelles sous la présidence de Karin Gérard (habituée des débats télévisés belges) où comparaîtra Bernard Ntuyahaga (54 ans) accusé de génocide. Il sera condamné le 5 juillet à 20 ans de prison.

Ce sera le troisième jugé en vertu de la loi de compétence universelle inscrite dans la législation belge (en 1993, modifiée en 2003) qui permet de juger des crimes de droit international même s'ils sont commis en dehors du territoire.

Le génocide avait été provoqué suite à l'attentat, le 6 avril 1994, par un tir de missile contre l'avion de Juvénal Habyarimana (président dictateur depuis 1961) qui a causé sa mort ainsi que celle du président burundais qui l'accompagnait. La responsabilité de cet assassinat politique n'a jamais pu être établie avec certitude.

Toujours est-il que cet événement contribua à déclencher un des plus grands génocides du siècle (près de 800.000 à 1.000.000 de morts), les extrémistes hutus éliminant à la machette les Tutsis et les Hutus modérés.

Il semble que la France et plus particulièrement le président Mitterrand ait toujours entretenu des relations privilégiées avec le président assassiné, les fils des deux présidents se rencontrant régulièrement, celui du président français, responsable de la cellule africaine de l'Élysée et ombre de son père, étant surnommé par les Rwandais « Papamadi » (Papa m'a dit).

On pense également que la France ne voyait pas d'un très bon oeil le soutien des anciennes colonies britanniques (Ouganda et Tanzanie) aux Tutsis qui s'y étaient réfugiés et qui risquaient de mettre en péril son hégémonie, de là son évidente complaisance envers les Hutus et un certain laxisme à défendre les Tutsis.

Actuellement les Tutsis survivants sont majoritairement rentrés et sont principalement installés dans les villes où ils exercent des professions libérales ou intellectuelles aux côtés des Hutus évolués.

Depuis peu une nouvelle loi foncière oblige les propriétaires à exploiter leurs terres de manière rationnelle (notamment par protection de l'érosion) sous peine de réquisition au profit d'un autre exploitant qui devra exposer son plan de rentabilité, sinon confiscation par l'État.

A la suite du génocide, il y a beaucoup plus de femmes que d'hommes. (un tiers des ménages est dirigés par une femme ou même un enfant) Elles deviennent un élément essentiel de la productivité, elles peuvent maintenant hériter des terres et les exploiter.

Dans les campagnes, les exploitants agricoles étaient établis au milieu de leurs terres, aussi un gros effort de rationalisation est entrepris pour créer des villages avec des moyens communs produits en collectivité (électricité, conduites d'eau et installations agricoles).

Pour compléter mon étude, il m'a semblé utile de donner un court aperçu du pays voisin, le Burundi, tellement il est semblable au Ruanda tant économiquement que politiquement.

L'histoire du Burundi est pareille à celle de son voisin : mêmes origines, avec système féodal et prédominance des Tutsis sur les Hutus, même colonisateurs (Allemands et Belges) et même indépendance en juillet 1962.

Depuis lors, ce pays connaîtra les mêmes événements douloureux, mais de moins grande ampleur : mêmes massacres entre Tutsis, élites et agriculteurs Hutus, l'un et l'autre opposés et appuyés extérieurement tantôt par les hommes de Laurent-Désiré Kabila, (futur président du Congo, assassiné le 16 janvier 2001, auquel son fils Joseph succédera) tantôt par la Tanzanie. Le génocide burundais moins important coûtera cependant la vie à 200.000 personnes.

Aimable Mouniourangabo ne nous parla pas de tout cela. A l'époque, les événements dramatiques n'avaient pas encore atteint leur paroxysme, engendrant un des génocides les plus graves de l'histoire du siècle passé.

Signalons cependant que déjà l'offensive des Tutsis en 1963 causa la mort de 10.000 d'entre eux et que l'insurrection hutue du Burundi en 1972, fit 100.000 victimes.

Notre conférencier est un homme doux et très cultivé dont nous appréciions beaucoup la valeur morale : il nous présenta son pays avec beaucoup de finesse et un remarquable sens de la grandeur.

Maintenant que je viens de relater avec tristesse des événements atroces qui font douter de l'humanité, je ne peux m'empêcher de penser que les hommes les meilleurs sont bien près de l'infamie.

J'ai vu, en reportage de l'époque, des Rwandais en tuer d'autres à coups de machettes longuement avec acharnement jusqu'à ce qu'ils ne bougent plus comme on élimine une bête malfaisante.... C'est bouleversant et interpellant.....

A l'époque de nos rencontres, en 1985, on ignorait tout cela. Nous étions conquis par une population qui semblait avoir atteint un degré de civilisation et d'organisation remarquable, incapable semblait-il d'en venir à de tels débordements comme l'avaient fait, dans le passé, les sans-culottes, les nazis, les colonisateurs, négriers ou autres tortionnaires de l'histoire.

Cette inconscience nous a permis de prendre le traditionnel « drink » dans une ambiance détendue et amicale en évoquant la beauté, le climat et le pittoresque d'une région qui aurait dû être un paradis.

 

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