Us et coutumes japonaises - Le Japon insolite - Geishas - Cérémonie du thé

Ce soir-là, nous errions très détendus après une journée fatigante mais agréable, repus de temples et bouddhas de tous genres aussi déconcertants qu’étranges.

 

Avec mon épouse, nous nous étions légèrement éloignés de notre hôtel. Notre promenade nous avait conduits dans le vieux Kyoto fait de ruelles enserrées dans des petites maisons vieillottes avec court auvent de tuile, au charme certain, discrètement éclairées de l’intérieur par des lanternes de papier-parchemin plissé.

 

Chose étonnante pour ce quartier surpeuplé dans une ville qui l’était tout autant, grouillant d’humanité interlope, ce soir-là, l’endroit était calme et désert.

 

Nous descendions la voie qui s’ouvrait devant nous, attentifs au charme exotique que révélait chaque maison, chaque fenêtre entr’ouverte sur de tout petits intérieurs, étonnamment sereins et paisibles comme si ce havre avait été épargné du vacarme ambiant.

 

Dans ce silence religieux, peut-être bordé du lointain bourdonnement du brouhaha de Kyoto, le son clair des socques de bois typiques de ceux que portent les geishas se mit à tinter dans cette atmosphère feutrée de fin de jour.

 

C’était  une maiko ou une apprentie-geisha (traduction de geisha : personne cultivée) à laquelle on exigera de passer de longues années à se pénétrer du raffinement de l’accueil dans la cérémonie du thé, l’art floral, la danse, le chant… et l’art de la conversation distinguée… même si elle devient osée quand elle sera attablée avec des convives-clients éméchés.

 

Le bruit de ses pas nous rejoignit, de plus en plus clair, de plus en plus sonore… Nous la saluâmes et elle nous répondit d’une légère inclinaison de la tête avec une grâce exquise.

 

Elle poursuivit son chemin, descendant la ruelle pour s’estomper sous l’auvent d’une maison « close ».

 

Elle était vêtue d’une robe d’un rouge éclatant. Son visage était maquillé de blanc et les lèvres vermillon ; sa coiffure était une œuvre d’art, piquée de peignes et épingles dorées et elle s’enveloppait d’une sorte d’étole de velours noir laissant apparaître sur le dos la traditionnelle large ceinture nouée très haut et retombant très bas, lui donnant cette silhouette typique que révèlent abondamment les ouvrages sur le Japon.

 

Cette apparition fugace, dans la ruelle-oasis de cet univers coloré et trépidant de Kyoto, fut comme un baume apaisant notre mental agressé depuis quelques jours par la promiscuité d’une humanité surpeuplée, pourtant si bien organisée et disciplinée.

 

{17} C’est bien cela le paradoxe de cette civilisation nouvelle, greffée d’américanisme, économiquement fort par la productivité et l’ingéniosité de ses travailleurs et chercheurs. Nous l’avons mieux réalisé lorsque nous fûmes écrasés par le gigantisme de Kobe, ville portuaire d’industrie et de chantiers navals que nous visiterons le lendemain.

 

{18} Déconcertant, ce Japon nouveau, américanisé dans l’artificiel et le gigantisme, superficiel dans ses immenses salles de « patchinko » jeu d’adresse et de hasard où des billes en dégringolant dans des chicanes déclenchent parfois des cascades de jetons monnayables ou naïf et enfantin dans ses démonstrations de « karaokés » grâce auquel chacun peut se croire la révélation du moment en s’enregistrant devant une caméra avec accompagnements et effets sonores camouflant habilement les « couacs » de l’incompétence.

 

Pourtant, sourdent doucement d’un passé grandiose mais sévère, le moindre geste, la moindre attitude reste pénétrée de cette finesse d’accueil et de déférence qui caractérisera toujours ce peuple étonnant.

 

Nostalgique de son histoire prestigieuse, empreinte de grande philosophie et de raffinement, les Japonais demeurent viscéralement attachés à leur passé bi-culturel de grandeur, de traditions et de religiosité bouddhiste-animiste.


Nous ressentirons tout cela au cours de notre voyage, affinant et amplifiant des sentiments qui étaient déjà les nôtres, en participant d’une manière habituelle à la vie de notre fils Patrick et de son épouse japonaise et en les épaulant dans leur commerce de vieilles choses et de meubles anciens qu’ils ramènent du Japon et de la Corée.

 

Nous invitons ceux qui nous lisent à visiter (sans engagement) notre magasin qui est un vrai musée de vieilles choses rapportées du Japon exposée dans un cadre vaste et original (200 m²). adresse : Schelma, chaussée de Waterloo 417 à 1050 Etterbeek - Tel : 02 346 06 40. (www.schelma.com)

 

Cette assistance nécessite de notre part un important effort d’étude et de documentation sur l’antiquité extrême-orientale ainsi qu’une approche sérieuse de la culture et de l’histoire de ces régions.

 

C’est bien pénétrés de cet esprit que nous nous sommes efforcés de saisir toute l’intériorité et la profondeur que ce peuple sait donner à tous ses actes, non seulement dans sa vie de tous les jours, mais aussi dans les moments qu’il réserve à la contemplation et à la prière accomplis dans la simplicité fondamentale des monastères bouddhistes. Si on n’a pas saisi ça, on n’a rien compris de ce monde aussi étrange qu’interpellant.

 

{19} Ainsi, la cérémonie du thé ou chanoyu est fondamentalement profonde dans sa simplicité et sa sérénité recueillie : c’est un partage de sentiments intérieurs avec d’autres… dans la détente de l’esprit et l’élévation simple et cordiale de la pensée en dehors d’une quelconque démarche intellectuelle ou philosophique.

 

Ce « rite » deviendra la plus ancestrale, la plus répandue et la plus traditionnelle des manifestations de l’univers non seulement nippon mais aussi coréen et chinois avec ses règles, ses maisons, son vocabulaire, sa philosophie du geste qui doit être simple et beau, sobre…empreint de chaleur accueillante…

 

Il doit créer chez les participants un climat d’accueil et de détachement des soucis quotidiens. La conversation sera brève, discrète et ne portera que sur des sujets anodins. Cette manifestation peut être suivie d’un repas de riz, de soupe, légumes, poissons… et « arrosée » d’un peu de saké chaud.

 

La préparation du thé est elle-même tout un art qui a ses maîtres et ses écoles. Il doit être battu avec un fouet en bambou jusqu’à former une surface écumeuse. Il sera crémeux et amer (koicha) ou léger (usucha). La tradition la plus répandue est celle transmise par le maître Seno Rikyû (1522-1591) qui prônera l’idéal du « wabi ».

 

Le chanoyu (cérémonie du thé) peut être considéré comme le pôle philosophique central de la culture japonaise sur lequel vinrent se greffer les autres formes de l’esthétisme tels l’art des jardinsque j’ai déjà évoqué, celui de l’ikebana qui consiste à réaliser des arrangements floraux très simples mais d’une très grande valeur esthétique, la calligraphie qui a ses maîtres, ses écoles, ses techniques, sa profonde histoire qui remonte au premier millénaire, la poterie et la céramique dont la tradition est vieille de 10.000 ans et qui subira les influences des trouvailles coréennes (cuisson à grand feu) et chinoises (au plomb) pour en arriver aux techniques les plus fines du vernissage et de la peinture.

 

Ce souci de raffinement dans le geste simple, médité même, se traduira dans tous les actes de la vie courante des Japonais, ainsi lemballage des achats qui sera tout un art long à apprendre exercé par de jeunes femmes (étudiantes) à côté des caissières, rivalisant de finesse et d’adresse dans la présentation de l’objet qui vient d’être acquis.

 

Cette tradition de la présentation raffinée était une obsession dans le passé (avant l’apparition des supermarchés) à tel point que la moindre marchandise de consommation courante était toujours emballée avec art et goût et ornementée d’accessoires naturels divers : feuilles, branches, feuillage, paille…

 

C’est dans le même esprit de spiritualité animiste-bouddhiste dans la considération des choses simples qu’il faut ranger le respect du papier que l’on évitera de couper, qui est fait pour être plié suivant les règles et traditions de l’origami.

 

Dans une démarche voisine, il faut sans doute comprendre l’art patient et subtil de la teinture à la pâte des kimonos qui permet d’obtenir les plus riches couleurs. C’est un travail de longue patience effectué par des artistes talentueux comme Kako Moriguchi, pour lequel la confection d’un kimono peut prendre six mois.

 

Objet d’art, celui-là, le netsuke : le vêtement masculin ne comportant pas de poches, les objets usuels tels pipes, blagues à tabac, sceau de la signature ou boîtes à médecine (médicaments) étaient attaché à la ceinture (obi) et retenus par une sorte de bouton (netsuke en japonais). Ils devinrent vite des objets de décoration, recherchés les collectionneurs du monde entier, taillés souvent dans l’ivoire ou dans un bois précieux.

 

Raffinement aussi dans la préparation des mets fins en cuisine que notre belle-fille nous avait déjà fait apprécier, mais que nous dégusterons sur place, tels  les célèbres sushis, faits de poisson cru très frais artistement confectionné par des cuisiniers spécialisés ou les fins sashimis coupé sur le dos du poisson et présentés dans un cérémonial particulier appelé shikibocho.

 

Dans les grandes villes, nous nous étonnerons des repas au comptoir entourant un « maître-queux » de l’endroit, opérant avec art et habileté tout en veillant à ce que chacun soit continuellement approvisionné.

 

Nous ne dédaignerons cependant pas le bol démocratique de nouilles servi « à la sauvette » au comptoir dans une ambiance de populace pressée et interlope ou à la table de petits restaurants démocratiques paisibles et discrets.

 

{20} Avec nos compagnons de voyage, nous ne manquerons pas de participer aux festivités et attractions que le Japon offre en abondance aux touristes aussi bien folkloriques que locales.


Aussi, musique, théâtre, poésie seront aux nombreux rendez-vous que nous ménageait une ville de tradition et d’histoire tel Kyoto. Nous fûmes interloqués, décontenancés même, cependant ravis de découvrir les théâtres kabuki et nô, dépaysant par la couleur, les grondements gutturaux, les gestes démesurés et les décors simplifiés.

 

Le genre nô, plus raffiné et moins populaire déconcerte par de longues tirades, ponctuées de roulements de tambour et battements de pieds des acteurs. Les masques qu’ils portent sont des œuvres d’art et le spectacle est étrange mais envoûtant ; le sera également, celui du Bunraku (théâtre de marionnettes)où les longues envolées dramatiques accompagnées par un chœur de chanteur donnent le frisson de l’étrange.

 

Reçus abrupts et agressant, ces sons caractéristiques de l’univers sonore nippon, en s’atténuant, se convertiront en accents familiers pour s’installer en arrière-plan de mon subconscient en fond pour instruments à cordes pincées tel le koto qui est très simple : une caisse de résonance et 13 cordes en fil de soie ou nylon.


Il est long de deux mètres environ et se joue posé sur le sol, la musicienne assise en tailleur derrière. Notre belle-fille s’en sert très bien, ses parents lui ayant fait donner des cours, un peu comme chez nous le piano était enseigné aux demoiselles de bonne famille.


 

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